C’est devenu mon métier de regarder chaque soir le soleil se coucher. Le disque rouge orange surdimensionné manoeuvre précautioneusement pour atterrir entre la Défense et le Sacré-Coeur. Les jours invariablement beaux du confinement — laissons aux Dieux l’interprétation de ce signe — on recréé, tout de même, le dôme de pollution familier où s’irise la lumière. Je me dis que cela pourrait tout aussi bien être un coucher de soleil sur Mars une fois que nous l’aurons colonisée, une fois que nous aurons recréé une atmosphère. Que ferons-nous alors? Nous boirons des drinks dans la lumière rouge, nous embrasserons ce que nous aimons, nous ferons l’amour et nous dormirons sous les étoiles.
Sans titre (Ballard)
- Parmi toutes les images stupéfiantes qui me bombardent et que je happe comme le cachalot le krill, le devenir et la destinée du masque me fascinent. D’accessoire asiatique, utilitaire, médical, anodin et pour tout dire déplacé, il s’est catapulté au premier plan de notre société. Chacun fabrique fébrilement son masque, c’est à dire sa persona, comme les acteurs de la Grèce antique, son apparence sociale. Il devient accessoire érotique en se collant étroitement au visage, révélateur des yeux comme un nouveau voile post-apocalyptique. Il se pare de motifs, s’essaye à des coupes élégantes, devient en quelques jours l’emblème du nouveau cool. On voit apparaître d’étranges additions techniques, des valves, des clapets, des embouts qui suscitent des fantasmes, qui suggèrent une évolution darwinienne accélérée vers un nouvel état, vers une nouvelle espèce. Ce sont des branchies métaphysiques qu’il nous faut de toute urgence. Tout, comme ces visières de plexiglass des caissières du Monoprix – je jurerais qu’elles n’étaient pas là hier – nous suggère une préparation, une acclimatation progressive de l’humain vers une nouvelle mise à jour, une nouvelle disposition, une nouvelle mutation. Peu à peu les pièces constituantes de notre scaphandre humain se mettent en place, s’adaptent à nos corps. Tout humanisme, je l’affirme, est un transhumanisme.
- Dans la cour de mon immeuble, structure paysagère des années soixante-dix d’ordinaire désertée, quoique plaisante, sont apparus des éphèbes et des nymphes qui bronzent sur leur serviette éponge. N’espérez pas arrêter leur regard, derrière la serviette éponge, l’écran du téléphone portable ou du laptop, les lunettes de soleil. Tels des idoles lascives, ils trônent. Leurs amours, leur patron, leur amis, le monde lui-même et ses désespérés soubresauts sont des rumeurssuperposées qu’ils mixent de leurs yeux de bronze et de leurs oreilles bioniques. Tout est dans le fading. Ce sont les Opérateurs Silencieux. Les DJ du collapse. Ils reposent confortablement au soleil, sûrs de leurs forces physiques et psychiques, de leurs gamètes, de leur capacité à paramétrer toute chose, c’est-à-dire, à diriger. Eux naviguent déjà aux instruments depuis belle lurette. Il n’y a plus que des instruments, et pas vraiment de tempête, c’est ça qu’ils savent, et nous pas. Ils attendent dans leur cocon personnel qui est leur salle d’attente. Il n’y a pas de confins pour eux. Il y a l’infinité de la sensation au bout des doigts, des yeux, il y a l’infinie variation et la puissance du Contrôle en toute chose. Ils commandent. Ils attendent tranquillement l’embarquement.
- Sur le toit terrasse des immeubles des années soixante-dix, dans des locaux techniques oubliés, dans des délinéaments laissés au ciel vide, des engins de catapultage attendent patiemment avec leurs vérins repliés sous leurs dômes de béton, des systèmes de mise à feu attendent pointés sur les planètes hospitalières, cachés dans leurs gangues, des panneaux de contrôles dérobés, anciens, attendent dans leurs gaines, des antennes paraboliques guettent la moindre vibration, la moindre cohérence. Tout est dardé, bandé, dans une immobilité de marbre. Tout est enfoui dans une force, dans une gangue de temps. Tous attendent le signal, le moment, l’ouverture, la fenêtre. Et alors, nous embarquerons et nous partirons.
Scène d’une vie future
Une fille descend la rue de Belleville. Elle habite l’instant avec grâce et fend l’air, heureuse. Son masque et sa jupe sont du même tissu, des fleurs blanches sur fond noir. C’est joli, je lui dis, elle me sourit. Plissement aux coins des yeux, au-dessus du masque. Étincelle, regard.
Sans titre
Nous pourrions tout aussi bien être occupés à réécrire les droits de l’homme et du citoyen, ou à refonder le contrat social, ou toute autre activité grandiose. Tout le monde s’en fout. Le monde s’en fout. Les corbeaux croassent et les grenouilles coassent, et, la nuit Sirius et Vénus me narguent de leurs rayons alors que je tourne et retourne sur mon oreiller. C’est le côté vexant de la situation : notre foncière inutilité. Nous sommes ramenés à notre fondamental néant, que nous avions fini par oublier à force de bruit et de fureur. Le fantastique emprunt de sens, qui étayait, justifiait notre présence au monde, s’effondre, c’est le krach. Il reste une humanité en roue libre, espèce animale qu’il faut divertir et nourrir à toute force, gaver de lipides et d’électrons. Cela secouerait les humanistes les plus enragés. C’est peut-être après ça que courent les joggers du soir, les joggers légaux. Perpétuel déséquilibre, perpétuelle fuite en avant qui s’auto-alimente comme un moteur fou. Le Covid montre notre prolifération et notre emprise, délirantes à tous égards, sur le monde. Il va falloir nous inventer d’autres dieux, nous tracer d’autres caps. Il va falloir, comme fait dire Yourcenar à l’empereur Hadrien, nous instrumenter vers d’autres fins.
Boarding pass to nowhere
Etonnantes ces nouvelles attestations de sortie en QR code. Ça rappelle vaguement les billets d’avion de quand on prenait l’avion. Le grand maëlstrom devenu malade nous fabrique des tours de manège toujours plus absurdes, toujours plus courts et sans but. A chaque jour son code. On s’embarque pour le Monoprix. On promène nos corps comme des chiens. Je me fatigue moi-même à toujours essayer de comprendre. Je voudrais flotter comme un œil espliègle, par delà le bien et le mal. Jenseits von Gut und Böse…
For a short story
Pitch kafkaïen. Héros solitaire, confiné dans son appartement, crise sanitaire, regarde le monde par la fenêtre, s’informe des nouvelles sur Internet, suit le nombre de malades, de morts, s’inquiète de quand il pourra sortir, dialogue avec ses proches par téléconférence, etc, etc. Puis, par une prise de conscience terrible, soudaine — ou par un rêve terrible qui le réveille — il réalise avec horreur qu’il n’est jamais sorti de chez lui, qu’il a toujours été confiné, qu’il est prisonnier de la fiction de l’Etat — crise sanitaire depuis trois semaines — dans laquelle il tourne comme le hamster dans sa roue. Souvenirs de la vie d’avant (enfance, amours) implantés comme dans Blade Runner, amis sur la vidéo, avatars fabriqués sur mesure. Fiction vertigineuse du temps qui éternellement dure trois semaines, des jours qui recommencent toujours comme la toile de Pénélope. Fiction, décor, cadre de la société totalement inventés, fabriqués, produits. Par la Psyché? par l’Etat? Par un ordinateur? Cela pourrait être totalement terrifiant.
Sans titre (maintenant)
C’est une drôle de vie. J’enchaîne, comme un robot, les treize activités que j’ai répertoriées parmi lesquelles figurent manger, dormir, travailler (en l’occurrence, dessiner), acheter de la nourriture, lire, écrire, etc. Ce n’est pas une vie, ce sont les conditions mêmes de l’ennui. Mais alors, pourquoi est-ce exaltant ? Pourquoi, me demande Anna, travailler avec cette rage maniaque. Par ce qu’il se passe quelque chose, évidemment. Pour une fois le titre de ce journal tombe à pic, avec les paroles de Dylan dans ‘Ballad of a thin man’ : ‘Something is happening, but you don’t know what it is.’ Certes, il y a la coercition du confinement, mais il faut être honnête et dire qu’elle ne me pèse guère. Pour cette coercition-ci on gagne ce relâchement-là : une dépressurisation totale de la société, inespérée, unique, inconcevable. Et conséquemment, comme un bouchon longtemps retenu au fond, quelque chose de nous-même remonte et fait surface. Plus mystérieux encore, quelque chose du monde autour de nous remonte et fait surface, ou bien est–ce que le brouillage habituel des sensations, des significations, des institutions qui nous empêche de le voir, s’est dissipé. En termes de yoga, on dirait que les klesha se dissipent et que le puruça apparaît. Mais ce n’est pas qu’un état séraphique, privilégié, individualiste. J’ai lu le récit d’une jeune médecin réanimatrice de la Salpêtrière. Elle raconte une de ses gardes qui a duré près de quarante-huit heures sans dormir avec des morts, des drames, des espoirs, des improvisations farouches, une communication intense avec ses collègues, les unités de réanimation étant renommées d’après les plages du débarquement : Juno Beach, Omaha, Sword, Utah. Elle raconte ses douze années d’études qui aboutissent à ce moment décisif. Elle raconte son sentiment, longeant le canal à vélo après une journée éreintante moralement et physiquement, d’accomplir une tâche grandiose, de mener un combat grandiose. De trouver un sens à la vie tout simplement, et à la sienne. Ce sont les lueurs de ce combat, de ce feu qui nous éclairent. Ce sont ces lueurs-là qui confèrent l’étrangeté de notre situation, son mystère, ce que j’ai appelé la joie secrète. Il se passe quelque chose de si important, qui touche l’humanité dans son ensemble qu’il n’est point possible de ne pas être remué dans les tréfonds de son être. Et de se poser la question : cette énergie farouche, que l’on réservait pour une occasion toute hypothétique, cet engagement personnel sur lequel on minaudait, jamais à bout d’excuses, n’est-ce pas maintenant qu’il faut les dépenser sans compter ? N’est-ce pas maintenant qu’il faut vivre et peser enfin en ce monde ?
Cruising
Les masques des joggers fendent l’espace fluide, les ombres tranchantes et ce nouveau soleil qui semble venu de très loin dans l’espace. Le masque profilé épouse toujours plus étroitement les contours de leur visage, comme ces lunettes de soleil qui viennent mouler étroitement l’orbite des yeux. On entend de moins en moins le choc de leurs chaussures légères sur le sol, ni le son de leur respiration filtrée, ni le mouvement de leur corps dans l’espace vide. Ce sont les trotteurs de l’apocalypse, les messagers infatigables du nouvel Ordre, les héros et les héroïnes d’un mystérieux jeu vidéo survivaliste dont on ignore les règles. On voit d’autres figures aussi, dans la Mouzaïa, autour du parc. Des petits groupes de gens distendus qui conversent, à deux mètres les uns des autres, les mains dans les poches, les yeux baissés ou derrière des lunettes de soleil, sous la visière de casquettes — toutes sortes de dispositifs destinés à affronter un milieu extérieur hostile. Nos promenades sont des sorties extravéhiculaires dans la jungle des dangers, et le danger c’est l’Autre, bien sûr. Mais le désir, c’est l’Autre aussi alors, instinct de conservation et instinct de conversation négocient, trouvent des accords, signent des deals. C’est fascinant de voir avec quelle facilité ces ajustements se font : ce qui se perd en mimiques, en expression faciale, en clins d’œil se gagne en grands gestes expressifs, mouvements de sémaphore que je capte aussi depuis ma fenêtre en même temps que ces voix chuchotées qui traversent l’espace silencieux. En sans doute, aussi, que les sujets de conversation se sont simplifiés jusqu’à l’épure, la simple conservation du lien, la relance convenue d’une quotidienneté lissée, bornée, encadrée. Nulle révolte ne gronde ici. Partout règne ‘the new normal’dans la lumière blanche d’avril. Rue de la Mouzzaïa, toute une famille masquée s’extasie devant des jonquilles sur une plate-bande. La femme est séduisante derrière son masque. L’homme est nécessairement rassurant derrière son masque, tout comme l’enfant est délicieux derrière son masque. ‘O, make me a mask !’ chantait Dylan Thomas. Le voilà servi.
Allée de la Renaissance, un jazz agréable s’échappe d’une fenêtre entrouverte. On imagine le robot holographique à l’œuvre, tissant patiemment ce niveau de réalité de grand luxe, incomparablement réel. Plus loin, sur les boulevards de Ceinture, je vois une boulangerie sous plastique, l’herbe entre les rails du tramway désaffecté qui prétend au statut de prairie. Des systèmes sophistiqués attendent, très lentement se corrodent dans la béance de leur utilité inutile, sous l’œil froid des caméras de vidéosurveillance. De la Butte-Rouge, j’aperçois des voitures solitaires sur le périphérique, comme arrêtées dans leur course : on dirait de mornes robots patrouilleurs. Plus loin encore une sorte de petit square, un biotope mis au point par un paysagiste consciencieux avec poissons rouges, tritons, grenouilles, roseaux, lentilles d’eau. Sont-ils réels ? On en jurerait, n’était un petit morceau de plastique qui dépasse par ci, par là. Le plastique des masques, des lunettes, des voiles de polyane jetés contre la contagion. Le plastique des bouteilles d’eau et le plastique qui contient l’air du ballon de foot que se renvoient mollement des adolescents ennuyés, dans la cage de leur playground flambant neuf. La notion même de préservatif prend un tour grotesque, nous allons finir dans des bulles stériles individuelles, chauffées au soleil comme dans les visions de JG Ballard. L’étrange mélange que nous inhalons, que nous assimilons comme de l’air, comme du plancton, comme une nourriture fluide et sans goût : pour partie plastique, pour partie résidu biologique, mais d’origine douteuse, pour partie, l’ordre social en pleine recomposition avec les programmateurs à lunette qui pédalent à toute vitesse leurs lignes de code – ça va marcher, ça va marcher –, pour partie le déversement numérique que nous happons à grandes lampées sur WhatsApp, sur Google, sur Zoom, sur Skype, sur FaceTime : nous n’avons plus assez de bouches pour avaler, ni d’orifices pour assimiler il va falloir nous en créer de nouveaux. Chimères, nous sommes. Créations composites de tous ces fragments, argonautes de l’océan de plastique et du white noise.
Place du Danube, une autre famille happe les signaux lumineux du panneau d’information municipal : ‘ETERNUEZ DANS VOTRE COUDE / NE VOUS DEPLACEZ PAS SANS MOTIF VALABLE / NE SERREZ PAS LA MAIN / N’EMBRASSEZ PAS’, etc. On voit le combo masque-lunettes de soleil qui opine en rythme. J’écoute ‘Nineteen Eighty-Four’ de Eurythmics sur mon Iphone grâce à mon abonnement Apple Music. Il n’y a rien à comprendre ni à penser. Juste regarder. Ecouter. Observer. Happer avec nos branchies de chimères. Le supertanker est en train d’incurver sa trajectoire avec la gravité d’une planète qui éviterait un astéroïde. Le code du jeu vidéo se recompose en silence. Les ombres s’avancent lentement dans l’après-midi, sur les carrefours déserts.
Vif (masques et héros)
Tels Lindberg dans The spirit of Saint Louis, tels Colombus dans sa Caravelle, tels Ulysse dans Argo, tels Gagarine dans le Sputnik, nous embarquons. Bravaches, farauds, pas rassurés, avec ce petit signe de la main gantée, ce clin d’oeil derrière le globe de verre du scaphandre. Nous n’essayons plus d’être virils. Nous essayons d’être dignes, à la hauteur de la circonstance, à la hauteur de ce que nous nous découvrons de ressources, ou d’espoir. Les héros portent des masques. Les yeux des infirmières et des médecins brillent derrière leurs masques, derrière leurs lunettes de protection. Les héros sont des quidams, des silhouettes, ce sont les personae vaguement familières que j’aperçois à leur balcon, ou traversant furtivement le carrefour en diagonale, dans la lumière déclinante et rasante du soir. C’est cet anonymat, ce dénominateur commun de la société et de l’humain qui confère l’héroïsme. C’est la redécouverte, dans un placard oublié, ou dans des couches profondément enfouies de nous-mêmes, de ressources, de gisements, d’étendues. C’est la redécouverte de l’être, au soir, dans le chant des oiseaux. La mort rôde et nous montre l’essentiel, et nous voyons,stupéfaits, basculer dans le superflu ce que nous croyions être les bornes établies de notre vie. Il y a la jouissance et l’excitation de vivre plus intensément. Il y a la découverte profonde de ce qu’est l’autre, qui n’est plus là juste à côté – et de soi-même qui n’est pas là exactement non plus, qui est plutôt vers là-bas.
En parcourant le Journal de Guerre de Simone de Beauvoir, je tombe sur ceci : ‘Forte impression de joie en parcourant ces rues. Pour la première fois je ne me sens pas perdue dans la guerre avec l’idée que plus je suis perdue, plus je réalise la guerre en moi. La guerre est un événement du monde et que je saisis à travers ma vie – et j’ai comme une fois à Megève une joie devant la richesse du monde et de ma vie. Je me sens témoin aussi, témoin de ce village en guerre comme si j’étais par-delà temps et espace.’
Immobiles, nous voyageons. Figés, nous devenons. Le vaisseau de notre futurition est fantastique.
‘ [dans le désert] on baigne en permanence dans les conditions mêmes de l’ennui. Et cependant d’invisibles divinités lui bâtissent un réseau de directions, de pentes et de signes, une musculature secrète et vivante. Il n’est plus d’uniformité. Tout s’oriente, dit Saint-Exupéry dans Lettre à un otage. Toutes sortes de Caravelles ou de Mayflowers appareillent en tous sens sur la mer étale de notre empêchement. Comme cette amie qui met en place une véritable communauté à la campagne, avec ses règles de vie en commun, ses horaires. Reviendront-ils ? Pas sûr. Serpents incrédules, nous regardons notre peau d’avant qui git là, devant nous. D’évidence, nous ne pourrons ni ne voudrons y entrer à nouveau, y retourner. D’évidence, nous sommes le futur, le devenir, la création de ce que nous sommes. Nous avançons par crans, par saccades cruelles, par éruptions et par désolations. Nous avançons par joie féroce, glissant sur la glace dure, raide, bleue de notre condition. ‘Nous sommes embarqués.’
(to Friedrich)
J’ai été brisé en de si petits morceaux, que me voici fluide comme le sable, coulant comme l’onde, souple comme le fouet.

