« Quand je me suis fixé la tâche de porter à la lumière ce que les hommes cachent, non pas en utilisant le moyen coercitif de l’hypnose, mais à l’aide de ce qu’ils disent et montrent, je considérais cette entreprise comme beaucoup plus difficile qu’elle ne l’est en réalité. Qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre se convainc rapidement que les mortels ne peuvent cacher aucun secret. Celui dont les lèvres se taisent babille avec le bout de ses doigts. Tous les pores de sa peau transpirent la trahison. C’est pourquoi la tâche qui consiste à rendre conscient ce qui se cache aux tréfonds de l’âme est tout à fait réalisable. »
Dans le fleuve Devenir
« Il faut que la société se fabrique et se dise pour pouvoir fabriquer et dire. » Castoriadis, L’institution imaginaire de la société.
Le couple hétérosexuel, pilier prétendu de la civilisation, condition de toute morale et garant de la continuité de l’espèce humaine… La différentation des sexes, la répartition des rôles et des forces, des attributs et des privilèges… La justification historique, morale, religieuse, scientifique, légale de cet état de fait… Tout le monde voit, non? Est-il vraiment besoin de développer tous ces guillemets? Fabrication que tout cela évidemment. Fabrication historique, civilisationnelle si l’on veut. Signification imaginaire, pour Castoriadis. « Erreur -un temps- nécessaire », pour Nietzsche, en parlant de la religion. Mais là, rendus où nous sommes, nous devons à nouveau nous fabriquer et nous dire. Nous devons à nouveau nous fabriquer et nous dire, pour pouvoir à nouveau fabriquer et dire la société, la civilisation. Parce que l’ancrage dans l’état de fait actuel, androcentré, que d’aucuns voudraient immuable, naturel, légitime, seul possible, est rétrograde et nous freine. Le dû à la société pour qu’elle fonctionne, pour qu’elle nous entraîne et nous inspire, ce n’est plus de jouer à être ces hommes-là, ces femmes-là. Il n’y a nulle angoisse à avoir, nulle féminité ou nulle virilité perdues à regretter. Nous devenons. Nous sommes du fleuve du devenir, du fleuve de la ‘futurition’ pour parler comme Jankélévitch dans ‘La Nostalgie’. Nous aurons beau planter nos griffes dans la glaise de la rive, nous aurons beau construire des barrages géants en béton armé à la mesure de nos peurs, de nos fantasmes: rien n’y fait, nous glissons. Nous aurons beau user toutes les plaquetttes de frein du conservatisme, nous glisserons nonobstant, nous verrons ce que nous ne voulons ou n’osons pas voir.
Dangers de l’érudition
« L’érudition est un légume malodorant qu’il faut faire bouillir et rebouillir avant de pouvoir le consommer. »
Nitobe Inazô (1862-1933), in P-F Souyri, Les guerriers dans la rizière, 2017
Un décor de questions
Face à une question épineuse, le premier réflexe est toujours de chercher à qui demander son avis. Alors on fait mentalement le tour des amis, des aimants, des ex. Mais personne ne convient vraiment bien sûr, parce que c’est à soi-même qu’on pose la question, finalement. Je pense que c’est pour cela qu’on se met à écrire – pour cesser de s’adresser à quelqu’un en particulier, écrit Muray dans son journal. On s’en remet à l’indétermination, ou plutôt à l’impersonnalisation de l’écriture pour qu’elle nous sorte de là. On expulse son problème vers un extérieur salvateur, impersonnel par la magie du langage, on recrache sa boulette de contrition comme une vieille chouette.
Poétique du dimanche soir
Rue de Bellevue, Paris, dix-neuvième arrondissement, entre chien et loup. Haut dans le ciel passent deux mouettes qui émettent de curieux cris de canard – elles et un avion sont les derniers éclairés par le soleil couchant. Tout est comme suspendu, en attente, c’est la grande suspension du dimanche soir, comme un silence prolongé en musique. A gauche les gros immeubles prismatiques de Dubuisson, la place des Fêtes et son ordre chaotique, gris-blanc, fade, avorté. A droite, la Mouzaïa roidie contre la pente, résistante, encore là contre toute attente. Tout attend. Les rampes de parking calculées par des ingénieurs qui n’écoutaient pas leurs scrupules forment des orbes allanguies, des figures suppliant qu’on les prenne en photo avec leurs beaux néons brillants. On ne prend pas la photo. Une dame en manteau, foulard, attend figée devant une maison, un bouquet de glaïeuls à la main. Une fillette attend sur sa trottinette qui file, vers le lundi, vers l’école peut-être. Un type passe une cigarette à un autre dans un geste arrêté, figé comme par l’éruption du Vésuve. Tout est rose, bleu gris, gris plomb. Tout est d’une grâce et d’une ellipse infinies, c’est la politesse exquise et le pardon du dimanche soir. Une salle de sport. Un campus de cinéma, neuf, blanc, brillant, bon marché. Un service funéraire de la Ville de Paris désaffecté, drôle de chose -qu’est-ce qu’il y a après? Un Liedl. On ne pense pas vraiment. Il y a la fameuse légère tristesse du dimanche soir, mais ce soir elle est synonyme du bonheur d’être en vie. Dans le sac les légumes pour la soupe du dimanche soir, dans la tête les pensées de ce poème qui tournoient encore un peu avant de s’assembler, en émettant de curieux cris, comme des canards, dans la lumière du soir.
Post-fiction
Une lumière artificielle, iridescente, irradiée. Un climat louche, tiède, anormal, inquiétant. Une lumière et un climat de science-fiction, comme dans les livres de JG Ballard, de Philip K. Dick, d’Orwell. La lumière d’une fiction où l’humanité aurait atteint une sorte de stase, de conduite automatique, flottant dans un nouvel liquide amniotique qui est peut-être cette étrange poussière d’or, cet été indien interminable, cet automne dont on ne sait plus quoi penser. La lumière de la littérature que je n’arrive pas à écrire, mais qui est finalement inutile, puisque je la vis.
RER A
Je regarde mes compatriotes du pays de l’ombre
Au devant d’eux ils projetent
Un combat englouti, une mesure étroite
– comme un halo qu’ensuite ils déchirent
De leurs cornes invisibles
Les ombles
Nous promenions nos monstres entourés de ouate
Nous étions les champions de l’évitement, les chantres des profondeurs
Pilotes aux yeux démesurés
Nous instrumentions des routes mystérieuses
Sans titre
Tandis que nous nous épuisons
A écranter nos psychés les unes sur les autres
Comme des dents de chiens
Le monde est là, goguenard
– mais pour qui donc luisent ces si douces lumières, au crépuscule?
Rothko
Dans l’ancienne usine électrique
Il allait dans la radiance sourde, dans la vibration lumineuse et sombre
Il allait dans un champ coloré ouvert

