Une ville psychique

Une ville où coexisteraient nos souvenirs, nos états. Une ville composite qui contiendrait toutes les villes où nous avons vécu. Une ville de strates temporelles, de couches psychologiques. Une ville de saisons, d’épisodes, de périodes, de phases. La culture alors, ce serait ça: non pas une accumulation de connaissances ou de façons de se comporter, mais plutôt une superposition, un effet de couches. Etre à la fois celui qui marche sur ses propres traces – qui revient névrotiquement, encore et encore, à Lisbonne, à Barcelone ou à Berlin par exemple – mais aussi celui qui est « son propre prédécesseur, son propre chant du coq dans les ruelles obscures ». Nos attitudes, nos gestes, nos façons d’être sont la réplique de toutes nos attitudes, gestes et façons d’être précédents au cours de notre vie: c’est pour grande partie ce qui constitue notre personnalité aux yeux des autres, ce qui nous rend typiques de nous-mêmes si l’on peut dire. De même, grand nombre de sensations, plaisantes ou déplaisantes sont rapportées par nous, consciemment ou pas, à des souvenirs ou à des impressions déjà vécues et comme « enregistrées ». Dans « Malaise dans la culture » Freud compare l’esprit humain à la ville de Rome:

« Imaginons, à présent, [que Rome] ne soit point un lieu d’habitations humaines, mais un être psychique au passé aussi riche et aussi lointain, où rien de ce qui s’est une fois produit ne se serait perdu, et où toutes les phases récentes de son développement subsisteraient encore à côté des anciennes. (…) Sur l’emplacement actuel du Colisée, nous pourrions admirer aussi la Domus aurea de Néron aujourd’hui disparue ; sur celui du Panthéon, nous trouverions non seulement le Panthéon d’aujourd’hui, tel qu’Hadrien nous l’a légué, mais aussi sur le même sol le monument primitif d’Agrippa ; et ce même sol porterait encore l’église de Maria Sopra Minerva, ainsi que le temple antique sur lequel elle fut construite. Il suffirait alors à l’observateur de changer la direction de son regard, ou son point de vue, pour faire surgir l’un ou l’autre de ces aspects architecturaux. »

Cette étrange ville psychique où j’ai l’impression d’évoluer, c’est la mémoire bien sûr, qui est enregistrement conscient et inconscient, avec ses couches et ses heurs, ses voltes et ses ratés, ses déserts subits et ses cascades heureuses. Mais une mémoire comme diffractée, prolongée avec un effet de pédale, un effet de flou qui permet de prendre une chose pour une autre. JG Ballard dans ses expériences de LSD a décrit des effets similaires: les objets, les mouvements, les êtres et les pensées cessent d’avoir des limites et sont tout en traînée, en halo. L’oiseau devient sa trajectoire… La ville psychique, ce serait un cela: une impression à Palma qui serait en réalité celle de Calvi trente ans auparavant, une piscine idéale et composite que l’on croit saisir par fragments à travers le monde et à travers le temps, une conversation commencée dans une ville et poursuivie fantastiquement de ville en ville comme dans les romans de Bolaño, un geste ou une action commencée quelque part et comprise bien plus tard et bien plus loin. L’écriture poétique emprunte au rêve sa façon d’agréger l’ancien et le nouveau, le prétendument important et le réputé bénin, l’avoué et l’inavoué; tout cela pour construire, pour extraire le sens. L’écriture est psychique mais la ville ne l’est pas moins avec ses ruines et ses projets, ses monuments et ses parties cachées, ses gloires et ses hontes. La ville psychique est à la fois contenant, cocotte qui cuit lentement les êtres et les choses, toile de fond ou décor de toute culture, échappée bien-aimée de l’anonymat et ouvroir de l’imaginaire. Une projection… S’y promener, seul, accompagné, ou encore, un fantôme à son bras…

Ballardian Alley

Je suis hanté par une cité balnéaire idéale issue de mes rêves, de mes voyages réels ou fictifs, de mes souvenirs d’enfance de Méditerranée et de la lecture de JG Ballard. Une cité composite, comme une sorte de cocktail au goût indéfinissable, un mélange de souvenir et de promesse. Le Kukulkan Boulevard à Cancùn, la Grande Motte, les étranges créations balnéaires des années 1970 de la côte Atlantique, nourries de science-fiction et comme ivres d’avenir: toutes ces avenues « de la mer » ou « del Mar » relèvent des mêmes prolégomènes, de la même tectonique primitive qui produisit Stonehenge, les alignements de Carnac ou de l’île de Pâques. Toute civilisation devient une course vers la mer, un élan architectonique que la mer coiffe et achève tout en le nimbant d’un mystère, d’un appel vers l’infini et le futur. Toute cité balnéaire est une célébration issue de temps très anciens. Tout coucher de soleil est la réplique de millions de couchers de soleil vus par les hommes. Dès lors, on peut voir les cités balnéaires contemporaines comme l’aboutissement de cette longue civilisation – le bar “Atlantis” où l’on boit son cocktail prend alors une autre signification. Toute cité balnéaire a pour vocation l’envoi vers l’inconnu d’un “vaisseau” qui la sublime: “nous avons quitté la Terre et nous sommes embarqués” écrit Nietzsche dans le Gai-Savoir. “Nous avons rompu les ponts derrière nous, – et plus encore, nous avons rompu la terre derrière nous!” L’architecture est l’avant-dernière pointe, elle se sublime ensuite dans le vaisseau qui part vers l’inconnu. Les tableaux de Claude Lorrain, comme l’embarquement de sainte Ursule, ou l’embarquement de la reine de Saba, montrent aussi cela. L’architecture se mesure à un inconnu qui la dépasse et donne sa mesure ultime, et où elle cherche son accomplissement, son “endeavour”, sa sublimation.

Les cités balnéaires, si artificielles, kitsch, bariolées, outrées et caricaturales soient-elles (comme ici à Cala d’Or) sont en réalité des chambres d’appel, des zones d’embarquement, des zones de transition. Marchant sur le Paseo Maritimo de Palma avec sa glace à la main, au crépuscule, parmi des cohortes de touristes, on sent bien qu’on accomplit un rite obscur, déguisé en divertissement vulgaire. D’un côté la ville, qui est finitude mais aussi envoi de signaux grâce à l’architecture. De l’autre côté, la fantastique masse d’infini de la mer et du ciel, l’éternité de Rimbaud, “la mer allée / avec le soleil”. La cité balnéaire est la zone de dialogue et d’échange entre ces deux mondes, une articulation essentielle à la civilisation et à la condition humaine. On peut très bien prendre le “vaisseau” de l’aphorisme 124 du Gai-Savoir comme un vaisseau spatial en route vers Mars – planète que je contemple toutes les nuits de ma chaise longue en buvant un Campari-soda. Nul n’a mieux compris que JG Ballard, qui était un fervent adepte de la Costa del Sol et de la French Riviera, le potentiel fantastique des cités balnéaires. Visionnaire il voyait les immeubles à balcon et les piscines des marinas comme de complexes instruments de mesures astronomiques, de savantes géométries incantatoires en relation avec le cosmos. Pour lui la civilisation des loisirs balnéaires de masse était une sorte d’accomplissement, de stase de l’humanité. La nouvelle “Having a wonderful time” relate dans une étrange forme épistolaire le destin de touristes anglais restés bloqués à Las Palmas, dans les Iles Canaries, et qui débutent contraints et forcés une sorte de civilisation balnéaire post-industrielle et tribale. “Low flying aircraft” raconte le destin d’un couple essayant d’avoir des enfants, lui aussi coincé dans une marina post-apocalyptique, ensablée, ou hôtels et bars désaffectés acquièrent une présence surréaliste. Le recueil de nouvelles “Vermilion Sands”, de l’aveu de son auteur, « banlieue exotique de [son] esprit », relate lui aussi une civilisation balnéaire, mi Palm Springs, mi planète Mars, à l’exclusion de toute autre forme urbaine ou de culture: le trait d’union entre culture balnéaire et culture spatiale en ces temps bénis de science fiction.

L’effet “ballardian” ou ballardien vient donc de sensations composites: arpenter des boulevards maritimes réels ou imaginaires; assembler des sensations composites et éclatées dans le temps (Palma ici, Calvi là, Miami dans un film, Rio dans un souhait, Blanes dans un roman, Cancùn dans un poème, Tel Aviv dans un projet); d’idées étranges (le destin balnéo-spatial de l’humanité). Ou encore, traverser l’immensité de la mer-nuit à bord d’une piscine fluorescente, extatique, suspendu sous les étoiles filantes, et se sentir foncer à bord d’un véhicule mythique vers les futurs étincelants.

http://www.ballardian.com/

Les constructions adjuvantes

Tout à coup, j’ai compris ce qu’elle faisait. Construire des digues, pour les ravauder après. Elle était un vaste empire, dont les lointaines frontières connaissaient quelques troubles. Courir l’immense chemin de ronde, à la recherche des faiblesses de la maçonnerie, des fissures, des brèches. Calculer des défenses, des chevalements, des retardateurs. Scruter l’horizon dans l’espoir secret, refoulé qu’enfin les craintes se confirment, qu’apparaisse enfin les Vagues. Et puis, scruter l’horizon intérieur aussi, comme de biais: celui qui inquiète encore davantage. Fondamentalement, son acte était de construire le mur pour justifier la crainte – ou peut-être était-ce l’inverse. Ainsi naissait une civilisation. Et par son attitude, par d’imperceptibles signes, une maladresse enjouée, elle essayait de nous inciter à construire le mur avec elle. Finalement tout son effort était là: nous convaincre.

Palma

C’était une vie de villas et de piscines, de cocktails et de rires, de regards et de silences. Une vie de Méditerranée. Chaque soir sur la plage était glorieux. Et, logés entre toutes ces étoiles, glissés entre toutes ces lumières existaient d’autres blocs de silence, d’autres constellations de secret, d’autres noires royautés de solitude. Et les ondes bleues de l’eau, la gaze fragile des conversations, la grâce rebondissante des moments, contournaient cela. L’élégance, c’était de bâtir tout de même un monde, une cosmogonie, un haut et un bas avec ce qu’on avait, avec ce qu’on pouvait décemment avouer. Une cosmogonie d’alibi, une cosmogonie du vieux monde visible, une cosmogonie du bord de l’abîme avec ses couchers de soleil dans les vapeurs du soir, traversées par les flèches d’argent des avions à l’aterrissage. De nos rêves si lointains, nous ramenions sur la table du petit-déjeuner une striure de plus dans le bois ancien, un silence glissé à dessein, un insecte inconnu de plus dans l’entomologie de nos étrangetés.

Sans titre

A chaque fois que vous assénez une vérité – et toujours avec un empressement qui vous trahit- vous montrez une inquiétude, une sorte de crevasse personnelle. Par contre, à chaque fois que vous vous payez le luxe de la candeur et du doute – oui, même avec une certaine cabotinerie-, vous voyez bien que vous gagnez en crédit, en séduction et en pouvoir. La question maintenant est: que faire de ce pouvoir?

Lettre à Paul B.

Cher Paul,

J’étais à la conférence de Beaubourg l’autre dimanche, l’observatoire des passions. Une amie qui te suit depuis Testojunkie, Barcelone et la Dokumenta d’Athènes m’avait dit de venir. Nous sommes ressortis de là en ayant envie de lire, de réfléchir et de faire des trucs. Moi, le cerveau retourné, mais content ! Depuis je me suis mis à écrire avant de me rendre compte que je manquais de perspective, ou d’angle : plutôt qu’essayer de théoriser dans son coin mieux vaut peut-être recueillir des témoignages, croiser des points de vue, faire des projets. Et puis en substance j’ai entendu dans ton discours : ne restez pas plantés là, bougez-vous ça ira mieux après. Alors j’essaye de dire ce que j’ai compris ou entrevu. Des idées ou des images pour l’instant. Ce n’est pas facile il y a encore beaucoup de confusion.

 

L’explosion a déjà eu lieu

Les normes sociales ont déjà explosé, les normes de genre craquèlent mais ce qui fait « que tout ne s’écroule pas » c’est qu’il y a une sorte d’inertie, une sorte d’effet retard comme si le navire social continuait sur son erre alors que tout est devenu faux et bizarre. Il y a une sorte de décalage entre notre façon de nous comporter et notre façon de vivre ou de penser. Peut-être que Weinstein, pour un hétéro comme moi, a créé le premier vertige. Terreur de découvrir la fausseté de tout, écrit Nietzsche. Il dit aussi, la morale n’est pas morale, ce n’est jamais que les us et coutumes du plus grand nombre qui fait pression sur le petit nombre. Une sorte de racket en somme : soumets-toi et tu auras en échange la protection du « troupeau ». Tu auras aussi l’angoisse, le mal-être et l’aliénation. Peut-être après tout que le plus grand nombre n’est plus très sûr d’être le plus grand nombre. Peut-être qu’il n’y a plus que des minorités, ou des « self ». Est-ce cela ?

 

A travers la chute d’eau

Dans le « temple du Soleil » à un moment Tintin passe derrière une chute d’eau. Il quitte le monde visible, tout le monde pense qu’il est mort et puis il crie, lance une pierre, se fait connaître et les autres le rejoignent en passant à traversla chute d’eau en s’aidant d’une corde. Tous émus, tous contents, tous émoustillés, tous surpris d’arriver de l’autre côté à savoir un grotte, une caverne, un boyau qui mène au temple, etc. Je ne sais pas si tu vois la scène… Fort potentiel psychanalytique ! Eh bien c’est exactement ce que je ressens, à ceci près que l’autre côté de ma chute d’eau, c’est le même monde… mais comme faux, artefacté, ectoplasmé, archaïcisé… En fait de l’autre côté de la chute d’eau, c’est un autre monde parce qu’il y a un autre angle, un autre regard. Du coup j’ai envie de l’explorer, de le théoriser, de le cartographier. C’est tellement bizarre !

 

Reset the stage

Dimanche, au sortir de ta conférence à la terrasse du café Beaubourg, nous avons vu passer un couple, Jeanne et moi. Lui, engoncé dans son costume cravate moulant, absolument triomphant. Elle, la bombasse, minijupe avec l’inévitable motif de porte-jarretelle qui dépasse, yeux de biche, jambes de biche, etc., et maniée avec précaution par l’homme à cause des hauts talons sur les pavés. On a ri, bien sûr, parce que nous passions sans transition de « l’observatoire des passions » à « l’observatoire du ridicule ». Je me dis: bien sûr qu’il nous faut des rôles à jouer, des costumes à porter, des décors et des scènes pour exister: que serions nous, que serait la ville sans tout cela? Mais on a le droit de vouloir reconstruire le théâtre, de changer les éclairages et la toile de fond, de trouver de nouveaux auteurs et de nouvelles façons de jouer. On a le droit d’imaginer que « la dame » et « le monsieur » intervertissent leurs costumes et dévalent la piazza de Beaubourg avec classe. Et c’est peut-être la toile de fond qui ne va pas, le « ciel » de la morale qui est périmé, qui ne nous donne plus aucune dimension, aucune perspective. Faut-il des normes, des modèles autorisés, faut-il des rôles et des décors, des scènes et un public pour exister? Castoriadis écrit que la société produit nécessairement l’imaginaire dont elle a besoin pour son fonctionnement. On peut voir cela comme un processus créatif, après tout. On peut, sciemment, essayer d’accrocher d’autres idoles, d’autres étoiles dans le décor. Whatever works, pourrait-on dire, pourvu que cesse ce malaise, cette compression du moi, cette impression de vivre dans un mauvais film. Pourvu qu’on en reçoive une gratification, n’est-ce-pas? Des autres, évidemment. Ou pour changer: de nous mêmes. Ou de nouveaux nous-mêmes, libérés pour l’occasion ?

 

Monstre

Tu as parlé du « monstre ». Moi je me demande si ce n’est pas la condition humaine qui est monstrueuse ? La « Vie » pour parler comme les pro-life, est un processus assez gore. Il n’y a qu’à voir avec quelles pincettes les penseurs évolutionnistes du dix-neuvième siècle ont manié leurs propres découvertes. Il n’existe pas, ou plus d’ordre naturel, il n’y a qu’une évolution que nos sociétés, bien plus que de l’encadrer par des lois, un morale ou une éthique à géométrie variable, accompagnent ou suivent. Nous sommes des passagers du temps et nous voguons, transformant toujours notre espèce d’un fait naturel à un fait culturel. Nous avons notre condition sur les bras et il nous faut bien la fabriquer ! Le monstre, finalement, ce n’est pas vraiment le futur, c’est ce qui sort de l’instant. Le temps, écrit encore Castoriadis, est création. Le temps est surgissement continu d’altérité radicale, de nouveauté radicale. Chaque nouveau moment est porteur de nouveauté radicale, de cet inédit, de cet inouï, de ce jamais vu, de cette invention pure et simple. C’est comme si nous étions assis à côté d’un volcan qui continuellement crache du révolutionnaire. Et nous, société, continuellement nous nous précipitons sur le magma brûlant, sur la lave encore chaude pour la faire rentrer dans nos anciens moules, dans nos anciens termes, dans nos anciennes coutumes.

 

Frondes gravitationnelles

Pour gagner les astres éloignés, les sondes spatiales utilisent l’assistance, ou « fronde » gravitationnelle. Ce terme de mécanique spatiale, dixit Wiki, désigne « l’utilisation volontaire de l’attraction d’un corps céleste (planèteLune) pour modifier en direction et en vitesse la trajectoire d’un engin spatial. L’objectif est d’utiliser ce phénomène pour économiser le carburant qui aurait dû être consommé par le moteur-fusée du véhicule pour obtenir le même résultat. » Pour en avoir rencontré quelques unes dernièrement, nos « frondes » sociales, celles qui nous font aller quelque part sont ceux qui luttent du côté du non-conforme, du monstrueux ou de la révolte, ce sont eux qui incarnent ce fameux « nouveau » qui effraie tant et que personne n’ose voir. Par exemple, les discussions récentes, en France, sur la PMA et la GPA sont fort susceptibles d’éclairer d’un jour nouveau les familles traditionnelles sur la parentalité, la filiation. Là où ces « frondes » passent, la société est après plus à même de « dire et de se dire », de s’articuler pour ainsi dire pour avancer.

 

On sent ici, à Paris, comme un frétillement. La possibilité de créer des collectifs, de créer des « Labs ». Tout fait projet désormais : comment habiter, comment s’alimenter, comment procréer, comment travailler. Serait-ce possible d’en parler, à Paris ou ailleurs ? Ce serait formidable. En tout cas, un grand merci pour l’ouverture d’esprit et l’énergie communiquée !

 

Amicalement, Jean-Philippe / jp.dore@jpda.fr/ 07 60 06 29 46

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit*

Plus tard, bien plus tard, après les explosions, les cris et les danses, après les parades folles dans les rues sur les voitures et les scooters, après toute cette dépense d’énergie et de désir, d’agressivité et de guerre primitive, après tout cela nous étions couchés dans le parc ouvert la nuit. Nous étions couchés dans la grande clairière dont la face oblique dominait la ville et ses lumières, comme un vaisseau spatial, comme un astéroïde dont nous sentions gronder les moteurs sourds en dessous de nous. Couchés dans l’herbe oblique, bordés par la masse sombre et frémissante des arbres, nous voguions vers une sorte de stase, un instant suspendu. Nous buvions des bières glacées. Certains semblaient se faire comprendre sans parler – désignant juste d’un geste vague, la clairière et les lumières de la ville, en bas, comme une explication suffisante, comme un discours. D’autres se répandaient en murmures, en confidences interminables qui cliquetaient dans l’air noir comme les formules d’un code. D’autres encore criaient, se battaient, s’embrassaient, pleuraient, riaient – et encore, au loin les klaxons, les sirènes, les vivas, les fusées. Comme il y avait de grandes masses d’ombre et de fatigue et un flux continu d’air subtil entre nous tous, nous avancions dans la même nuit. Epuisés par le plaisir nous avancions dans la même nuit et la nuit s’ouvrait, c’était un futur de possibilités tactiles qui explosaient en nous comme de petites capsules transparentes, euphorisantes. Nous happions ce plancton invisible avec nos branchies invisibles, avec nos rêves invisibles, avec nos sens cachés, oubliés, antiques, primitifs. Nous foncions, cloués à l’aile oblique de notre vaisseau par l’accélération, happant sur nos rétines hypersensibles les messages codés des étoiles, les signaux des diodes numériques. Nous fendions l’espace de nos visages, de nos poitrines, de nos corps – garçons et filles moulés par le halo doré de nos écrans, transformés en pilotes stoïques d’astronefs, nos longues chevelures déroulées dans la nuit. Rangés à nos pieds, il y avait nos casques invisibles et nos glaives invisibles et la rumeur d’anciens combats. Nous étions embarqués dans la même nuit que nous pilotions d’une main calme avec un sourire en coin. Nous étions la puissance. Nous étions embarqués dans la même nuit et nous voyions, fusionnés en un seul et même système perceptif par quelque prodige, par quelque synchronisation mathématique – nous voyions les figures de futurs considérablement distants qui tournoyaient lentement devant nous. Avec nos yeux futurs, avec nos yeux distants, avec nos hyperyeux, nous les faisions tourner nonchalamment comme les pièces d’un puzzle, nous cherchions distraitement les accords, les connexions subtiles, les rotules synaptiques. Nous étions embarqués dans la même nuit aux longues embardées cosmiques. Nous étions embarqués dans la même nuit. Depuis le début il y avait une sorte de musique, à la limite de l’audible, qui aurait été comme le grattement d’un myriade de minuscules alvéoles creuses par de très fines pattes de robots, le grésillement électronique d’une matrice qui patiemment imprimerait la nuit avant et après nous, le flux nuageux, labile de nos nouvelles pensées accélérées, de nos pensées fulgurantes comme des ondes droguées de plaisir. Nous étions embarqués dans la même nuit.

*Do not go gentle into that good night

Je voudrais me perdre

Je voudrais me perdre

Longuement comme Pasolini dans la nuit indienne

Je voudrais me perdre dans de longues herbes ondoyantes

Errer entre réminiscences et prémonitions

Laisser remonter des profondeurs comme des fumigations des échos si fins qui rencontreraient le tamis mal assuré du langage

Musiques de films souvenirs de pluies fictives, de bribes de sentiments de bonheur, d’éclats de lumière

Dessous, dessous la grille du langage

Débordant les bornes mal assurées du moi, les territoires inconnus

Être le lieu d’une longue traversée dans les hautes herbes avec des éclats de rire cristallins qui toujours

Reviennent

Je voudrais me perdre

Nous, nouveaux, sans nom

Avec Weinstein, et puis diverses fluctuations de la vie avant cela, on s’est réveillé “institué homme”. Avec une part de surprise et une part d’hypocrisie, on a découvert d’un coup, comme le visiteur étranger des “murailles de Samaris” de Schuiten, l’immense machinerie sociale qui régnait sur nous et fabriquait cette société-là, cette réalité-là, ces comportements-là. L’énormité de la chose interpelle: comment ne nous sommes-nous rendus compte de rien? Ou bien, comment avons-nous pu seulement nous le faire croire à nous-mêmes? Par quel aveuglement? Ou bien par quels subtils encouragements, par quelles discrètes gratifications de la norme? Finalement, les systèmes moraux sont comparables à des systèmes de corruption: même coercition du “tout le monde le fait, ne sois pas en défaut”, et même éloquence des silences, même puissance écrasante des non-dits.

Se découvrir institué, que ce soit “homme”, “travailleur” ou “djinn”, ou “centaure”, prendre conscience du mécanisme, cela ne veut pas automatiquement dire se désinstituer. Par la prise de conscience, on abat mentalement un pan de l’édifice – et on s’étonne qu’il reste debout. On abat encore d’autres poteaux et on s’étonne davantage encore que rien ne s’écroule, et on en vient à douter: existe-t-il seulement un édifice? Tout cela n’est-il qu’un décor, une toile peinte avec un effet de lointain? Cette cage existe-t-elle et ses barreaux existent-ils? “Nous, nouveaux, sans nom, difficiles à comprendre, enfants précoces d’un avenir encore incertain…”: tel est le début vibrant de l’aphorisme #383 du Gai-Savoir, la “grande santé”. Allons-nous sortir vivants de la norme? Allons-nous parvenir à nous tenir dans cette nudité, dans cette solitude? Allons-nous empresser de rebâtir une coquille, de reconstruire une norme? Qu’allons-nous faire de notre liberté en somme?

Une surface de libération

Depuis la tour de télévision nous avons vu ce qui ressemblait à une grande surface d’herbe jaunie, ce qui était déjà assez étrange en pleine ville. On nous a dit: c’est l’ancien aéroport de Berlin Tempelhof. Et puis: il a été transformé en parc, vous devriez aller voir. Tempelhof… il me semblait l’avoir vu en fonctionnement il y a une vingtaine d’années. Pour qui a lu JG Ballard (L’ultime cité, par exemple), l’idée d’un aéroport abandonné ne peut qu’exciter l’imagination: on imagine déjà des DC10 fantômes et des personnages bizarres, post-apocalyptiques dans les herbes hautes.

Nous descendons à Paradenstrasse et nous montons sur des vélos chinois pour aller vers le Tempelhof Feld, le champ. Comme toujours à Berlin l’histoire se présente en couches, en mille-feuille ou en palimpseste, et comme toujours il y en a trop. Ici donc les « Paraden » au 19ème siècle, un vaste terrain de manoeuvres militaires où les berlinois venaient pique-niquer le dimanche. Puis les débuts de l’aviation au commencement du 20ème. Puis l’immense aéroport construit par les nazis entre 36 et 41, devenu un camp de prisonniers pendant la guerre. Puis le « Luftbrücke », le fameux pont aérien de 1948-49. Puis une exploitation commerciale, qui périclite avec la construction de l’aéroport Berlin Tegel et la chute du Mur. Mais on ne voit pas tout ça évidemment quand, ayant fini de longer l’immense bâtiment on pique à gauche par une petite porte et on voit ceci: littéralement les pistes d’un ancien aéroport transformé en parc. Mais pas transformé avec des moyens, un projet, des architectes et des paysagistes, non. Transformé par un coup de baguette magique sémantique: avant il y avait un aéroport, et maintenant il y a un parc. Alors, on s’avance et on roule et c’est immédiatement formidable. Comme paysage, plat avec beaucoup de ciel et des herbes hautes et jaunes, ça évoque tout à fait le polder de Sébastopol à Noirmoutier, sans la mer. Et on voit toujours ces mêmes jeunes candides et superbes de Berlin, qui roulant, qui patinant, qui jouant au tennis sur le tarmac – un tennis qui devient démesuré et fou avec les flèches géantes peintes sur le runway.Trois cent quatre vingt hectares d’herbes folles avec quelques rares arbres, au milieu deux pistes de deux kilomètres et autour une voie de service, les pistes de roulage. Dans ce paysage de polders de petits groupes de cyclistes, de photographes d’oiseaux. Des couples, des filles cherchent la tranquillité, qui leur est généreusement accordée. A mesure qu’on arpente, littéralement, l’immense surface, des objets et des choses surgissent: là un radar, ici un skate park, ou encore une zone d’exercice pour chiens. Plus loin, une construction expérimentale faite par de jeunes architectes à base d’éléments de récupération d’anciens bâtiments de la DDR. Plus loin encore, vers la partie Est du champ, cela s’anime: un vaste jardin communautaire où s’imbriquent des centaines de mini-parcelles potagères avec des constructions variées. On voit des tentes et des caravanes et des manifestes punaisés sur des pancartes en bois. On voit des gens qui évoluent en bonne intelligence, clouent, rabotent, plaisantent. Des jeunes préparent un film sur le runway et cela a tout de suite une allure formidable. Quelques vieux zincs sont là pour faire bonne mesure, ils dorment dans les herbes folles. JG Ballard est mort en 2009, il n’a pas pu voir cet endroit extraordinaire et fou mais qu’importe, le lieu est absolument ballardien- et je n’ose imaginer les magnifiques accidents de voiture que l’on aurait pu organiser ici pour lui!

Plus tard, installé dans le traditionnel Biergarten – qui prend ici l’aspect extraordinaire d’un camp de bédouins dans le désert, la Wurst nomade?- on réfléchit. On pense au festival Burning Man dans le désert américain. On pense aux utopies des architectes des années 60-70, ici réalisées cinquante plus tard: les anglais d’Archigram et l’Instant City. Plus encore, aux italiens de Superstudio, qui avaient fait la prédiction d’une vaste surface ouverte, la « Supersurface » sur laquelle on évoluerait librement comme de nouvelles tribus nomades, littéralement nourris par les réseaux (appelée en toute modestie: « An alternative model for life on the Earth »!). Eh bien, cette prédiction est réalisée ici. Mais il y a plus que ça.

D’où vient le sentiment de bonheur qui vous saisit immédiatement lorsque vous pénétrez dans cet endroit? De la liberté bien sûr. Ou pour dire autrement, de l’institution faible: un cadre, certes organisé à l’allemande, mais où c’est l’indétermination et l’ouverture qui sont organisées. Ce qui est génial, c’est l’absence de programmation, l’absence du trait ou du mot sur un plan qui impose un comportement, qui institue. Pour savoir de quoi une société est capable, de quelle vision ou de quelle projet elle est porteuse, encore faut-il lui donner une page blanche, une « supersurface » où s’ébattre pour inventer ou accueillir le radicalement nouveau, le fruit de la création tectonique du temps. Tempelhof Feld est cette page, cette surface d’accueil et d’enregistrement, au sens sismographique, du Nouveau. Et ce n’est pas un hasard si l’on trouve dans la partie Nord du grand ovale du champ, une cité d’accueil de réfugiés et de demandeurs d’asile impeccable, totalement en harmonie avec le reste – et qui a largement de quoi nous faire rougir nous autres français. Et quoi d’autre? Il reste de la place, semble-t-on nous dire. Un cirque. Des terrains de sport. Une piste de voitures de course. Pourquoi pas?

L’institution faible, c’est la liberté et le projet. C’est aussi, si on écoute un autre visionnaire, le Nietzsche du Gai-Savoir (#280), l’occasion de se trouver soi-même, en éloignant de nous ne serait-ce que temporairement les aimants de l’institution, de la détermination sociale et de la coercition:

“Il faudra reconnaître un jour, et bientôt peut-être, ce qui manque à nos grandes villes : des endroits silencieux, spacieux et vastes pour la méditation, pourvus de hautes et longues galeries pour le mauvais temps et le temps trop ensoleillé, où le bruit des voitures et le cri des marchands ne pénétreraient pas, où une subtile convenance interdirait, même au prêtre, la prière à haute voix : des constructions et des promenades qui exprimeraient, par leur ensemble, ce que la méditation et l’éloignement du monde ont de sublime. Le temps est passé où l’Église possédait le monopole de la réflexion, où la vita contemplativa devait toujours être avant tout vita religiosa : et tout ce que l’Église a construit exprime cette pensée. Je ne sais pas comment nous pourrions nous contenter de ses monuments, même s’ils étaient dégagés de leur destination ecclésiastique : les monuments de l’Église parlent un langage beaucoup trop pathétique et trop étroit, ils sont trop les maisons de Dieu et les lieux d’apparat des relations supra-terrestres pour que, nous autres impies, nous puissions y méditer nos pensées. Nous voudrions nous voir traduits nous-mêmes en pierres et en plantes, nous promener en nous-mêmes, lorsque nous circulerions dans ces galeries et ces jardins. »

J’adore la « subtile convenance » et elle règne ici, au Tempelhof Feld. Il n’y a qu’à Berlin qu’on peut rêver comme cela dans des terrains vagues sublimes, métaphysiques, qui sont comme les mers intérieures de nos pensées et de notre âme. Il y a vingt-cinq ans c’était le terrain vague du Mur après la réunification – qui entretemps est devenu le Sony Center qui m’excite nettement moins. Maintenant ici, on prie pour que les « ingénieurs » du Gai Savoir gardent la main et que la mer reste ouverte. Entrez ici avec vos rêves, semblent-ils nous dire avec bienveillance.