Paul Celan & Ingeborg Bachmann

Je lis la correspondance de Paul Celan et d’Ingeborg Bachmann.

I.B. : « La nullité des efforts autour de nous – en sont-ce seulement ? -, le business culturel, dans lequel je tiens moi-même maintenant un rôle, toute cette agitation répugnante, ces conversations bêtement insolentes, cette passion de plaire, l’Aujourd’hui avec un grand A – tout cela m’est de jour en jour plus étranger, je suis en plein dedans, et c’est d’autant plus sinistre de voir les autres gesticuler avec satisfaction.

Je ne sais pas si tu te rends compte que je n’ai personne en dehors de toi qui me fortifie dans ma croyance en ce qui est « autre », que mes pensées cherchent sans cesse, non seulement parce que tu es l’être qui m’est le plus cher, mais aussi parce que, même si tu es toi-même perdu, tu es celui qui tiens la position où nous nous sommes barricadés. »

P.C.:

« Vous, les cathédrales.

Vous, les cathédrales non vues,

vous, les eaux non écoutées,

vous, les horloges au fond de nous.

Ihr Dome.

Ihr Dome ungesehen,

ilh Wasser unbelauscht,

ihr Uhren tief in uns.

Paris, quai Bourbon, dimanche, le 20 octobre 1957, deux heures et demie de l’après-midi – « 

J’essaie d’imaginer l’effet que ça devait faire à Ingeborg Bachmann de recevoir ces poèmes par courrier – sans explication. « Köln, am Hof » et aussi « Rheinufer » (un Pourquoi mort se dresse à la poupe), « In Aegypten » … Ils devaient trop s’entendre, ou alors, ne pas s’entendre du tout. Comme deux musiciens qui ne pourraient pas jouer ensemble dans la même pièce – mais aussi, chacun aurait besoin de l’autre pour jouer, aucun ne pourrait pas jouer sans l’autre. Celan, il a une réserve de mystère, une puissance de mystère, il vient d’ailleurs, sa douleur vient d’ailleurs et cela donne une poésie unique qui peut-être surpasse toutes celles que j’ai pu lire jusqu’à présent. On ne peut pas comprendre ce qu’ils éprouvaient, là encore il ne nous reste que la trace, pas le phénomène. On peut éprouver soi-même, on peut ne pas comprendre ce qu’on éprouve soi-même – aucun mot, rien, même l’émotion est étrange, égyptienne si l’on veut – et ne comprenant pas cette sensation, alors, oui, poésie peut-être, tentatives d’approche d’un monde étrange, très ancien, très oublié. Un étrange où l’on aurait sa place.

The Voight-Kampff test

HOLDEN: You’re in a desert, walking along in the sand when all of the sudden-

LEON: Is this the test now?

HOLDEN: Yes. You’re in a desert walking along in the sand when all of the sudden you look down-

LEON: What one?

HOLDEN: What?

LEON: What desert?

HOLDEN: It doesn’t make any difference what desert, it’s completely hypothetical.

LEON: But how come I’d be there?

HOLDEN: Maybe you’re fed up, maybe you want to be by yourself, who knows? You look down and you see a tortoise, it’s crawling towards you-

LEON: Tortoise, what’s that?

HOLDEN: Know what a turtle is?

LEON: Of course.

HOLDEN: Same thing

Je reçois le texte de de la préface pour le livre sur l’hôtel dans le Valais. C’est probablement M., la chargée de communication qui l’a écrit. Etonnant ce texte. Les poncifs (« niché », « exceptionnel », « philosophie »). Le green washing (« engagement envers le développement durable », « respectueux de l’environnement »). Le charabia néo-libéral-new-age (« hospitalité émotionnelle », « bien-être », « reconnexion avec soi-même »). La mièvrerie ou la banalité (« des vues à couper le souffle »). La positivité outrée, emphatique, maladroite. Peut-être la trace de de l’intelligence artificielle aussi ? La dame qui écrit ça, pour le compte du patron, veut bien faire. Elle n’use que de tournures convenues, héritées, conventionnelles, commerciales. Or, la seule histoire vraie à raconter, c’est ce que les financiers de Genève ne m’ont pas dit: la famille X, de Zürich ou de Bâle, a fait une très bonne opération. Quelqu’un fume un cigare invisible dans un salon invisible, avec un imperceptible sourire… Ce texte me fait penser à ce que Max Frisch raconte sur les écrivains de la RDA dans les années soixante-dix : pas possible de dire la vérité, de déroger au dogme du parti, d’émettre une quelconque pensée personnelle. Que cela parle d’hospitalité émotionnelle, d’authenticité ou de reconnexion avec soi-même, et non de marxisme-léninisme ou de socialisme réel, ne change finalement rien à l’affaire : dans les deux cas on ne peut dire que la doxa officielle, donc user des mêmes mots ad nauseam. Et dans les deux cas il y a la terreur, l’univocité. Je demande à Chat Gpt de réécrire le texte « de façon désabusée et cynique ». Le robot s’exécute et cela donne un texte assez mordant et drôle. Ce texte-là est juste, parce que l’autre est faux jusqu’à la moelle : il est mécaniquement juste parce qu’il dégonfle avec logique et méthode toutes les baudruches sur-gonflées de l’original. Peut-être même qu’il défait, en vrai – et même avec un certain humour – ce que lui-même a fait en faux, nourri par les indications marketing écœurantes de son commanditaire. Il faudrait inventer un test de Voigh-Kampff pour détecter, non pas les textes ou les images, films faits par des robots, mais plutôt les productions insincères et fausses. Il faudrait pouvoir juger du degré d’usure ou de corruption des mots dont on nous assomme.

Trophonios

Bruine, crachin. La boulangère me dit : vous avez l’air fatigué. Ai-je l’air fatigué ? On n’a pas de vie de toute façon, ajoute-t-elle tout bas, alors que je m’éloigne avec mon croissant.

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Martine K. m’oute dans un mail : “A long terme si vous avez matière vous pourriez rédiger un ouvrage documentaire sur l’histoire des Bains de la Renaissance, ou vous pourriez aussi vous lancer dans un roman, dont l’intrigue se déroulerait aux Bains…” C’est un peu ma directrice de thèse. « A long terme », j’aimerais pouvoir rejoindre les rangs des historiens amateurs de la rue de Belleville, de ceux, comme elle, qui mettent trente ans à trouver une photo, un nom, un indice.

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Je crois qu’un jour je devrai renoncer à vouloir lire tous les livres, et alors je pourrai en écrire un.

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Frisch : “Des couronnes apparaissent, qu’on n’a jamais portées ; parmi tant de misère causée par la bêtise, la lâcheté, la vanité, des couronnes aussi, dont on ne peut plus se parer à présent.” Un petit manque de sensibilité chez lui : le journal écrit à la machine à écrire sur papier quadrillé, sans une rature. Les noms propres écrits en majuscules. Mal à l’aise – incertain de l’effet qu’il produit, des conséquences de ses dires et de ses actes, etc.- aussi dans les rapports humains, amicaux, amoureux, professionnels. Heureux seul devant sa machine à écrire.

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Ray me donne le téléphone du « Trophonios » qui dirige l’association des Sources du Nord.

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Nietzsche, préface d’Aurore : « Dans ce livre on trouve au travail un être « souterrain », un être qui perce, creuse et ronge. On voit, en admettant que l’on ait des yeux pour un tel travail en profondeur, – comme il avance lentement, avec circonspection et une douce inflexibilité, sans que ne se trahisse trop la misère qu’apporte avec elle toute longue privation d’air et de lumière ; on pourrait presque le croire heureux de son travail obscur. Ne semble-t-il pas qu’une foi le conduise, qu’une consolation le dédommage ? Qu’il veuille peut-être avoir une longue obscurité pour lui, des choses qui lui soient propres, des choses incompréhensibles, cachées, énigmatiques, parce qu’il sait ce qu’il aura en retour : son matin à lui, sa propre rédemption, son Aurore ?… Certainement, il reviendra : ne lui demandez pas ce qu’il cherche tout au fond, il vous le dira lui-même, ce Trophonios, cet homme d’apparence souterraine, dès qu’il se sera de nouveau « fait homme ». On désapprend foncièrement à se taire lorsque, aussi longtemps que lui, on a été taupe, on a été seul… »

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https://www.letemps.ch/culture/passages-secrets-lhistoire-trophonios-architecte-voleur-devin

Lame day

Journée médiocre au bureau. Pas de clients, ou alors fous, prétentieux, incapables, impérieux. Comme une marée qu’il faut perpétuellement endiguer. Je reçois un mail des impôts. Je me dis qu’il a l’air bizarre. Ils annoncent qu’ils me doivent de l’argent. Du coup je chasse cette impression et je clique. Tout en cliquant je m’aperçois que je paye au lieu d’être payé. Message aux vrais – mais comment être sûr désormais? – impôts. Réponse immédiate : frauduleux, ce n’est pas nous, désolés. Arnaque. Je prends le métro pour aller au club. En sortant, au croisement des rues Marcadet et Achille Martinet, je croise un vieil homme apoplectique, rouge avec le nez violet et les cheveux blancs. Il s’arrête, sort un peigne, lisse ses cheveux en arrière en soufflant, d’une main, l’autre agrippe une canne. Regard gris, comme au fond d’une mine de fer, il lutte. Il reprend sa marche vers Lamark, la canne piquant le trottoir comme un piolet sur une paroi glacée. Sur le trottoir de Martinet j’ai soudain le pressentiment que je vais perdre aujourd’hui. Je chasse cette idée. Ensuite on joue. Je perds. Jseb est content, moi moins. On boit des bières. Je pense qu’il doit y avoir un problème avec les clients et tout. Je chasse cette idée. Tout, tu veux dire vraiment tout? La voix de A., à la radio d’abord, ensuite au téléphone. Mélodieuse. Je rentre. Rafales humides. J’ai mal au genou. Quel espèce de problème? Général, structurel? Je chasse, chasse cette idée. Demain je me dis, c’est ça, oui, demain. À demain.

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Max Frisch, Journal de Berlin. 1973

« L’ironie, un moyen facile de réduire quelqu’un à notre propre conception. »

« L’étrange disposition à tout vivre une deuxième fois si cela nous était offert. »

Castor & Pollux

Gombrowicz, en décembre, à Mar del Plata, seul dans une grande demeure déserte, dans la tempête et les orages sur la plage de la Quinta, avec l’exemple transperçant de Simone Weil comme emblème.  » J’ai conscience, oui, que je suis déjà devenu. Déjà, je suis. Witold Gombrowicz, ces deux mots que je portais comme un vêtement, ils sont, déjà, révolus. Je suis trop. Encore que je puisse accomplir telle ou telle chose imprévue de moi-même, je n’en ai plus envie, non, je ne peux plus vouloir : je suis trop. Au milieu de cet univers infini qui sans cesse bouge et se transforme, sous un ciel indéfinissable, je suis, à jamais, achevé, fini, défini… je suis, et tellement que cela me projette en dehors de la nature. »

Bus 115 vers Montreuil à travers Bagnolet. Vendredi matin, temps gris, avec des éclats de lumière. Vers Montreuil, lieu de Berezinas passées, de désillusions, d’amertumes, mais d’aventures encore, dans cette grisaille équanime dont surgissent des formes, des situations, des gens, des inspirations. « Montreuil looks like Belgium », dit Filipo. Oui, avec cet aspect de ville qui ne cherche pas à être belle, et qui souvent l’est. Je regarde par la fenêtre du bus, complétement absorbé par le déroulement des choses, par l’ordre brutal, arbitraire et précis des choses qui a tout du poème. Pelouses livides, matériaux divers, rugueux, gris, comme des tonalités musicales. Je happe aussi les noms ici et là, comme une sorte de plancton poétique. Écrit sur un hangar en ciment gris :  » so far » ou « Sofar« . « Plastherm ». « Les Malassis ». Et puis soudain, alors que le bus tourne et s’engage dans une rue toute droite vers l’autoroute A3, une ombre. L’ombre d’un bâtiment incroyable, ou plutôt, un groupe de bâtiments plantés comme des lames dans le ciel, d’une brutalité inouïe, au moins quarante ou cinquante mètres de haut. Je lis « Castor, Pollux, Aurore, Flore ». Plaqué sous les barres, un centre commercial à l’agonie sous son étanchéité, plus gris que le gris encore. C’est comme une épave, une étrave déchirée dans le ciel, comme la souffrance à vif de quelque chose ou de quelqu’un. Avenue de Stalingrad. Je regarde, j’écarquille, le bus passe, franchit l’autoroute toute bardée d’ouvrages d’art, le béton est omniprésent, il est puissant et beau comme sorte de minéralité de fiction, de décor apocalyptique, de chant déchiré. Je descends devant le « groupe scolaire du travail » parmi les chantiers de démolitions et m’engouffre dans les petites rues de Montreuil vers mon rendez-vous. Je sais que la liberté que je prends est conditionnelle, momentanée. Et pourtant je m’abandonne totalement au déroulé des choses, esclave de la faculté pure de voir et de sentir, de découvrir. Un mystère se joue là, sûrement, pour moi seul, un monde autre se dévoile comme dans le livre de Peter Handke, Mon année dans la baie de personne. Hangars. Petits pavillons rongés. Architectures plus ou moins dessinées. Essais, tentatives, chantiers avortés, démolitions en cours. Gris métaphysique, flottant. Je retrouve Moad entre deux rues, flottant lui-aussi, ironique, regardant un bâtiment étrange, sorte de colombage des années quatre-vingt en métal vert. Une espèce de Belgique, oui, après tout, la Belgique de Magritte et Delvaux. Plus tard, après le rendez-vous – retour en voiture avec Moad qui produit une impression toute différente, comme une contre-impression – je regarde ce que peux bien être cette arête invraisemblable que j’ai longée en bus le matin. Je scrute la photo aérienne, et trouve : Les Rigondes, Jean Balladur, 1962-1964, patrimoine du XXème siècle. Jean Balladur, la Grande Motte, l’hôpital de l’Institut Curie aussi. Les Rigondes ont lancé sa carrière et sa réputation, ont obtenu des prix. Réalisation soignée, bas-reliefs dessinés par l’architecte, choix du béton brut, bassins et supermarchés : on a tout oublié de ce temps-là et on n’a aucune idée de la résonance de cette architecture à l’époque, avant sa dégradation et ses restaurations plus ou moins réussies. Deux barres de treize et vingt étages, deux autres de quatre étages. Terrain de tennis, aujourd’hui disparu. Esquisse de supermarché ou de galerie commerciale. Ce que l’on peine aujourd’hui à comprendre, ce qui est a priori impensable, c’est la sûreté, la certitude, la confiance qui faisait dessiner ce genre de choses à un architecte. Conçu en 1957 pour une compagnie d’assurance. Ce n’est pas l’immédiat après-guerre, et il devait bien exister un tissu urbain à cet endroit, quelque chose. Et pourquoi Castor et Pollux, les Dioscures, les enfants de Zeus et de Léda ? Il y avait certainement l’assurance, la confiance, la certitude – le fait d’habiter dans une signification imaginaire sociale, comme dit Castoriadis, qui a totalement disparu. Il ne nous reste plus que l’architecture, la trace physique qui s’abime dans le temps, le sens, on l’a perdu comme pour les pyramides de Gizeh ou les temples aztèques.

Plus tard dans la journée, je rencontre Martine K., historienne du XXème arrondissement qui me donne des conseils pour la recherche sur les Bains et m’encourage. Chez cette dame âgée je sens encore brûler le feu de l’intérêt pour l’histoire et l’aventure, la passion de la connaissance, l’habitude de pousser des portes et d’écrire. Plus tard encore, réunion pour les travaux du 165 rue de Belleville, la plupart des copropriétaires, grassement satisfaits d’eux-mêmes, ignorent qu’ils vivent depuis des années au-dessus du regard Saint-Louis, dit chambre du chirurgien, qui date du Moyen Âge et du XVIIIème siècle. Malicieuse, Ray s’est bien gardée de le leur dire mais à ma demande elle produit une photo, sait qui s’en occupe, etc. Les autres mangent leurs cacahouètes et boivent leur bière. Détective obscur, à défaut d’être sauvage, j’aimerais que des liens s’établissent entre les Bains de la Renaissance et le chantier de la Renaissance, entre le n°174 et le 162 rue de Belleville, j’aimerais que ces réseaux souterrains m’emmènent dans une aventure, encore une, pourquoi pas, faite de rencontres et d’écueils, d’excitation, de lendemains.

Sfr-Kafka

J’imagine Witold Gombrowicz aux prises avec son opérateur Internet pour changer sa « box ». Comment s’y serait-il pris ? D’abord, l’opératrice téléphonique. Elle ne peut rien, elle est à Madagascar, à Tunis où à l’île Maurice, elle fait son boulot, elle applique les procédures sous les yeux et les oreilles du manager qui rôde. Elle traite le moi-Witold comme une entité, un numéro, un cas, et très poliment avec ça. Le moi-Witold trouve ridicule de s’énerver, il s’énerve tout de même, il récrimine et il se trouve ridicule, de fait il l’est. Il ne peut : rien. Ensuite, le dépanneur. Il ne peut rien non plus. Il est dans les bouchons, il est en retard, il n’a pas très envie et en réalité, le Gombro-moi non plus, il voudrait que ça cesse. On regarde les câbles, les débits, les branchements, les boîtes, les répartiteurs. Sûrement qu’une erreur s’est glissée quelque part, me dit le dépanneur. Lassitude. Personne ne peut rien. Enfin, le service commercial, c’est un robot, il exige qu’on lui réponde uniquement par 1 ou par 2. Il ne peut rien. On cherche le mot de passe, on cherche la lettre d’accréditation du Château qu’on a perdue, on cherche à s’en sortir. Soudain, un bip, une diode s’allume. Ça remarche. Brefs éclairs de joie dans nos yeux. Je retourne au bureau. Et voici que ça me rappelle ce que j’ai lu sur le mur, dans cette belle exposition au Strauhof de Zürich : « (…) die Zeit ist kurz, die Kräfte sind klein, das Bureau ist ein Schrecken, die Wohnung ist laut und man muß sich mit Kunststücken durchzuwinden suchen, wenn es mit einem schönen geraden Leben nicht geht. »*

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*« (…) le temps est court, les forces sont réduites, le bureau est une horreur, l’appartement est bruyant, et il faut chercher à s’en sortir par des artifices, parce qu’une belle vie droite (conventionnelle) ne convient pas. » Franz Kafka, Lettre à Felice Bauer, 1er novembre 1912.

Les Sources du Nord

De plus en plus on m’appelle pour des affaires obscures dans le quartier. J’y prends un plaisir trouble, vaguement autopunitif – et c’est aussi la reprise des pérégrinations, des errances, des rencontres. J’en suis perpétuellement à mes débuts. Après le local à ordures des Bains de la Renaissance, on m’a proposé d’aménager la terrasse de mon immeuble en jardin collectif, au onzième étage. Un petit collège de voisines est venu me demander ça, ce qui m’enchante. Aussitôt je rêve à l’unité d’habitation de Botzaris… Hier matin, encore, je traverse la rue de Belleville pour aller voir Raymonde, dite « Ray », la sympathique propriétaire des Bains, octogénaire dynamique qui habite au n°165. « Ray », c’est l’histoire de Belleville. Les Bains bien sûr, mais aussi le Belleville d’avant la démolition, c’est-à-dire, d’avant la Place des Fêtes des années 70-80, le Belleville du charbon, des triporteurs et des bistrots – le Belleville du souvenir de la Commune. Elle me demande de rénover la cour, d’aménager les caves, de construire des abris divers. J’écoute un peu distraitement comme toujours et puis à un moment, « Ray », dans une des caves, répond à mon interrogation sur une porte non identifiée, visiblement plus solide et plus neuve que les autres. « Ça ? C’est la servitude de passage pour les Sources du Nord. », me répond-elle. Ce mot de Sources du Nord enflamme immédiatement mon imagination. Les Sources du Nord, tous les historiens amateurs du XXème arrondissement vous le diront, c’est le réseau d’aqueducs, dont certains datent du Moyen-Âge, qui alimentait en eau potable Belleville et une partie de Paris. Le sous-sol de Belleville ruisselle en réseaux souterrains dont les résurgences sont des noms comme la rue des Cascades, la rue des Rigoles, la rue de la Mare, la rue de Savies – de save, savus, hydronyme qui veut dire couler, écoulement. Et là, derrière cette porte du n°165, il y a une autre porte, ancienne celle-là, qui commande le « regard Saint-Louis » un puits qui descend à l’aqueduc en pierre. Je trouve extraordinaire que les Sources du Nord existent encore, comme une mystérieuse entité qui requerrait une porte et une serrure, dont la clé serait détenue par de mystérieux opérateurs – d’autres opérateurs, des opérateurs du passé, des gardiens à têtes d’éperviers égyptiens comme dans le rêve de Freud. Derrière cette porte, c’est l’histoire, mais c’est surtout un autre monde. Le « regard » suivant est au 162, rue de Belleville. J’ai une photo, de 1906. On voit derrière le peuple de Belleville, en capelines et bérets, un portail surmonté de l’enseigne suivante : « CHANTIER DE LA RENAISSANCE. L. Aldebert. Gros. Détail. » Le mystère s’épaissit. Pourquoi « de la Renaissance », comme nous, les Bains ? Est-ce lié à la Commune? Est-ce plus ancien encore? Qui était L. Aldebert ? Le n°162 a l’air d’être un point nodal, un croisement d’histoires. Au XVIIème siècle, il y avait là le couvent des pères dominicains de Picpus, qui devint une prison après la Révolution. Plus tard, après la Commune, ce fut le temps des dispensaires et des oeuvres sociales. Robert Garric, le fondateur des « Equipes Sociales », y écrivit ses « Scènes de la vie populaire » en 1928. Je cherche. Je cherche dans la nuit des indices, des liens souterrains ou subaquatiques sous la couche de temps. Impression de nager au-dessus d’une eau très profonde d’où émanerait de faibles signaux.

sources :

https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/PA75200003

https://www.histoires-de-paris.fr/regard-saint-louis/

http://habitantsduplateaudesbutteschaumont.blogspot.com/

photo : Musée Carnavalet

La zone d’intérêt

D’abord, la lumière, blanche, mais plombée. Une lumière sans pitié. Dès le début du film, on est captifs des plans, remarquables dans leur précision. On est comme forcé de regarder, de voir tous les détails de cette maison mièvre, rêve petit bourgeois littéralement accompli avec le sang et la souffrance des autres, des ombres, des Untermenschen. Il y a comme une fadeur dans la lumière même qui évoque les années 40, mais aussi une lumière de cauchemar, de faillite morale dont on voudrait échapper alors que c’est impossible. Les fleurs, toute cette Natur, le bonheur de cette famille sont vénéneux, toxiques. Et puis il y a ce que les plans ne nous montrent pas, toute l’horreur suggérée en arrière-plan visuel et sonore : les barbelés, les miradors, la cheminée du four crématoire qui crache en permanence flammes et fumées. Ensuite, les sons qui ont commencé par la musique déchirée de Mica Levi sur fond noir, et tout de suite, ce grondement d’Auschwitz, entêtant, sourd, le bruit de la machine de mort qui vrombit nuit et jour et qui se superpose avec ces images de vie quotidienne bourgeoise, de chambres à coucher d’enfants blonds. Les cris des condamnés, des capos, les aboiements des chiens, les éclats métalliques ou les bruits sourds de la machine Auschwitz. La banalité du mal, a écrit Hannah Arendt, ou l’espèce de bonhomie effroyable qu’il y a dans les Bienveillantes de Jonathan Littell. Mais ce film va au-delà. Il y a l’arrivisme absolument sans conscience d’Hedwig Höss qui se félicite « d’avoir bien réussi », d’avoir tout ce qu’elle voulait dans la vie, la maison, la considération, les domestiques – des ombres juives venues du camp d’en face qui risquent leur vie à chaque détail du service – les biens spoliés, le manteau de fourrure, etc. Il y a la machine industrielle allemande de la destruction : les réunions, les plans, l’organisation à laquelle on se consacre, sans s’y réfugier. « Quand les allemands font quelque chose, ils le font à fond », dit Georges-Arthur Goldschmidt. Cela me ramène à Kertész qui est l’auteur qui m’a le plus marqué ces derniers mois. L’holocauste, Auschwitz, c’est le point d’orgue indépassable de notre civilisation, une sorte de pic négatif. Combien de milliers d’années de civilisation, pensais-je en regardant le film, pour parvenir à cette « chambre de combustion rotative », à ce rendement dans l’horreur. Auschwitz, du point de vue allemand, c’est aussi – surtout – des colonnes de chiffres, une organisation hiérarchique, une course à l’excellence chiffrée dans l’extermination, une compétition au besoin. Il y a un lien direct, je ne sais pas si je suis légitime pour le tracer, entre les fondements de la révolution industrielle, du capitalisme, dont W.G. Sebald décrit les ruines à Manchester, et Auschwitz. Auschwitz comme culture dit Kertész, est issu de la civilisation, négative, mais civilisation tout de même. Technostructure, si on préfère. Barbarie morale, mais, une fois l’absurdité, l’horreur, la monstruosité de la Endlösung admise par les cadres SS, recherche permanente de solutions techniques, d’amélioration, d’innovations, poursuite d’un but, d’un ordre jusqu’à la folie. L’homme porte en lui-même sa destruction. La conscience individuelle disparaît, s’élude, s’étouffe – n’était peut-être les vomissements de Höss à la fin du film ? – disparition portée par… quoi ? La rancœur, le ressentiment – la petite notation de la mère de Hedwig Höss qui voulait faire main basse sur les rideaux de la dame juive chez qui elle faisait le ménage – la vengeance, les bas-instincts (« elle doit être de l’autre côté du mur, maintenant »). Mais ce ne sont que des mots tout ça. La faillite morale c’est quand la coutume, les mœurs, le plus grand nombre bascule du mauvais côté, quand le mal prend la place du bien dans la conduite des comportements. Mais encore ? Quoi ? Comment peut-on avoir un pavillon de banlieue pimpant collé à Auschwitz ? Fertiliser le jardin avec les cendres des juifs morts, gazés, incinérés ? C’est toujours et encore la question du mal. Arendt et Littell expliquent, l’une la banalité du mal, l’étroitesse de l’application à accomplir cette tâche, l’autre, éventuellement, l’aventure collective, la fascination, le fait que toute la société soit rendue à l’horreur et dévouée à elle. Arendt et Littell expliquent, à la rigueur, Rudolf Höss. Höss, c’est Eichmann finalement. Hedwig Höss, c’est autre chose. Mélange, peut-être, d’idéologie nazie – le Lebensraum, la colonisation de l’Est – de ressentiment, d’élévation sociale, de vengeance au besoin. Formidable Sandra Hüller, qui la joue. On ne sent aucune faille, on n’éprouve aucune empathie. Au final, on est laissé sans explication, sans démonstration. On contemple l’incompréhensible.

Le joueur

Je parle à P. Mais tout en lui parlant, je me surprends à penser à ce que je vais écrire. Ou plutôt, les rouages de la machine codeuse se mettent en marche, tac tac tac, les petites griffes et croches de l’écriture se saisissent du sujet, caractérisent un personnage, font entendre leur musique annonciatrice. Quelque chose d’automatique, la fameuse transcription s’opère d’elle-même. Donc je parle et en même temps j’écris. Est-ce pervers, ce double jeu ? En face de moi, P. qui, il faut bien le dire, se donne beaucoup de mal pour être un personnage de roman : infantile, joueur, gâté (spoiled), perdu à bon ou à mauvais escient, je ne sais pas. Il raconte ce qu’il veut bien raconter, son histoire officielle en quelque sorte. Il sculpte sa propre forme, avec délectation, et même une pointe de douleur. De ses crises, affects, heurs et malheurs, de ses talents multiples, il joue. Son souci, c’est d’avoir toujours assez de jetons de sympathie pour continuer à miser, pour continuer à jouer. Il lui faut des appuis, il est content d’en avoir trouvé un ce soir. Mais, perversité, ou effet de miroir, moi aussi je joue, il me faut des personnages, il me faut des vies tel le vampire, pour nourrir les croches assoiffées qui littéralement vrombissent, dérapent d’impatience. Ce n’est pas Faust et Méphistophélès, c’est plutôt deux joueurs, genre Dostoïevski, qui boivent accoudés à la table poisseuse de ce bar, et calculent leur prochain mouvement.

Tangerine Dream

9h30. Soleil. Au « Nord-Sud ». Belle surface brillante du bar, café crème. Sentiment que (finalement ?) tout est possible. Reçu cette nuit les photos de l’hypothétique client – mais ne sont-ils pas toujours hypothétiques ? – pour un hôtel à Porto-Vecchio, dans la vieille ville. Il me teste, je le teste. The usual game… Cela fait plaisir de voir des photos de la Corse l’hiver, la lumière métallique de la mer et du ciel, la luminosité immanente des choses – la pierre, la terre cuite, et même l’herbe fluorescente – qui appellent immédiatement des sensations et des odeurs. Construire en ville, parmi ces murailles, dans cette citadelle, ce serait le rêve. Mais on peut rêver dans ce métier, ça, c’est gratuit. Les images me rappellent aussi la musique de Tangerine Dream (Tangram) que j’écoutais sans fin dans la Peugeot entre Bonifacio et Porto-Vecchio. Identificazione di una donna… Toute cette aventure, qui nous a pris quatre ans.

Journal de Gombrowicz, 1953 : « Vendredi. Ce Journal, je le rédige à contrecœur. Sa sincérité insincère me fatigue. Pour qui est-ce que j’écris ? Si c’est pour moi, pourquoi cela va-t-il à l’impression ? Et si c’est pour le lecteur, pourquoi fais-je semblant de dialoguer avec moi-même ? Te parlerais-tu de manière à ce que les autres t’entendent ? Que je suis loin de l’assurance et de l’élan qui m’animent lorsque — excusez le mot — « je crée » ! Sur ces feuillets, c’est comme si du sein béni de la nuit je sortais péniblement à la dure lumière du matin qui me fait bâiller et tire mes erreurs au grand jour. Le mensonge qui est à la base même de ce Journal me rend timide, et je vous en demande pardon, oui, pardon (mais peut-être ces derniers mots sont-ils superflus et, déjà, prétentieux ?) »

Simpliste, ou peut-être seulement naïf, pas dans la réalité, etc. : la gauche, c’est la confiance dans le devenir de l’homme, ou plutôt, c’est l’espoir. La droite, c’est la recherche de la sécurité, ou plutôt, c’est la peur de la perdre. Aujourd’hui, il n’y a plus de gauche, l’idéologie du socialisme et du communisme est faillie, ou trahie, et donc il n’y a plus d’espoir. Il nous reste la droite et sa peur, partout, en menu unique. C’est drôle, comme le sens réside dans les mots, les hante telle une radiation fossile. Patrimoine : l’héritage du père : on imagine tout de suite des réunions de famille un peu crispées. Conservateur. En 1283, cela voulait dire : « Celui qui est chargé de maintenir un droit ou un privilège. » En 1795 : « Qui protège du désordre. » Et en 1815 : « Opposé à toute innovation. » L’acte même de conserver, de maintenir, de protéger en vue de transmettre, si l’on veut, implique la peur de perdre. Il ne peut pas y avoir d’espoir ; à la place, il doit n’y avoir que des certitudes. L’espoir est en berne, il n’est pas dans le Zeigeist car l’avenir est en berne. Ce qui manque, c’est la pensée, la pensée créative et dynamique du temps qui se crée, qui surgit, et qui accompagne notre trajectoire en cette vie, et en ce monde. Laissée à elle-même la droite fabrique de la droite qui va mécaniquement vers l’extrême droite, elle n’a pas d’idées, qui viendraient du camp d’en face, à contrer, elle n’a plus de « réaction » à opposer, elle ne fait que se parodier et se ronger elle-même dans les boucles de sa peur. Peur de tout, en fait, peur de l’autre, peur du changement, peur de perdre, peur de gagner, peur d’avoir peur, peur d’avoir peur d’avoir peur. Naïf : ce qu’il faut, c’est une pensée créative de gauche, pas une idéologie, pas des claquements de dents pavloviens. Une pensée. Pourquoi pas Castoriadis, à ce stade, « l’Institution imaginaire de la société » : « Toute société a essayé de donner une réponse à quelques questions fondamentales : qui sommes-nous, comme collectivité ? Que sommes-nous, les uns pour les autres ? Où et dans quoi sommes-nous ? Que voulons-nous, que désirons-nous, qu’est-ce qui nous manque ? La société doit définir son « identité » ; son articulation ; le monde, ses rapports à lui et aux objets qu’il contient ; ses besoins et ses désirs. Sans la « réponse » à ces « questions », sans ces « définitions », il n’y a pas de monde humain, pas de société et pas de culture –car tout serait chaos indifférencié. Le rôle des significations imaginaires est de fournir une réponse à ces questions, réponse que de toute évidence, ni la « réalité » ni la « rationalité » ne peuvent fournir. »