C’est vrai, Anna, que les hommes sont perdus. Parce que les femmes, maintenant, se trouvent? Peut-être, mais il n’y a pas que ça. Parce qu’il y a confusion des genres? Aussi. Parce qu’ils ne servent plus à rien – où le pensent? On ne sait. Mais finalement, peu importe, ce n’est pas si désagréable que ça d’être perdu! Cela permet de s’arpenter. Considérer le corps qui nous est prêté. Aller dans ses propres coulisses. Regarder tout différemment : les machineries du corps social, comme le promeneur (perdu) des murailles de Samaris ; les séductions et leurs tromperies ; les alouettes et les miroirs. Pasolini : ‘ ce n’est que seul, égaré, muet, à pied, que je parviens à reconnaître les choses.’
Catégorie : Journal
Dangers de l’érudition
« L’érudition est un légume malodorant qu’il faut faire bouillir et rebouillir avant de pouvoir le consommer. »
Nitobe Inazô (1862-1933), in P-F Souyri, Les guerriers dans la rizière, 2017
Un décor de questions
Face à une question épineuse, le premier réflexe est toujours de chercher à qui demander son avis. Alors on fait mentalement le tour des amis, des aimants, des ex. Mais personne ne convient vraiment bien sûr, parce que c’est à soi-même qu’on pose la question, finalement. Je pense que c’est pour cela qu’on se met à écrire – pour cesser de s’adresser à quelqu’un en particulier, écrit Muray dans son journal. On s’en remet à l’indétermination, ou plutôt à l’impersonnalisation de l’écriture pour qu’elle nous sorte de là. On expulse son problème vers un extérieur salvateur, impersonnel par la magie du langage, on recrache sa boulette de contrition comme une vieille chouette.
Post-fiction
Une lumière artificielle, iridescente, irradiée. Un climat louche, tiède, anormal, inquiétant. Une lumière et un climat de science-fiction, comme dans les livres de JG Ballard, de Philip K. Dick, d’Orwell. La lumière d’une fiction où l’humanité aurait atteint une sorte de stase, de conduite automatique, flottant dans un nouvel liquide amniotique qui est peut-être cette étrange poussière d’or, cet été indien interminable, cet automne dont on ne sait plus quoi penser. La lumière de la littérature que je n’arrive pas à écrire, mais qui est finalement inutile, puisque je la vis.
Moteur
Toujours et en tout lieu, on entend maintenant le vrombissement sourd d’un moteur. Une sorte de « hmmm » ou de « rrrrr » toujours discrètement logé là. Nous y sommes parfaitement habitués, acclimatés même, – et j’en connais que le silence angoisse. Nos ingénieurs calculent calmement les hertz ou les décibels admissibles. Mais, quel crime nous avons commis! Nous avons exporté le vrombissement intérieur de nos cerveaux.
Pourquoi
Me frappe que « demi-dieu » soit clairement laudatif, alors que « demi-déesse », non. Aurions-nous un problème de genre, – là aussi?
A mes moi
Il y a un côté Charybde en Scylla, bouffon, grotesque, dans la révélation de nos vocations successives. Pas architecte, journaliste, non, écrivain, non encore, conseiller… On a droit aux sourires bienveillants des amis, un peu navrés quand même. Alors, autant vivre hors cases. Vive l’irrésolution et l’énigme. Vive le bancal et le « toujours projeté vers l’avant ». Vive le « whatever works ». Vive les formules qui ne somment pas. Vive l’impulsion. Allons à Vienne!
Slo Mo
Comme c’est étrange cette Cité Internationnale. Entre le parc et les immeubles de Piano, il y a une de ces fameuses voies pacifiées où passent tramway, vélos et poussettes. Ça, pour être calme… La qualité de la réalité est ici proprement stupéfiante. Le temps est distordu, tout prend une infinité dans cet environnement terrassé de silence. Il y a quelque chose de… japonais dans cette solitude un peu navrée, techniquement bienveillante, post-humaniste. Dans les bureaux déserts, les ordinateurs attendent, les diodes palpitent, les plantes vertes croissent. A l’arrêt de tramway un couple s’enlace sur le quai. Toutes les trente cinq secondes à peu près on voit le petit panache blanc de la cigarette électronique au-dessus de leurs têtes. Le couple vapote et le bassin de la roseraie clapote. Un écureuil lyonnais appliqué visite consciencieusement chacun des arbres calibrés d’un square carré, au centre duquel rayonne de candeur une oeuvre d’art parfaitement consensuelle. Les joggeurs font leur gainage avec l’oeil braqué sur leur Iphone: ils ne trichent pas, bien sûr. Sous un ciel blanc équanime – le ciel des romans de Barjavel quand tout va bien dans ses sociétés idéales, le ciel d’avant la catastrophe -, les enfants dorment dans des poussettes bien huilées, les femmes font les femmes et les hommes sont des hommes et les chiens sont des chiens. L’architecture rayonne au milieu de tout cela: parfaite, vertueuse, fade. On a pensé à tout, on a tout prévu, on a coché toutes les cases de la, euh, civilisation. Tout est componction et gourme, tout est réglé sur intensité moyenne, sur niveau de gris, – les pensées aussi? Dans cet autre genre d’intelligent design, l’homme semble terrassé par la perfection de ses créations, par la puissance de la partition, par la sophistication de sa cage. Je vois bien que l’écureuil me regarde de travers, il lui reste sept arbres avant le déjeuner. Est-il réel? Ou bien est-ce une de ces merveilleuses petites créatures électriques de Philip K. Dick? D’où vient cet air de science-fiction et de rêve?
Géographie impossible
Notre problème est que pour jouir du monde il nous faut en construire un autre par-dessus: un monde de représentations et de concepts, un monde d’imaginaire et de constructions. Nous n’avons pas le monde, nous avons les perceptions et la conscience, l’intelligence et la culture, à la place. Nous n’avons pas la caverne, nous avons le reflet – ou le concept, ou le mot, ou le fantasme. Ce que nous avons, ça oui, c’est l’inquiétude que tout cela n’ait rien à voir avec nous, que nous ne servions à rien: aussi prenons-nous soin de projeter notre image partout. Nous sommes comme ces géographes de l’Empire dans la nouvelle de Borges (Aleph) qui s’épuisent à dresser une carte à l’échelle 1 recouvrant tout le territoire, et de fait, le modifient. L’entreprise est absurde. Nous aussi, nous nous étalons tellement, nous nous projettons tellement que nous avons oublié qu’il existait un monde, par-dessous. Mais, autant que la carte tue l’empire, la représentation aussi impérieuse tue son modèle. Peut-être que la première écologie ne consiste pas à faire tout ce que nous faisions auparavant, différemment, plus parcimonieusement. Non, peut-être que la première écologie consiste à prendre conscience qu’il existe un ici et un maintenant, qu’il existe aussi un monde en-dehors de notre encombrante psyché. Yoga…
Soft disgusting drink
La publicité Coca-Cola de la station Arts et Métiers, c’est la compromission et la fausseté. Pas le factice, que maintenant je loue: le faux. Le faux sourire, le faux enjouement, la fausse complicité, le faux humour, la fausse candeur – ah! la fausse candeur…-, le faux second degré, la fausse légéreté. Oui, me direz-vous, c’est la publicité. Le fétichisme de la marchandise, comme disait Marx. Un immense sourire flotte sur le monde – le sourire du chat de Cheshire quand le chat a disparu. Le sourire du criminel quand le criminel et son crime ont disparu. Il reste une atmosphère de stupeur, de compromission, de gêne. Oui, c’est le monde dans lequel nous vivons, dégueulasse comme il est. Non, nous ne faisons rien pour qu’il change. Nous faisons des selfies en ployant bien la jambe comme on nous l’a appris. Nous soignons nos regards de biche et nos barbes soyeuses. Finalement, Coca-Cola, boisson miraculeuse des gueules de bois les plus dures, est parfaitement adapté à notre monde. Nous buvons du Coca-Cola de peur de vomir. Nous buvons du Coca-Cola pour nous punir, pour expier le fait d’accepter de vivre dans un monde où on nous caricature sur des fresques débiles. Coca-Cola, c’est l’antispasmodique de la compromission.

