La publicité Coca-Cola de la station Arts et Métiers, c’est la compromission et la fausseté. Pas le factice, que maintenant je loue: le faux. Le faux sourire, le faux enjouement, la fausse complicité, le faux humour, la fausse candeur – ah! la fausse candeur…-, le faux second degré, la fausse légéreté. Oui, me direz-vous, c’est la publicité. Le fétichisme de la marchandise, comme disait Marx. Un immense sourire flotte sur le monde – le sourire du chat de Cheshire quand le chat a disparu. Le sourire du criminel quand le criminel et son crime ont disparu. Il reste une atmosphère de stupeur, de compromission, de gêne. Oui, c’est le monde dans lequel nous vivons, dégueulasse comme il est. Non, nous ne faisons rien pour qu’il change. Nous faisons des selfies en ployant bien la jambe comme on nous l’a appris. Nous soignons nos regards de biche et nos barbes soyeuses. Finalement, Coca-Cola, boisson miraculeuse des gueules de bois les plus dures, est parfaitement adapté à notre monde. Nous buvons du Coca-Cola de peur de vomir. Nous buvons du Coca-Cola pour nous punir, pour expier le fait d’accepter de vivre dans un monde où on nous caricature sur des fresques débiles. Coca-Cola, c’est l’antispasmodique de la compromission.
Sans titre
Le soir on voit les gens installés devant leurs télés gigantesques, immobiles comme des opérateurs silencieux. Orage. Feux clignotants. Eclairs. Frottement mouillé des pneus des voitures. Voix qui résonnent. Tictac des pendules. Grignotements électroniques.
Animula, vagula, blandula
Un universitaire raconte à la radio que nous sommes tous désormais « en ligne » comme nous étions autrefois à la chaîne dans les usines. Il y a du vrai. Nous boulonnons des mails, de l’Instagram et du Facebook douze heures par jour. Oui, nous sommes entièrement rendus, pieds et poings liés, à un ordre numérique qui nous assouvit. Réduits à un œil, un doigt, quelques connexions synaptiques et d’autres numériques – corps réduit d’un côté, et corps augmenté de l’autre -, nous flottons, étranges créatures des profondeurs numériques. Nous sommes du tropisme, de l’acte réflexe, rétinien. Nous likons pour exister, et voulons qu’on nous like. Et alors ? C’est de l’humain, c’est ça l’humain en réalité. Grenouilles de laboratoire peut-être, mais des grenouilles avec affect. Il est vrai que nous acceptons d’être enchaînés, bon gré mal gré, mais nous l’acceptons comme nous acceptons la condition humaine. La condition de notre condition, si l’on peut dire, c’est de vivre dans l’angoisse et l’espoir d’être validés par les autres pour, hypothétiquement, nous valider nous-mêmes. Finalement, que cela se fasse avec une plume d’oie ou un Iphone, c’est une question accessoire. Car ce brouillard numérique, cette tempête perpétuelle de datas dans laquelle nous ne cessons de nous déverser est une tempête d’affects. Les forces puissantes qui font tourner cette industrie mondiale sont les motions qui nous poussent vers les autres parce que nous ne pouvons faire autrement, parce que nous sommes ainsi faits. La granularité de l’homme s’affine, nous devenons toujours plus fluents, ectoplasmiques, flottants : mais nous procédons toujours du même besoin pathologique d’être avec les autres, d’être comme les autres, d’être aimés des autres. Ce besoin, sorte de constante de l’humain, ne varie pas dans son intensité mais évolue considérablement dans ses moyens. Peut-être que le numérique est la principale évolution depuis le langage. J’ai lu quelque part que le langage a été inventé pour permettre « de s’occuper de, ou d’interagir avec plusieurs personnes à la fois » aux temps préhistoriques. Le numérique serait une rupture d’échelle comparable dans l’évolution, permettant par exemple à une adolescente de quinze ans de recueillir des milliers « d’approbations » sur un réseau social en quelques minutes. L’intelligence artificielle, avec nous dedans, le brassage universel et tout puissant des données de toutes sortes semblent être notre horizon, les plus mystiques d’entre nous diront notre but, notre finalité ou notre destin.
Le remarquable film « Blade Runner 2049 » montre avec élégance, dans une séquence, l’étroite analogie entre les quatre lettres de notre ADN (A pour adénine, G pour guanine, T pour thymine, C pour cytosine) et les deux « digits » du numérique, 0 et 1. Un vertige de la pensée nous saisit quand on s’aperçoit que tout est code : le langage d’abord, puis le codage électronique. L’un code l’autre, et vice versa. Tout semble effectivement pouvoir être rompu aux grains universels et indivisibles qu’imaginaient les philosophes antiques : en fait « d’atomes » nous avons des chiffres et des lettres de code combinables à l’infini. Les deux Blade Runner, que j’ai revu coup sur coup, montrent de façon poignante je trouve ces hésitations de l’humain sur ce nouveau seuil, cette confusion profonde entre d’un côté une nature perdue, élusive, illusoire; et de l’autre une facticité, celle du« réplicant » qui nous fascine, nous attire, nous inquiète, nous dégoûte tout à la fois. « Humains plus que l’humain », se revendiquent les « réplicants » révoltés contre le sort que leur infligent les humains. Eh oui, l’humain c’est le devenir, la projection, l’invention, la mutation. Créer sa propre facticité pour exister. Et flottant au-dessus de nos créations, de nos outrances, de nos avatars, luit la persistante « animula, vagula, blandula » chère à l’empereur Hadrien de Marguerite Yourcenar, la « petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps » – même si ce corps, finalement, change. Sans fascination morbide, nous voyons bien que nous approchons un versant, une frontière, une nouvelle dimension pour l’humain. Comment l’appréhender, comment s’en réjouir sans en avoir peur, telle est la question. Comment reprendre goût à notre devenir?
Fétiche
“Venez avec votre objet fétiche”, avait malicieusement demandé le professeur de yoga avant le stage. Flottement chez les participants. Fétiche, moi? Mais comment donc! Tout le monde pense “fétichisme” avec des gloussements intérieurs. Arrivés au jour dit, assis en rond dans la grande salle qui donne sur la mer, chacun déballe sa marchandise. Point de latex brillant. Sur seize participant(es) nous avons donc: six bijoux, quatre téléphones portables ou tablettes, un bouddha, un chat, un totem, des cailloux, un livre de cuisine, un flacon de parfum. Au final, des objets avec qui on vit intimement, qui ont une histoire ou qui permettent d’en raconter. Des parties de nous mêmes, certes très avouables, celles qu’on peut avouer, qui nous racontent. Mais alors, pourquoi cette gêne?
Dans son article “Éloge du fétichisme”(Libération du 2 juillet 2018), le philosophe Paul B. Preciado retrace l’histoire du mot. “Fétiche [du portugais feitiço, “articificiel” et par extension “sortilège” et du latin facticius, “factice”] est le nom que les premiers colonisateurs portugais donnèrent au cours du XVe siècle aux objets auxquels les peuples originels de la côte ouest de l’Afrique accordaient une valeur singulière, en faisant les éléments cruciaux d’un rituel dans lequel la différence entre vivants et morts, organique et inorganique, animal et humain dépassaient les taxonomies de la pensée chrétienne médiévale. Fétiche était le nom par lequel les marchands coloniaux et les missionnaires européens reléguaient ces objets et rituels au rang de pratiques de sorcellerie, d’expériences primitives et pathologiques, qui devaient être exterminées.”
Le fétiche a ensuite connu un riche devenir théorique: fétichisme de la marchandise pour Marx, fétichisme sexuel pour le psychologue Alfred Binet, repris ensuite par Freud, puis Lacan. Aujourd’hui on dirait que le “sortilège” s’est déplacé du religieux vers le sexuel, tandis que nous vivons à tel point dans le fétichisme de la marchandise que nous ne nous en apercevons même plus. Fétichés, fétichistes nous sommes donc. Dépendants totalement d’objets comme le téléphone portable pour fonctionner dans la société, ou d’extensions affectives de nous-mêmes (telle bague, tel carnet de notes, tel souvenir) pour nous reconnaître ou nous estimer, nous existons à mi-chemin entre notre destin biologique issu de l’animal, et notre facticité. Le fétiche, c’est le factice; mais le factice, c’est le factus, le « fait » ou le « faire ». C’est-à-dire que le fétiche ressort d’une création consciente, d’un art, d’une fabrication intelligente – et d’un effort.
L’homme prothétique, c’est aussi l’homme qui s’invente. Notre facticité, ou notre fétichisme nous honorent parce qu’ils sont notre créativité et notre courage face au « donné » biologique ou social de la condition humaine. Et après tout, ces « Hilfkonstruktionen », ces « constructions de secours » ou « étais » dont parle Freud dans « Malaise dans la culture », nous en sommes les concepteurs, les ingénieurs, elles sont notre art. Affublés de nos prothèses, ou de nos fétiches, de nos fétiches prothétiques ou de nos prothèses fétiches, nous sommes nous-même, indéniablement. Nous jouissons d’un corps augmenté, d’un corps fabriqué avec de nouvelles capacités de perception et de placement dans le monde, une nouvelle proprioception. C’est, par exemple, l’Albertine de Proust qui dans « A l’ombre des jeunes filles en fleur » jouit du monde à travers le nouvel organe de perception qu’est le voile de son chapeau, qui vole au vent lors de la promenade en décapotable à Balbec. « Tout autant que de ses membres, Albertine avait une conscience directe de sa toque de paille d’Italie et de l’écharpe de soie (qui n’étaient pas pour elle le siège de moindres sensations de bien-être), et recevait d’elles, tout en faisant le tour de l’église, un autre genre d’impulsion, traduite par un contentement inerte mais auquel je trouvais de la grâce ; écharpe et toque qui n’étaient qu’une partie récente, adventice, de mon amie, mais qui m’était déjà chère et dont je suivais des yeux le sillage, le long du cyprès, dans l’air du soir ». Cette nouvelle acception du corps augmenté, ou facticisé, Preciado l’appelle « somathèque ». « Avec l’objet, » écrit-il dans le même article, « je reconstruis un autre corps, élargi ou transformé, qui, pour un moment, agit et vit. Incorporer l’objet, c’est rejeter sa condition de chose, insister pour l’intégrer comme vivant. D’où l’hospitalité que je ressens à l’égard de la prothèse jusqu’à la considérer comme un organe éphémère et externalisable de mon corps. »
Il est temps de changer de regard sur les fétiches, ou pour dire autrement, sur les processus de facticisation de nos corps et de nous-mêmes. Les processus de changement de sexe, les déguisements, les changements de nom, les identités secondes, les opérations de chirurgie esthétiques, les accessoires en tout genre, les actions menées sous pseudonyme, les masques: toutes ces phénomènes constituent des stratégies savantes, élaborées, malicieuses et en même temps des révoltes salutaires qui mènent à l’identité. Nombre d’artistes en usent ou en ont usé. Qui d’entre nous n’a jamais ressenti un plaisir indescriptible à porter un chapeau, à parler une langue étrangère, à changer de parfum, à porter les vêtements d’un(e) autre? Voici ce que dit Stendhal, dans « Souvenirs d’égotisme »: « Me croira-t-on? Je porterais un masque avec plaisir, je changerais de nom avec délices, (…) mon souverain plaisir serait de me changer en un long allemand blond et de me promener ainsi dans Paris. » Ou encore Dylan Thomas: “O make me a mask / and a wall to shut from your spies.”
Le fétiche, le factice, ou comme dit Proust “l’adventice” constituent la voie consciente de la construction de soi. Allant vers l’extrémité flottante du voile qui vole au vent, ou vers l’inframince du masque ou du maquillage entre intérieur et extérieur, on devient soi. Allant vers le grotesque du masque ou du pseudonyme, on se rencontre, on s’invente, on échappe au “donné” ou à “l’hérité” qui pèsent lourd, on s’allège. “S’il y est des abîmes, ce sont nos abîmes”, dit Rilke dans “Lettres à un jeune poète” et “nous devons nous efforcer de les aimer”. On pourrait ajouter: s’il y est des fétiches, ce sont nos fétiches. Le processus de fabrication, d’ajout d’éléments factices ou “faits” à notre identité primaire; ce processus nous appartient et nous définit en plein. Le fétiche, c’est nous.
Une ville psychique
Une ville où coexisteraient nos souvenirs, nos états. Une ville composite qui contiendrait toutes les villes où nous avons vécu. Une ville de strates temporelles, de couches psychologiques. Une ville de saisons, d’épisodes, de périodes, de phases. La culture alors, ce serait ça: non pas une accumulation de connaissances ou de façons de se comporter, mais plutôt une superposition, un effet de couches. Etre à la fois celui qui marche sur ses propres traces – qui revient névrotiquement, encore et encore, à Lisbonne, à Barcelone ou à Berlin par exemple – mais aussi celui qui est « son propre prédécesseur, son propre chant du coq dans les ruelles obscures ». Nos attitudes, nos gestes, nos façons d’être sont la réplique de toutes nos attitudes, gestes et façons d’être précédents au cours de notre vie: c’est pour grande partie ce qui constitue notre personnalité aux yeux des autres, ce qui nous rend typiques de nous-mêmes si l’on peut dire. De même, grand nombre de sensations, plaisantes ou déplaisantes sont rapportées par nous, consciemment ou pas, à des souvenirs ou à des impressions déjà vécues et comme « enregistrées ». Dans « Malaise dans la culture » Freud compare l’esprit humain à la ville de Rome:
« Imaginons, à présent, [que Rome] ne soit point un lieu d’habitations humaines, mais un être psychique au passé aussi riche et aussi lointain, où rien de ce qui s’est une fois produit ne se serait perdu, et où toutes les phases récentes de son développement subsisteraient encore à côté des anciennes. (…) Sur l’emplacement actuel du Colisée, nous pourrions admirer aussi la Domus aurea de Néron aujourd’hui disparue ; sur celui du Panthéon, nous trouverions non seulement le Panthéon d’aujourd’hui, tel qu’Hadrien nous l’a légué, mais aussi sur le même sol le monument primitif d’Agrippa ; et ce même sol porterait encore l’église de Maria Sopra Minerva, ainsi que le temple antique sur lequel elle fut construite. Il suffirait alors à l’observateur de changer la direction de son regard, ou son point de vue, pour faire surgir l’un ou l’autre de ces aspects architecturaux. »
Cette étrange ville psychique où j’ai l’impression d’évoluer, c’est la mémoire bien sûr, qui est enregistrement conscient et inconscient, avec ses couches et ses heurs, ses voltes et ses ratés, ses déserts subits et ses cascades heureuses. Mais une mémoire comme diffractée, prolongée avec un effet de pédale, un effet de flou qui permet de prendre une chose pour une autre. JG Ballard dans ses expériences de LSD a décrit des effets similaires: les objets, les mouvements, les êtres et les pensées cessent d’avoir des limites et sont tout en traînée, en halo. L’oiseau devient sa trajectoire… La ville psychique, ce serait un cela: une impression à Palma qui serait en réalité celle de Calvi trente ans auparavant, une piscine idéale et composite que l’on croit saisir par fragments à travers le monde et à travers le temps, une conversation commencée dans une ville et poursuivie fantastiquement de ville en ville comme dans les romans de Bolaño, un geste ou une action commencée quelque part et comprise bien plus tard et bien plus loin. L’écriture poétique emprunte au rêve sa façon d’agréger l’ancien et le nouveau, le prétendument important et le réputé bénin, l’avoué et l’inavoué; tout cela pour construire, pour extraire le sens. L’écriture est psychique mais la ville ne l’est pas moins avec ses ruines et ses projets, ses monuments et ses parties cachées, ses gloires et ses hontes. La ville psychique est à la fois contenant, cocotte qui cuit lentement les êtres et les choses, toile de fond ou décor de toute culture, échappée bien-aimée de l’anonymat et ouvroir de l’imaginaire. Une projection… S’y promener, seul, accompagné, ou encore, un fantôme à son bras…
Ballardian Alley
Je suis hanté par une cité balnéaire idéale issue de mes rêves, de mes voyages réels ou fictifs, de mes souvenirs d’enfance de Méditerranée et de la lecture de JG Ballard. Une cité composite, comme une sorte de cocktail au goût indéfinissable, un mélange de souvenir et de promesse. Le Kukulkan Boulevard à Cancùn, la Grande Motte, les étranges créations balnéaires des années 1970 de la côte Atlantique, nourries de science-fiction et comme ivres d’avenir: toutes ces avenues « de la mer » ou « del Mar » relèvent des mêmes prolégomènes, de la même tectonique primitive qui produisit Stonehenge, les alignements de Carnac ou de l’île de Pâques. Toute civilisation devient une course vers la mer, un élan architectonique que la mer coiffe et achève tout en le nimbant d’un mystère, d’un appel vers l’infini et le futur. Toute cité balnéaire est une célébration issue de temps très anciens. Tout coucher de soleil est la réplique de millions de couchers de soleil vus par les hommes. Dès lors, on peut voir les cités balnéaires contemporaines comme l’aboutissement de cette longue civilisation – le bar “Atlantis” où l’on boit son cocktail prend alors une autre signification. Toute cité balnéaire a pour vocation l’envoi vers l’inconnu d’un “vaisseau” qui la sublime: “nous avons quitté la Terre et nous sommes embarqués” écrit Nietzsche dans le Gai-Savoir. “Nous avons rompu les ponts derrière nous, – et plus encore, nous avons rompu la terre derrière nous!” L’architecture est l’avant-dernière pointe, elle se sublime ensuite dans le vaisseau qui part vers l’inconnu. Les tableaux de Claude Lorrain, comme l’embarquement de sainte Ursule, ou l’embarquement de la reine de Saba, montrent aussi cela. L’architecture se mesure à un inconnu qui la dépasse et donne sa mesure ultime, et où elle cherche son accomplissement, son “endeavour”, sa sublimation.
Les cités balnéaires, si artificielles, kitsch, bariolées, outrées et caricaturales soient-elles (comme ici à Cala d’Or) sont en réalité des chambres d’appel, des zones d’embarquement, des zones de transition. Marchant sur le Paseo Maritimo de Palma avec sa glace à la main, au crépuscule, parmi des cohortes de touristes, on sent bien qu’on accomplit un rite obscur, déguisé en divertissement vulgaire. D’un côté la ville, qui est finitude mais aussi envoi de signaux grâce à l’architecture. De l’autre côté, la fantastique masse d’infini de la mer et du ciel, l’éternité de Rimbaud, “la mer allée / avec le soleil”. La cité balnéaire est la zone de dialogue et d’échange entre ces deux mondes, une articulation essentielle à la civilisation et à la condition humaine. On peut très bien prendre le “vaisseau” de l’aphorisme 124 du Gai-Savoir comme un vaisseau spatial en route vers Mars – planète que je contemple toutes les nuits de ma chaise longue en buvant un Campari-soda. Nul n’a mieux compris que JG Ballard, qui était un fervent adepte de la Costa del Sol et de la French Riviera, le potentiel fantastique des cités balnéaires. Visionnaire il voyait les immeubles à balcon et les piscines des marinas comme de complexes instruments de mesures astronomiques, de savantes géométries incantatoires en relation avec le cosmos. Pour lui la civilisation des loisirs balnéaires de masse était une sorte d’accomplissement, de stase de l’humanité. La nouvelle “Having a wonderful time” relate dans une étrange forme épistolaire le destin de touristes anglais restés bloqués à Las Palmas, dans les Iles Canaries, et qui débutent contraints et forcés une sorte de civilisation balnéaire post-industrielle et tribale. “Low flying aircraft” raconte le destin d’un couple essayant d’avoir des enfants, lui aussi coincé dans une marina post-apocalyptique, ensablée, ou hôtels et bars désaffectés acquièrent une présence surréaliste. Le recueil de nouvelles “Vermilion Sands”, de l’aveu de son auteur, « banlieue exotique de [son] esprit », relate lui aussi une civilisation balnéaire, mi Palm Springs, mi planète Mars, à l’exclusion de toute autre forme urbaine ou de culture: le trait d’union entre culture balnéaire et culture spatiale en ces temps bénis de science fiction.
L’effet “ballardian” ou ballardien vient donc de sensations composites: arpenter des boulevards maritimes réels ou imaginaires; assembler des sensations composites et éclatées dans le temps (Palma ici, Calvi là, Miami dans un film, Rio dans un souhait, Blanes dans un roman, Cancùn dans un poème, Tel Aviv dans un projet); d’idées étranges (le destin balnéo-spatial de l’humanité). Ou encore, traverser l’immensité de la mer-nuit à bord d’une piscine fluorescente, extatique, suspendu sous les étoiles filantes, et se sentir foncer à bord d’un véhicule mythique vers les futurs étincelants.
Les constructions adjuvantes
Tout à coup, j’ai compris ce qu’elle faisait. Construire des digues, pour les ravauder après. Elle était un vaste empire, dont les lointaines frontières connaissaient quelques troubles. Courir l’immense chemin de ronde, à la recherche des faiblesses de la maçonnerie, des fissures, des brèches. Calculer des défenses, des chevalements, des retardateurs. Scruter l’horizon dans l’espoir secret, refoulé qu’enfin les craintes se confirment, qu’apparaisse enfin les Vagues. Et puis, scruter l’horizon intérieur aussi, comme de biais: celui qui inquiète encore davantage. Fondamentalement, son acte était de construire le mur pour justifier la crainte – ou peut-être était-ce l’inverse. Ainsi naissait une civilisation. Et par son attitude, par d’imperceptibles signes, une maladresse enjouée, elle essayait de nous inciter à construire le mur avec elle. Finalement tout son effort était là: nous convaincre.
Palma
C’était une vie de villas et de piscines, de cocktails et de rires, de regards et de silences. Une vie de Méditerranée. Chaque soir sur la plage était glorieux. Et, logés entre toutes ces étoiles, glissés entre toutes ces lumières existaient d’autres blocs de silence, d’autres constellations de secret, d’autres noires royautés de solitude. Et les ondes bleues de l’eau, la gaze fragile des conversations, la grâce rebondissante des moments, contournaient cela. L’élégance, c’était de bâtir tout de même un monde, une cosmogonie, un haut et un bas avec ce qu’on avait, avec ce qu’on pouvait décemment avouer. Une cosmogonie d’alibi, une cosmogonie du vieux monde visible, une cosmogonie du bord de l’abîme avec ses couchers de soleil dans les vapeurs du soir, traversées par les flèches d’argent des avions à l’aterrissage. De nos rêves si lointains, nous ramenions sur la table du petit-déjeuner une striure de plus dans le bois ancien, un silence glissé à dessein, un insecte inconnu de plus dans l’entomologie de nos étrangetés.
Sans titre
A chaque fois que vous assénez une vérité – et toujours avec un empressement qui vous trahit- vous montrez une inquiétude, une sorte de crevasse personnelle. Par contre, à chaque fois que vous vous payez le luxe de la candeur et du doute – oui, même avec une certaine cabotinerie-, vous voyez bien que vous gagnez en crédit, en séduction et en pouvoir. La question maintenant est: que faire de ce pouvoir?
Lettre à Paul B.
Cher Paul,
J’étais à la conférence de Beaubourg l’autre dimanche, l’observatoire des passions. Une amie qui te suit depuis Testojunkie, Barcelone et la Dokumenta d’Athènes m’avait dit de venir. Nous sommes ressortis de là en ayant envie de lire, de réfléchir et de faire des trucs. Moi, le cerveau retourné, mais content ! Depuis je me suis mis à écrire avant de me rendre compte que je manquais de perspective, ou d’angle : plutôt qu’essayer de théoriser dans son coin mieux vaut peut-être recueillir des témoignages, croiser des points de vue, faire des projets. Et puis en substance j’ai entendu dans ton discours : ne restez pas plantés là, bougez-vous ça ira mieux après. Alors j’essaye de dire ce que j’ai compris ou entrevu. Des idées ou des images pour l’instant. Ce n’est pas facile il y a encore beaucoup de confusion.
L’explosion a déjà eu lieu
Les normes sociales ont déjà explosé, les normes de genre craquèlent mais ce qui fait « que tout ne s’écroule pas » c’est qu’il y a une sorte d’inertie, une sorte d’effet retard comme si le navire social continuait sur son erre alors que tout est devenu faux et bizarre. Il y a une sorte de décalage entre notre façon de nous comporter et notre façon de vivre ou de penser. Peut-être que Weinstein, pour un hétéro comme moi, a créé le premier vertige. Terreur de découvrir la fausseté de tout, écrit Nietzsche. Il dit aussi, la morale n’est pas morale, ce n’est jamais que les us et coutumes du plus grand nombre qui fait pression sur le petit nombre. Une sorte de racket en somme : soumets-toi et tu auras en échange la protection du « troupeau ». Tu auras aussi l’angoisse, le mal-être et l’aliénation. Peut-être après tout que le plus grand nombre n’est plus très sûr d’être le plus grand nombre. Peut-être qu’il n’y a plus que des minorités, ou des « self ». Est-ce cela ?
A travers la chute d’eau
Dans le « temple du Soleil » à un moment Tintin passe derrière une chute d’eau. Il quitte le monde visible, tout le monde pense qu’il est mort et puis il crie, lance une pierre, se fait connaître et les autres le rejoignent en passant à traversla chute d’eau en s’aidant d’une corde. Tous émus, tous contents, tous émoustillés, tous surpris d’arriver de l’autre côté à savoir un grotte, une caverne, un boyau qui mène au temple, etc. Je ne sais pas si tu vois la scène… Fort potentiel psychanalytique ! Eh bien c’est exactement ce que je ressens, à ceci près que l’autre côté de ma chute d’eau, c’est le même monde… mais comme faux, artefacté, ectoplasmé, archaïcisé… En fait de l’autre côté de la chute d’eau, c’est un autre monde parce qu’il y a un autre angle, un autre regard. Du coup j’ai envie de l’explorer, de le théoriser, de le cartographier. C’est tellement bizarre !
Reset the stage
Dimanche, au sortir de ta conférence à la terrasse du café Beaubourg, nous avons vu passer un couple, Jeanne et moi. Lui, engoncé dans son costume cravate moulant, absolument triomphant. Elle, la bombasse, minijupe avec l’inévitable motif de porte-jarretelle qui dépasse, yeux de biche, jambes de biche, etc., et maniée avec précaution par l’homme à cause des hauts talons sur les pavés. On a ri, bien sûr, parce que nous passions sans transition de « l’observatoire des passions » à « l’observatoire du ridicule ». Je me dis: bien sûr qu’il nous faut des rôles à jouer, des costumes à porter, des décors et des scènes pour exister: que serions nous, que serait la ville sans tout cela? Mais on a le droit de vouloir reconstruire le théâtre, de changer les éclairages et la toile de fond, de trouver de nouveaux auteurs et de nouvelles façons de jouer. On a le droit d’imaginer que « la dame » et « le monsieur » intervertissent leurs costumes et dévalent la piazza de Beaubourg avec classe. Et c’est peut-être la toile de fond qui ne va pas, le « ciel » de la morale qui est périmé, qui ne nous donne plus aucune dimension, aucune perspective. Faut-il des normes, des modèles autorisés, faut-il des rôles et des décors, des scènes et un public pour exister? Castoriadis écrit que la société produit nécessairement l’imaginaire dont elle a besoin pour son fonctionnement. On peut voir cela comme un processus créatif, après tout. On peut, sciemment, essayer d’accrocher d’autres idoles, d’autres étoiles dans le décor. Whatever works, pourrait-on dire, pourvu que cesse ce malaise, cette compression du moi, cette impression de vivre dans un mauvais film. Pourvu qu’on en reçoive une gratification, n’est-ce-pas? Des autres, évidemment. Ou pour changer: de nous mêmes. Ou de nouveaux nous-mêmes, libérés pour l’occasion ?
Monstre
Tu as parlé du « monstre ». Moi je me demande si ce n’est pas la condition humaine qui est monstrueuse ? La « Vie » pour parler comme les pro-life, est un processus assez gore. Il n’y a qu’à voir avec quelles pincettes les penseurs évolutionnistes du dix-neuvième siècle ont manié leurs propres découvertes. Il n’existe pas, ou plus d’ordre naturel, il n’y a qu’une évolution que nos sociétés, bien plus que de l’encadrer par des lois, un morale ou une éthique à géométrie variable, accompagnent ou suivent. Nous sommes des passagers du temps et nous voguons, transformant toujours notre espèce d’un fait naturel à un fait culturel. Nous avons notre condition sur les bras et il nous faut bien la fabriquer ! Le monstre, finalement, ce n’est pas vraiment le futur, c’est ce qui sort de l’instant. Le temps, écrit encore Castoriadis, est création. Le temps est surgissement continu d’altérité radicale, de nouveauté radicale. Chaque nouveau moment est porteur de nouveauté radicale, de cet inédit, de cet inouï, de ce jamais vu, de cette invention pure et simple. C’est comme si nous étions assis à côté d’un volcan qui continuellement crache du révolutionnaire. Et nous, société, continuellement nous nous précipitons sur le magma brûlant, sur la lave encore chaude pour la faire rentrer dans nos anciens moules, dans nos anciens termes, dans nos anciennes coutumes.
Frondes gravitationnelles
Pour gagner les astres éloignés, les sondes spatiales utilisent l’assistance, ou « fronde » gravitationnelle. Ce terme de mécanique spatiale, dixit Wiki, désigne « l’utilisation volontaire de l’attraction d’un corps céleste (planète, Lune) pour modifier en direction et en vitesse la trajectoire d’un engin spatial. L’objectif est d’utiliser ce phénomène pour économiser le carburant qui aurait dû être consommé par le moteur-fusée du véhicule pour obtenir le même résultat. » Pour en avoir rencontré quelques unes dernièrement, nos « frondes » sociales, celles qui nous font aller quelque part sont ceux qui luttent du côté du non-conforme, du monstrueux ou de la révolte, ce sont eux qui incarnent ce fameux « nouveau » qui effraie tant et que personne n’ose voir. Par exemple, les discussions récentes, en France, sur la PMA et la GPA sont fort susceptibles d’éclairer d’un jour nouveau les familles traditionnelles sur la parentalité, la filiation. Là où ces « frondes » passent, la société est après plus à même de « dire et de se dire », de s’articuler pour ainsi dire pour avancer.
On sent ici, à Paris, comme un frétillement. La possibilité de créer des collectifs, de créer des « Labs ». Tout fait projet désormais : comment habiter, comment s’alimenter, comment procréer, comment travailler. Serait-ce possible d’en parler, à Paris ou ailleurs ? Ce serait formidable. En tout cas, un grand merci pour l’ouverture d’esprit et l’énergie communiquée !
Amicalement, Jean-Philippe / jp.dore@jpda.fr/ 07 60 06 29 46





