Sans titre

Tout a changé. Un voyage en train. Etre au balcon — jamais nous ne nous étions tenus si intensément au balcon! La rue, devenue un autre monde, une autre réalité. Nous épuisons chaque jour des tonnes de fiction, tous nos souvenirs de livres, de films et même nos rêves y passent mais rien n’y fait : nous ne recollons pas à cette réalité, elle est toujours en avance sur nous, elle nous regarde toujours dans une autre lumière, et nous ne pouvons plus dire ‘comme’, comme ceci ou comme cela, nous ne pouvons plus ranger ni nommer les choses, nous ne pouvons plus les manipuler et donc nous en rendre maîtres. Elles nous échappent. Elles nous dénient leur commerce, et toute notre économie du sens, tout notre emprunt sur les notions de sens commun, sur l’évidence supposée de l’intentionnalité du monde à notre égard, tout cela s’effondre, glisse, se disloque. Nous sommes dans l’irréalité d’un film que nous n’avons pas encore vu. Nous sommes dans le rire de cette lumière irréelle qui ne nous arrête plus, qui ne nous installe plus. Nous sommes transpercés par le néant, et pourtant c’est indolore — juste cette sensation d’étrangeté comme si nous avions acquis la faculté d’un nouvel état entre la veille et le sommeil. Une enfance, une innocence nouvelles où tous nos raidissements si durement acquis ne nous sont plus d’aucune aide. Le crédit s’effondre, le décor s’effondre, le ciment de la peur rompt. Une aurore commence, mais nous ne savons pas encore comment l’appeler. Nous rions incrédules, désarmés. Cette étrangeté dans les sensations, c’est nous, sans doute.

Autobahn

Coup de mou psychique. Remuer ses ailes pour voir s’il reste du carburant. Vérifier que l’on n’est pas en train de se consumer sur place, sur pied. Je me sens projeté sur une monstrueuse autoroute, déserte, marmoréenne, étincelante – voyageant à une vitesse terrifiante quoi que je sois désespérément à l’arrêt. Une autoroute métaphysique, en vérité, veillée par quelques hiératiques crapauds, dont je suis le seul utilisateur, à la fois le moyen de transport et le transporté. Etrange équipée. Rêve et réalité se disputent en incrédibilité, nuit et jour aussi. Les jours gagnent d’une courte tête, répétitifs qu’ils sont, des plages d’ennui traversées de fulgurances, d’échappées, de faux départs vers l’imaginaire. La nuit, on récupère une sorte de sociabilité frelatée, on passe sous la garde de la conscience avec des attestations trafiquées, on rebondit d’un avatar à l’autre. Pour un peu on se sentirait comme un de ces ‘spectres ou hommes feints qui ne se meuvent que par ressorts.’

Sans titre

l’air froid de la nuit traverse la cuisine

sidéral silence

et vraiment je suis perdu

ce n’est pas désagréable

dans le grand harrassement muet de la ville

c’est comme un picotement, un fourmillement

d’insectes gratteurs, de minuscules questions qui vous portent

comme un fakir

comme un roi perdu

c’est le moment rare

d’étendre tout ce qu’on peut

de radars

de filets

de tentacules

de structures ourdies

de prémonitions

c’est vraiment le moment idéal

pour se perdre

New order, 2

Serrés dans le carré, ou dans la cambuse, ou dans la soute, avec les clandestins et les rats, ou dans la salle des machines dont le système d’alarme s’est tu, vautrés sur le sol de la passerelle de commandement, ou bien encore, enchaînés aux fers, épointés jusqu’à la hune, stockés dans nos conapts, fourrés dans les locaux techniques en essayant de nous rappeler si c’est le câble vert ou bleu qu’il faut couper, ou dans le local radio à pianoter des SOS… bref, partout où nous sommes, nous recalculons fébrilement la route. Nous recalculons la route, le cap, la trajectoire autrement destinée au mur, à l’astéroïde, à la destruction, à l’extinction. Il faut infléchir, courber, orber la route de notre devenir — avec quelle énergie, grands Dieux? Il faut recalculer, refaire les lignes de code de notre futurition. Il faut refaire tourner les modèles, avec des experts d’abord confiants puis perdant progressivement de leur superbe alors que nous approchons du soleil, de la fusion, du démembrement. Il nous faut choisir avec discernement nos gourous et nos croyances pour être sûrs qu’ils nous conduiront à bon port. Il nous faut croire, ce dont nous n’avions plus guère l’habitude, branchés que nous étions sur pilote automatique. Croire en nous-mêmes, croire en l’homme. O suprême ironie, c’est nous qui sommes viraux, c’est nous qui nous répandons partout comme un mycélium maléfique. Il faut nous instrumenter vers une autre fin, réécrire le scénario, reprogrammer, reprogrammer inlassablement. Il nous faut guetter au loin, dans l’azur, l’alcyon de notre renaissance.

Foucault, 2

Sécurité, territoire, population. EP 04. 0:16:30 – 0:28:19. (GOUVERNER)

« Eh bien je crois que c’est à cela, à ce traité de l’habileté du Prince, que la littérature anti-Machiavel veut substituer quelque chose d’autre, et par rapport à cela de nouveau, et qui est un art de gouverner. Etre habile à conserver sa principauté n’est pas, du tout, posséder l’art de gouverner. L’art de gouverner est autre chose. En quoi consiste-t-il ? Eh bien, je vais prendre, pour essayer de repérer, si vous voulez, les choses dans leur état encore fruste, je vais prendre un des premiers textes de cette grande littérature anti-machiavélienne, celui de Guillaume de La Perrière qui date de 1577, donc, et qui s’appelle ‘Le miroir politique, contenant diverses manières de gouverner’.

Dans ce texte, encore une fois il est très décevant, si vous voulez, surtout quand on le compare à Machiavel lui-même, mais on voit cependant s’esquisser un certain nombre de choses qui sont, je crois, importantes. Premièrement, dans ce texte, qu’est-ce que La Perrière entend par ‘gouverner’ et ‘gouverneur’ ? Quelle définition en donne-t-il ? Eh bien il dit – c’est à la page 23 de son texte — : ‘gouverneur peut être appelé monarque, empereur, roi, prince, seigneur, magistrat, prélat et semblables. ‘ Le même La Perrière, d’autres aussi, traitant de l’art de gouverner, rappelleront régulièrement que l’on dit, également, gouverner une maison, gouverner des âmes, gouverner des enfants, gouverner une province, gouverner un couvent, un ordre religieux, gouverner une famille. Ces remarques, qui ont l’air d’être de remarques et qui sont des remarques de pur vocabulaire, sont en fait des indications politiques importantes. C’est qu’en effet, le Prince, tel qu’il apparaît chez Machiavel ou dans les représentations que l’on en donne, le Prince machiavélien est par définition – c’était là un principe fondamental du livre tel qu’on le lisait – le Prince est par définition unique dans sa principauté. Il est unique dans sa principauté et dans une position d’extériorité et de transcendance par rapport à elle. Alors que, là, on voit que le gouverneur, les gens qui gouvernent, la pratique du gouvernement, d’une part, sont des pratiques multiples, puisque beaucoup de gens gouvernent : le père de famille, le supérieur d’un couvent, le pédagogue et le maître par rapport à l’enfant ou au disciple ; il y a donc beaucoup de gouvernements par rapport auxquels celui du Prince gouvernant son État n’est que l’une des modalités ; — alors qu’il n’y a qu’une modalité de la principauté, c’est d’être Prince — et, d’autre part, tous ces gouvernements sont intérieurs même à la société ou à l’État. C’est à l’intérieur de l’État que le père de famille va gouverner sa famille, que le supérieur du couvent va gouverner son couvent. Il y a donc à la fois pluralité des formes de gouvernement et immanence des pratiques de gouvernement par rapport à l’État. Multiplicité et immanence de ces activités, qui l’opposent radicalement à la singularité transcendante du Prince de Machiavel.

Bien sûr, parmi toutes ces formes de gouvernement que l’on peut saisir s’entrecroisant, s’enchevêtrant à l’intérieur de la société, à l’intérieur de l’État, bien sûr qu’il y a une forme bien particulière de gouvernement, qu’il va s’agir précisément de repérer : c’est cette forme particulière du gouvernement qui va s’appliquer à l’État tout entier. Et c’est ainsi que, essayant de faire la typologie des différentes formes de gouvernement, La Mothe Le Vayer, dans un texte un peu plus tardif que celui auquel je me référais -qui date exactement du siècle suivant, La Mothe Le Vayer, dans une série de textes qui sont des textes pédagogiques pour le Dauphin, dira qu’au fond il y a trois types de gouvernement qui relèvent chacun d’une forme de science ou de réflexion particulière : le gouvernement de soi-même qui relève de la morale ; deuxièmement, l’art de gouverner une famille comme il faut, et qui relève de l’économie ; et enfin, la science de bien gouverner l’État qui, elle, relève de la politique. Par rapport à la morale et à l’économie, il est bien évident que la politique a sa singularité, et La Mothe Le Vayer indique bien que la politique, ce n’est pas exactement l’économie ni tout à fait la morale.

Je crois que ce qui est important ici, c’est que, malgré cette typologie, ce à quoi se réfèrent, ce que postulent toujours ces arts de gouverner, c’est une continuité essentielle de l’une à l’autre et de la deuxième à la troisième. C’est-à-dire que, alors que la doctrine du Prince, ou d’ailleurs la théorie juridique du souverain, essaient sans cesse de bien marquer la discontinuité entre le pouvoir du Prince et toute autre forme de pouvoir, alors qu’il s’agit d’expliquer, de faire valoir, de fonder cette discontinuité, là, dans ces arts de gouverner, on doit essayer de repérer la continuité, continuité ascendante et continuité descendante.

Continuité ascendante, en ce sens que celui qui veut pouvoir gouverner l’État doit d’abord savoir se gouverner lui-même ; puis, à un autre niveau, gouverner sa famille, son bien, son domaine, et, finalement, il arrivera à gouverner l’État. C’est, si vous voulez, toute cette espèce de ligne ascendante qui va caractériser toutes ces pédagogies du Prince, qui sont si importantes à cette époque-là et dont La Mothe Le Vayer donne un exemple. Pour le Dauphin, il écrit d’abord un livre de morale [La Géographie et la Morale du Prince, 1651], puis un livre d’économie [L’Oeconomique du Prince, 1653] et, enfin, un traité de politique [La Politique du Prince, 1653]. C’est la pédagogie du Prince qui va donc assurer cette continuité ascendante des différentes formes de gouvernement.

Et puis inversement, vous avez une continuité descendante en ce sens que, quand un État est bien gouverné, eh bien les pères de famille savent bien gouverner leur famille, leurs richesses, leurs biens, leur propriété, et les individus, aussi, se dirigent comme il faut. Cette ligne descendante, qui fait retentir jusque sur la conduite des individus ou la gestion des familles le bon gouvernement de l’État, c’est ce qu’on commence à appeler à cette époque-là précisément la ‘police’.

La pédagogie du Prince assure la continuité ascendante des formes de gouvernement, et la police, la continuité descendante. Vous voyez en tout cas que, dans cette continuité, la pièce essentielle aussi bien dans la pédagogie du Prince que dans la police, l’élément central, c’est ce gouvernement de la famille, que l’on appelle justement ‘l’économie’. Et l’art du gouvernement, tel qu’il apparaît dans toute cette littérature, doit répondre essentiellement à cette question : comment introduire l’économie, c’est-à-dire la manière de gérer comme il faut les individus, les biens, les richesses comme on peut le faire à l’intérieur d’une famille, comme peut le faire un bon père de famille qui sait diriger sa femme, ses enfants, ses domestiques, etc., qui sait faire prospérer la fortune de sa famille, qui sait ménager pour elle les alliances qui conviennent, comment introduire cette attention, cette méticulosité, ce type de rapport du père de famille à sa famille à l’intérieur de la gestion d’un État ?

L’introduction de l’économie à l’intérieur de l’exercice politique, c’est cela, je crois, qui sera l’enjeu essentiel du gouvernement. Et que ce le soit au XVIe siècle, c’est vrai ; ça le sera également, encore, au XVIIIe siècle. Et dans l’article ‘Économie politique’ de Jean-Jacques Rousseau, on voit bien d’ailleurs comment Rousseau pose encore le problème dans ces mêmes termes, disant en gros : le mot ‘économie’ désigne originairement le ‘sage gouvernement de la maison pour le bien commun de toute la famille’. Problème, dit Rousseau, problème : comment ce sage gouvernement de la famille pourra-t-il, mutatis mutandis et avec les discontinuités que l’on remarquera, comment est-ce qu’on peut l’introduire à l’intérieur de la gestion générale de l’État ? Gouverner un État sera donc mettre en œuvre l’économie, une économie au niveau de l’État tout entier, c’est-à-dire avoir à l’égard des habitants, des richesses, de la conduite de tous et de chacun une forme de surveillance, de contrôle non moins attentive que celle du père de famille sur la maisonnée et ses biens.

Une expression, d’ailleurs importante au XVIIIe siècle, caractérise bien cela encore. Quesnay parle d’un bon gouvernement comme d’un ‘gouvernement éco-no-mique’ ; et on trouve alors dans Quesnay, j’y reviendrai plus tard, le moment où apparaît cette notion de gouvernement économique, qui est au fond une tautologie, puisque l’art de gouverner, c’est l’art précisément d’exercer le pouvoir dans la forme et selon le modèle de l’économie. Mais si Quesnay dit ‘gouvernement économique’ c’est que déjà le mot ‘économie’, pour des raisons que j’essaierai d’élucider, est en train de prendre son sens moderne, et il apparaît à ce moment-là que l’essence même de ce gouvernement, c’est-à-dire de l’art d’exercer le pouvoir dans la forme de l’économie, va avoir pour objet principal ce que nous appelons maintenant l’économie. Le mot ‘économie’ désignait au XVIe siècle une forme de gouvernement ; il désignera au XVIIIe siècle, un niveau de réalité, un champ d’intervention, et cela à travers une série de processus complexes et, je crois, absolument capitaux pour notre histoire. Bon. Donc, voilà ce que c’est que gouverner, et être gouverné. »

Par la fenêtre, 3

‘(…)  si par hasard je ne regardais d’une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la cire ; et cependant que vois- je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ? Mais je juge que ce sont de vrais hommes, et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux.’

Descartes, Méditations métaphysiques, Méditation seconde

Un à un, comme dans un calendrier de l’Avent démoniaque, comme mûs par un automate pervers, mes voisins, les personae, émergent du sommeil, ouvrent leurs fenêtres, jetent un regard endormi à la rue qui est globalement à peu près la même qu’hier. En pyjama avec des traces d’oreiller sur le visage, ils portent encore sur eux la tiédeur de la nuit. Digérant la nouvelle avant le café — un mois de plus de confinement, kyrielle de recommandations, d’obligation, de prescriptions, ton présidentiel larmoyant, paternalisme délirant, écusson ‘RESTEZ CHEZ VOUS’ implanté en haut à droite du télécran Orwellien, contre-prescriptions en tous genres, appels, contre-appels; etc — déglutissant péniblement la nouvelle ils s’accrochent aux balcons, aux volets, ils baillent, grattent leurs cheveux en bataille. Leur résolution est floue, dans tous les sens du terme. Ils évoluent lentement. Ils sont flous, imprécis — plus rien du mouvement résolu, du rush matinal vers les métros, les scooters, les trottinettes du Travail. Ils se tournent précautionneusement vers la cuisine et le premier café, comme s’ils avaient peur de perdre une poignée de pixels dans un mouvement trop brusque, une touffe d’identité, une parcelle de détermination. Ils perdent, nous perdons, je perds chaque jour un peu plus en visibilité.

 

Sans titre (suite)

a.

Soudain, l’orage éclate. Les rares passants courent pliés en deux jusqu’au métro. Une odeur d’herbe mouillé monte du parc en même temps qu’un air d’ancienne normalité. Demi-saison, dimanche, orage, rester chez soi. Mais c’est une fausse normalité, et un faux dimanche. ‘We can’t return to normal, because normal was the problem in the first place.’

 

b.

Je dessine du marbre sur Autocad. Indentations, fjords, isthmes, continents, archipels. Lignes de force, évidentes ou secrètes. Nébuleuses. Filaments. Réseaux. Monstres. Créatures. Nuages. Sommes-nous les seuls à voir cette beauté secrète ? Soudain, cette terreur : aurions-nous, la Terre et nous, des destins séparés ? Est-ce que nous allons devoir partir?

 

c.

Dans la cage d’escalier, dans un silence absolu, entre le troisième et le quatrième étage, précise et inattendue, une saveur de bergamotte.

 

d.

There’s a cold chill / in my heart

There’s a cold chill / in my heart*

 

e.

Sommes-nous la Création, ou le Problème ? Sommes-nous la création du problème ? Et qui doit le résoudre ? Nous ? Et où-cela ?

 

f.

Nietzsche, Fragments posthumes 1885-1887 : ‘Terreur d’avoir découvert la fausseté de tout.’

 

 

*Baxter Dury, Claire

Foucault

Parmi les plaisirs si rares du confinement, alors que les pétitions pètent, les brûlots brûlent, les débats débattent, celui-ci entre tous : écouter la voix métallique, précise malgré le crachottement de l’enregistrement audio sur YouTube, de Michel Foucault dans sa série de cours au Collège de France intitulés Sécurité, Territoire, Population. 1978. Il y parle du concept étrange, statistique, de population, des pandémies de peste et de variole et des mesures prises, il parle des sociétés de contrôle, des sociétés disciplinaires ou légales, il y parle du concept de sécurité, du gouvernement et du Prince — et il réhabilite Machiavel qui a tellement mauvaise réputation. Il est précis, patient, articulé, méticuleux. Il est absolument tranquille. Il est indébordable et on entend une mouche voler. Il est immarcescible. Il est comme un dieu, en vérité. La joie secrète, en l’occurrence, c’est de savoir qu’il reste beaucoup d’épisodes.

Personae

Je les vois, mes frères et soeurs humains, ils évoluent à la lisière de leurs fenêtres, ils apparaissent, ils disparaissent, à vingt heures ils applaudissent pendant deux minutes, ils tapent sur leurs casseroles avec des cuillères de bois, ils sifflent comme au théâtre. Ou peut-être, mes camarades d’aquarium, devrais-je dire. Et puis, il y a les autres miens, ma mère collée à la caméra de son ordinateur comme à un hublot, tous les visages familiers et aimés pressés aux vitres de ces fenêtres lointaines. Les amis qui se langissent du week-end à la mer comme d’un nouveau Graal, les étudiants qui attendent leur destin. Une routine s’installe qui semble être l’expression même de l’établissement humain. La civilisation du Covid. Ce n’est pas de la résignation c’est plutôt qu’un ordre, un nomos s’installe. Une vie plus précautioneuse, plus chiche sans doute, mais tout de même bien la vie. Vers vingt-trois heures les lumières s’éteignent, c’est à dire que les grands carrés dorés des aquariums s’éteignent, mais on distingue encore les petits rectangles bleus des télévisions, les lucioles virevoltantes des téléphones prêtes à traverser la nuit.