Vif (masques et héros)

Tels Lindberg dans The spirit of Saint Louis, tels Colombus dans sa Caravelle, tels Ulysse dans Argo, tels Gagarine dans le Sputnik, nous embarquons. Bravaches, farauds, pas rassurés, avec ce petit signe de la main gantée, ce clin d’oeil derrière le globe de verre du scaphandre. Nous n’essayons plus d’être virils. Nous essayons d’être dignes, à la hauteur de la circonstance, à la hauteur de ce que nous nous découvrons de ressources, ou d’espoir. Les héros portent des masques. Les yeux des infirmières et des médecins brillent derrière leurs masques, derrière leurs lunettes de protection. Les héros sont des quidams, des silhouettes, ce sont les personae vaguement familières que j’aperçois à leur balcon, ou traversant furtivement le carrefour en diagonale, dans la lumière déclinante et rasante du soir. C’est cet anonymat, ce dénominateur commun de la société et de l’humain qui confère l’héroïsme. C’est la redécouverte, dans un placard oublié, ou dans des couches profondément enfouies de nous-mêmes, de ressources, de gisements, d’étendues. C’est la redécouverte de l’être, au soir, dans le chant des oiseaux. La mort rôde et nous montre l’essentiel, et nous voyons,stupéfaits, basculer dans le superflu ce que nous croyions être les bornes établies de notre vie. Il y a la jouissance et l’excitation de vivre plus intensément. Il y a la découverte profonde de ce qu’est l’autre, qui n’est plus là juste à côté – et de soi-même qui n’est pas là exactement non plus, qui est plutôt vers là-bas.

 

En parcourant le Journal de Guerre de Simone de Beauvoir, je tombe sur ceci : ‘Forte impression de joie en parcourant ces rues. Pour la première fois je ne me sens pas perdue dans la guerre avec l’idée que plus je suis perdue, plus je réalise la guerre en moi. La guerre est un événement du monde et que je saisis à travers ma vie – et j’ai comme une fois à Megève une joie devant la richesse du monde et de ma vie. Je me sens témoin aussi, témoin de ce village en guerre comme si j’étais par-delà temps et espace.’

 

Immobiles, nous voyageons. Figés, nous devenons. Le vaisseau de notre futurition est fantastique.

 

‘ [dans le désert] on baigne en permanence dans les conditions mêmes de l’ennui. Et cependant d’invisibles divinités lui bâtissent un réseau de directions, de pentes et de signes, une musculature secrète et vivante. Il n’est plus d’uniformité. Tout s’oriente, dit Saint-Exupéry dans Lettre à un otage. Toutes sortes de Caravelles ou de Mayflowers appareillent en tous sens sur la mer étale de notre empêchement. Comme cette amie qui met en place une véritable communauté à la campagne, avec ses règles de vie en commun, ses horaires. Reviendront-ils ? Pas sûr. Serpents incrédules, nous regardons notre peau d’avant qui git là, devant nous. D’évidence, nous ne pourrons ni ne voudrons y entrer à nouveau, y retourner. D’évidence, nous sommes le futur, le devenir, la création de ce que nous sommes. Nous avançons par crans, par saccades cruelles, par éruptions et par désolations. Nous avançons par joie féroce, glissant sur la glace dure, raide, bleue de notre condition. ‘Nous sommes embarqués.’

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