Rue Georges et Maï Politzer

Retour rue de Reuilly. Quelle catastrophe a eu lieu ici ? Côté rue, la muraille grise d’une barre des années 60. Derrière la barre, un terrain vague transformé en une rue sinueuse, le site de l’ancienne gare de Reuilly. L’établissement où j’ai mon chantier est un ancien entrepôt de la SNCF logé sous la barre. Raccord chaotique, pour partie dessin et pour partie hasard, entre les brutalités des années 60 et les ZAC des années 90. Rue Georges et Maï Politzer, s’appelle la rue. Georges Politzer, juif, hongrois, philosophe, communiste, résistant, compagnon de route de la psychanalyse à Vienne avec Freud et Ferenczi. Fusillé au Mont Valérien en 1942. Marie Politzer, dite Maï, sa femme, morte à Auschwitz en 1943. Je me demande par quel processus ils ont hérité de cette rue, en 1988. Ici, c’est l’arrière, ou les coulisses de tout. Quais de livraison avec des nuées de livreurs Amazon qui attendent sur leurs scooters. Partout, sur les trottoirs, les rampes, et le square minable qui sert de rond-point, les tentes des SDF. Au fond de l’impasse
l’établissement de travailleurs handicapés. Je pense à Georges Politzer. Comète, comme
Simone Weil. Impasse du communisme, impasse de la gauche. Et aussi, dans cet étrange corridor urbain, coincé entre ces murailles bâties, impasse du modernisme et de ses rêves. Les grandes barres axées Nord-Sud, l’urbanisme sur dalle, les couches fonctionnelles de la ville. Les visions de Raymond Lopez. Toutes les forces tectoniques de l’histoire, toutes les idéologies échouées, arrêtées dans le temps comme dans de la lave solidifiée. Et dans les interstices temporels et spatiaux, des endroits comme cet « ESAT » où l’on essaie de réparer les gens, de faire fonctionner quelque chose. On travaille, on établit des listes. On pourrait se dire que c’est
effroyable, mais ça ne l’est pas. C’est juste différent. Thoreau, dans Walden : “La vie que les gens louent et considèrent comme réussie est d’une seule espèce. Pourquoi accorder une importance excessive à une seule espèce aux dépens des autres ?” Régulièrement j’entends les grondements du métro qui secouent toute la tour tandis que je prends des notes, que j’anime, enfin que j’essaie de faire le métier. Sourires. Dix fois on me propose un café. On m’acclimate. Je m’acclimate. Il existe une possibilité d’entente entre les humains. Ici on peut être propulsé par un simple sourire. Je pense à A., samedi soir, à lumière vacillante des bougies dans ce restaurant-atelier à Zürich. Autres friches urbaines, plus prospères celles-là, plus sombres aussi. La finesse de sa mâchoire, de sa nuque, de ses épaules. La vivacité de son regard. Son rire. Mon esprit vagabonde. La rue de Reuilly, encore, après le chantier. Tout à coup, le retour de ce sentiment d’aventure, de bonheur, dehors, dans le gris, dans l’ouverture du jour. Devant moi, de l’autre côté de la rue, les bâtiments de Roland Schweitzer qui fut l’architecte de la ZAC de Reuilly dans les années 70-80. L’hôpital des Diaconesses, 1964. L’école Saint-Eloi et l’institut Sainte-Clothilde, 1974-1978. Pour moi, Schweizer c’est l’humanisme chrétien, une architecture du soin, dirait-on aujourd’hui, une architecture attentive à l’homme et qui aurait digéré ses maîtres, qui aurait avalé la modernité comme un surmoi et une éthique : Perret, Le Corbusier, Prouvé, le Japon. Plasticité, musique, composition, harmonie. Il règne dans ce quartier une grisaille étonnante, légère, lumineuse, poudreuse comme les chemins de l’aventure, dans laquelle j’aime à me fondre.

Zeitgeist

La tectonique du social, des moeurs. Evolution qui se fait au prix de ruptures violentes, douloureuses (tremblements de terre, tsunamis, déchirements). Révoltes, résistances. Poussées, contre-poussées réactionnaires. Un certain nombre de gens ont l’impression que la terre disparaît sous leurs pieds. Remise en question brutale du haut et du bas, du bien et du mal. Basculement brusque des moeurs, des coutumes, de la morale (Nietzsche, Aurore). Changements brutaux de majorités comme des grains sur le plan d’eau. On affale… Fébrilement les tacticiens cherchent la route. On est puni par ce qu’on croyait alléguer. Cruauté : quand les lois invisibles de la société (condition des femmes, assujetissement, etc.) deviennent visibles, c’est alors qu’elles peuvent disparaître. On comprend toujours trop tard la société, à rebours. On ne sort du contrat social (de l’ambigüté) qu’à son détriment (Talleyrand). Derniers coups de boutoirs sur la digue de l’ancien monde. Flot (chasse) cathartique, terrifiant, majestueux, beau, destructeur. J. Godrèche : les coups, ça fait mal.

L’avventurra

Toute vie est une vie d’aventure, si ce n’est d’aventures. Toute vie est “ce qui advient”, ce qui se présente à nous, ce qui surgit, ce qui vient vers nous ou croise à notre portée : comète, opportunité, rencontre, chance, torpille. Le temps est aventure, “le temps est création”, dit Castoriadis, “surgissement de l’altérité radicale”. Rivés à notre fauteuil de mortels, comme dans un manège diabolique, il nous saute à la figure. Qui est le projectile de qui? Se lever du fauteuil pour saisir cela -saisir-, ou bien esquiver habilement ceci, ce serait encore supposer la possibilité du choix, d’une éthique. Quelque chose entre la compromission et la décision.

Les Émigrants

W. G. Sebald

Un antiroman, des personnages sans roman autour, la relation des faits par un narrateur qui s’apparente à un enquêteur. Un documentaires avec des pièces à conviction patiemment amassées. L’enquêteur interagit avec les personnages, les témoins, il y a des succédanés de dialogue fondus dans un texte labyrinthique, des descriptions minutieuses qui restent extérieures aux affects. Les personnages sont décrits comme des objets. Et les objets, la maison et les arbres d’ Henry Selwyn, l’agenda d’Ambrose Adelwarth, la machine à thé anglaise du narrateur, la salle de classe de Paul Bereyter, les usines abandonnées sont en réalité des personnages, ils ont plus de réalité et même plus de profondeur que les hommes et les femmes de l’histoire. Les photos de Sebald insérées dans le livre en attestent. C’est une narration qui tend vers une révélation tout en l’évitant, qui tourne autour d’un traumatisme et d’une horreur dont on ne parle jamais : l’émigration, les crimes de l’Allemagne, la déportation et l’assassinat des juifs, les blessures de l’enfance du narrateur, la monstruosité de sa famille, la construction mystérieuse de sa personnalité. Il y a une musique mélancolique qui émane du livre, comme quand il parle de « l’eau profonde » d’Helen Hollaender, ou de la fin d’Ambrose Adelwarth dans l’asile psychiatrique d’Ithaca. Cette description de l’extérieur, contraire à tous les canons du roman, n’a pas qu’un effet esthétique. Elle a un effet existentiel, elle lie les êtres à l’histoire, au paysage, à l’écoulement du temps. La nostalgie poignante, qui pousse Sebald à lutter pour exhumer ces personnages comme des fossiles dans la gangue trompeuse des souvenirs, à vivre avec eux, même maladroitement, imparfaitement, même pour un instant, au prix de voyages, d’entretiens, d’écriture et de réécriture. Ce n’est pas une enquête dans le sens de la résolution d’une énigme. C’est plutôt une quête désespérée, impossible, vouée à l’échec, obsessionelle, minutieuse. Plus on écrit, finalement, plus apparaît l’essence élusive de l’écriture, le mystère – l’humble solennité d’une chambre d’hôtel le dimanche après-midi, les preuves qui attendent dans leurs boîtes, la toile scarifiée de Max Ferber qui révèle une vérité cachée, blessée. C’est ça, l’art, recréer une réalité – réécrire encore et encore le carnet de voyage d’Ambrose Adelwarth qui est pourtant là, devant lui, pour le faire exister. Ce n’est pas la recherche du temps perdu. Ce n’est pas non plus l’exorcisation, la catharsis. C’est… la musique. Le besoin impérieux de cette musique, le temps qu’elle dure et exerce son charme. Le plaisir, sans doute, amer, sombre et triste, seul dans la campagne anglaise, ou dans la voiture de location sur les highways. C’est… je ne sais pas. Je n’arrive pas à l’exprimer. Il faudrait écrire.

Un anglais

Nous nous amusons, Jseb et moi, des rencontres de fortune, des potentiels clients surgis de nulle part avec leurs lubies. C’est particulièrement le cas de Matthew, qui m’a choisi « because I live next door » et nous emmène visiter ce petit atelier en arrière-cour, boulevard de Clichy, coincé entre un sauna-hammam luxurieux et une pharmacie qui a dû en voir de belles. L’agente immobilière arrive en trottinant sur ses bottines, jolie fille qui a l’air de vivre du recel de ses bonnes manières et d’un anglais parfait, et nous regardons donc un petit atelier en bois et briques dans une jolie ruelle plantée. Matthew veut acheter pour un « project » qui consisterait à vendre à des américains un Paris qui n’existe pas mais qui, de fait, existerait. Je l’apprécie, il articule consciencieusement pour que je comprenne bien sa pensée, et aussi pour contrer le très léger chuintement d’un invisible dispositif dentaire. Il veut construire un sous-sol « like in London » et nous exposons calmement, imperturbables, comme des commissaires-priseurs, comme les guides d’un parcours compliqué, comme des architectes qui auraient du travail, les raisons et les difficultés, les poches de gypse antéluvien, les carrières, le « soft soil » et les « heritage protections ». Nous nous amusons d’être sérieux, ou plutôt, nous prenons au sérieux le fait de nous amuser. Matthew écoute patiemment, il prend note des spécificités avec un stoïcisme parfait, il pourrait être aussi bien sur Mars, cela ne changerait rien : « it is what it is ». Solenn, l’agente, agite mollement sa bottine, elle s’en fout un peu de le vendre ou pas, ce truc. Arrive la concierge en tablier bleu, tout droit sortie d’un film français des années quatre-vingt, et flanquée d’un chien sans queue ni tête qui s’intéresse immédiatement aux chevilles de Jseb. Passent des créatures de la nuit ou de la mode, élégantes et sombres. Tout cela est léger, sans conséquence, comme un printemps avant l’heure et me rappelle nombre de rendez-vous, que j’appelais mes rendez-vous Simenon : la simple curiosité de pousser des portes, de découvrir des lieux, des gens et leurs bizarreries. Strictement, c’est l’aventure, c’est-à-dire, ce qui advient, le destin, la vie. Recherches faites par Jseb, le sauna-hamman s’avère être l’ancien« Cabaret du Néant » fondé en 1892, décor d’ossements, croque-morts, cercueils et squelettes. Tout cela nous enchante et nous partons festoyer au Bouillon Pigalle.

Le règne

J’arpente le douzième arrondissement, planète grise, triste, inconnue, irréelle, vivrière, âpre, royaume d’un dimanche perpétuel. Je voudrais, entre deux rendez-vous, manger un sandwich au bar, boire une bière, lire le Parisien. Ça n’existe pas. Ça n’existe plus. Je découvre les rouages de la machination : ce n’est pas parce que je n’éprouve rien qu’il ne passe rien, sinon mon monde social ne s’appliquerait pas à me bombarder de messages. J’ai cinquante ans et je transporte un fardeau à moi invisible, aux autres pas. Tel l’éléphant je revendique un monde qui n’existe pas, ou alors, hors de prix. Mais là, tout de suite, j’estime que ce n’est pas grave : un peu plus ou un peu moins effaré, décalé, pas de ce monde ou de cette réalité. Un peu plus dans mon ‘règne’ pour parler comme Hans Castorp : je ne demande pas mieux.

Le cabaret

Je passe une soirée excellente avec Gabriel et Paula. Au fil d’innombrables messages, rendez-vous est pris dans un bar entre la place de Clichy et la place Blanche. Arrivés les premiers avec Paula, le bar de la rue Vintimille ne nous convient pas. Trop de monde. Nous essayons celui d’en face : pas plus, il faudrait boire dehors et l’on se gèle. Attirés par une vague lueur rouge nous descendons un peu la rue, avisons un établissement, tendons le cou, rentrons : celui-ci convient, on s’installe, Gabriel arrive, la fébrilité du travail se dissout dans les verres de bières successifs, nous finissons par nous amuser franchement, à s’esclaffer, à boire, à manger des plats roboratifs. La patronne et les serveuses sont sympathiques et j’ai toute la soirée un sentiment, un bon sentiment indéfinissable : cette soirée m’en rappelle une autre, un Nouvel An passé avec A. dans un cabaret où son amie Agathe, habillé de lamé, chantait et faisait des numéros, pendant que nous mangions, buvions et dansons avec là-aussi une équipe sympathique et prévenante autour de nous, cela avait terminé fort tard. Mais là, j’écris, j’explicite, je raconte, je transcris, j’interprète. Or ce que je ressentais vendredi était plus diffus, informulé, sensitif. Occupé à la conversation et aux blagues je ne me suis à aucun moment dit, je n’ai à aucun moment formulé la phrase : « tiens, c’est drôle, cette soirée me rappelle le nouvel an avec A. » ou « ce restaurant ressemble au cabaret du nouvel an ». Disons que j’éprouvais un contentement, une joie, un plaisir d’être là qui m’en rappelait un autre mais dans une périphérie de mon esprit, dans une zone inexprimée, comme une chaleur, une étrangeté familière, surprenante, connue et inconnue à la fois. Je vivais deux soirées en une, ou plutôt, ma soirée était augmentée par une autre, mes sentiments amplifiés par d’anciens sentiments, j’étais sur mes traces sans le savoir. « Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. » dit Proust dans le texte de la fameuse madeleine. Mais dans mon cas, cela s’est passé en deux temps. Nous avons fini de dîner, nous sommes précipités au cinéma de la place de Clichy, et je n’y ai plus repensé sur le moment, tout à l’action pour ainsi dire. Le lendemain, je repensais encore en souriant à cette soirée, mais c’était déjà cette soirée-ci, celle du restaurant avec les amis, qui était un souvenir et qui peut-être aurait repoussé l’autre dans le temps. Et ce n’est que le surlendemain, aujourd’hui dimanche donc en racontant cette soirée à A. au téléphone, que celle-ci s’est tout de suite souvenu de l’endroit qui n’avait pas changé de nom. Elle a ri de ma méprise, faisant à ma grande confusion, du cabaret et du restaurant une seule et même chose, un seul et même lieu. Le cabaret était devenu un restaurant, les propriétaires ou les serveurs avaient sans doute changé de même que le décor, la petite scène avait disparu. Mais c’était indéniablement le même et pour moi, l’espace, la configuration des lieux avait joué le rôle du thé et de la madeleine pour Proust, le vecteur qui traversait ‘le pays obscur’ des souvenirs. La soirée du cabaret, importante et mémorable pour moi, avait eu comme un rebond, une réplique, une réminiscence, elle avait ressurgi, elle s’était rejouée en quelque sorte dans les taillis du souvenir, elle avait utilisé habilement des circonstances analogues – le même lieu déguisé en un autre comme dans un rêve – pour revivre. Revivre. Moi qui suis si peu observateur, si déconnecté de la réalité, je trouve l’expérience délicieuse et troublante : ce surgissement qui arrête tout, tellurique, semblant mobiliser bien plus que ma seule vie.

Kertész

Toute écriture est transcription, nécessairement imparfaite, d’un état, d’un passage électrique de l’âme et du corps, d’un sentiment, d’une émotion. Toute écriture est traduction, pas nécessairement mensongère, mais transaction entre deux mondes, deux systèmes qui ne peuvent pas correspondre terme à terme, qui ne peuvent pas s’assujettir ni s’ajuster parfaitement. D’un côté, les remous de l’âme ; de l’autre, la fine trame, le filet serré du langage qui capture les motions conscientes ou inconscientes qui passent, les exprime, les chante. Plus l’auteur maîtrise finement la langue, plus fine est sa sensibilité, meilleur sera « l’enregistrement », plus fidèle sera la transcription ou la traduction. Aussi, les motions influencent le langage, et le langage les motions : les deux mondes connexes s’influencent. Kertész fut longtemps traducteur, par nécessité et par goût. Il a traduit Nietzsche, Wittgenstein, Freud de l’allemand vers le hongrois, idiome plutôt confidentiel qui relève d’un système différent des langues latines. Il fut donc le grand maître de ces passages, de ces arbitrages entre les langues et les idées, les sentiments. Dans son Journal, il parle de l’ambiguïté et du caractère équivoque de l’écriture : chacun comprend et ressent ce qu’il veut, finalement, parce qu’il a ce jeu entre la chose décrite et la description, entre le mot et la chose (Foucault). Entre les deux surgissent les images, c’est-à-dire l’art. Quand vous écrivez quelque chose et que quelqu’un vous dit : ‘c’est beau’, vous êtes content bien sûr mais s’il subsiste une incertitude sur ce qui a été compris ou touché. Au fil du Journal, Kertész constate que ce n’est pas tant lui qui écrit, finalement, que ‘ça’, une entité mystérieuse, à lui supérieure, qu’il ne connaît pas et ne cherche pas à connaître – lui ce qui l’intéresse c’est le processus de l’écriture, de la transcription presque mécanique de tout ce qui se présente, pas la quête existentielle de soi.