Paul Celan & Ingeborg Bachmann

Je lis la correspondance de Paul Celan et d’Ingeborg Bachmann.

I.B. : « La nullité des efforts autour de nous – en sont-ce seulement ? -, le business culturel, dans lequel je tiens moi-même maintenant un rôle, toute cette agitation répugnante, ces conversations bêtement insolentes, cette passion de plaire, l’Aujourd’hui avec un grand A – tout cela m’est de jour en jour plus étranger, je suis en plein dedans, et c’est d’autant plus sinistre de voir les autres gesticuler avec satisfaction.

Je ne sais pas si tu te rends compte que je n’ai personne en dehors de toi qui me fortifie dans ma croyance en ce qui est « autre », que mes pensées cherchent sans cesse, non seulement parce que tu es l’être qui m’est le plus cher, mais aussi parce que, même si tu es toi-même perdu, tu es celui qui tiens la position où nous nous sommes barricadés. »

P.C.:

« Vous, les cathédrales.

Vous, les cathédrales non vues,

vous, les eaux non écoutées,

vous, les horloges au fond de nous.

Ihr Dome.

Ihr Dome ungesehen,

ilh Wasser unbelauscht,

ihr Uhren tief in uns.

Paris, quai Bourbon, dimanche, le 20 octobre 1957, deux heures et demie de l’après-midi – « 

J’essaie d’imaginer l’effet que ça devait faire à Ingeborg Bachmann de recevoir ces poèmes par courrier – sans explication. « Köln, am Hof » et aussi « Rheinufer » (un Pourquoi mort se dresse à la poupe), « In Aegypten » … Ils devaient trop s’entendre, ou alors, ne pas s’entendre du tout. Comme deux musiciens qui ne pourraient pas jouer ensemble dans la même pièce – mais aussi, chacun aurait besoin de l’autre pour jouer, aucun ne pourrait pas jouer sans l’autre. Celan, il a une réserve de mystère, une puissance de mystère, il vient d’ailleurs, sa douleur vient d’ailleurs et cela donne une poésie unique qui peut-être surpasse toutes celles que j’ai pu lire jusqu’à présent. On ne peut pas comprendre ce qu’ils éprouvaient, là encore il ne nous reste que la trace, pas le phénomène. On peut éprouver soi-même, on peut ne pas comprendre ce qu’on éprouve soi-même – aucun mot, rien, même l’émotion est étrange, égyptienne si l’on veut – et ne comprenant pas cette sensation, alors, oui, poésie peut-être, tentatives d’approche d’un monde étrange, très ancien, très oublié. Un étrange où l’on aurait sa place.

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