Sur l’horizon de l’infini*

Une sorte de lenteur s’est installée. Plus rien ne distingue les jours, et il n’y a plus d’urgences après lesquelles courir — après quoi courions-nous, avant? Je passe de plus en plus de temps à mon balcon à rêvasser, à regarder le monde. La qualité de la réalité a changé. De ma fenêtre j’entends le chuintement des semelles des coureurs sur le bitume, ou, plus ténu encore, celui des pneus des livreurs à vélo. Courir ou pédaler pour échapper à son destin de confiné, courir ou pédaler pour échapper à la vigilance de l’état qui rôde pour surveiller et pour punir. Avec ses bus qui tournent à vide, ses oiseaux qui prennent le pouvoir — jamais auparavant ce corbeau n’était venu se poser là, juste devant moi –, la ville ressemble de plus en plus au décor d’une nouvelle de JG Ballard, par exemple ‘L’ultime Cité’ (1976). La civilisation s’est effondrée (…), les humains ont quitté la ville et vivent en petites colonies champêtres, le maximum de technologie qu’ils s’autorisent, c’est le vélo et le planeur. Végétariens, etc. Et au loin, la ville pourrit sur place, se mue en gigantesque ruine ou pullulent les animaux sauvages, la jungle pousse dans les gratte-ciel. C’est bien plus beau de lire Ballard, évidemment, ‘Nouvelles Complètes’ chez Tristram, et puis tout le reste.

Nous n’en sommes pas là. Le parc, en bas, est fermé depuis trois jours et il est un peut tôt pour dire qu’il est revenu à l’état de nature. Autour du parc les joggeurs tournent et quelques résidus de sociabilité tentent de subsister accrochées aux grilles — un timide bonjour, un sourire ou un geste de la main — mais ils sont impitoyablement dispersées par les militaires en Range Rover qui dispensent des ‘RENTREZ CHEZ VOUS’ comminatoires avec leur mégaphone. Timide protestation des passants qui bafouillent derrière leur masque chirurgical en agitant leurs attestations dérogatoire de sortie. On se comprend mal. On s’énerve. On se désole. Mais à part ces brèves éruptions de violence, et d’autres ça et là qui éclatent et s’évanouissent dans les boulangeries, dans les nouvelles files d’attente des supermarchés, c’est le calme. C’est la sidération, la stupeur, la torpeur et le vide. Il y a un nouvel état des choses et des êtres que personne n’arrive à définir ni à penser. Il y a un déficit d’intentionnalité et de sens entre nous, l’énorme machine de la ville vacante, de l’économie béante, et nos us-et-coutumes, nos moeurs qui gisent brisés, inutiles, démantibulés. Une vague inquiétude, peut-être, mais elle-aussi est sans objet précis, presque théorique, ou de politesse. Une inquiétude morale.

Nous sentons passer en nous, comme des vagues sous-marines ou des vents contraires, tous les aléas de la condition humaine, de l’espèce humaine. Nous sentons passer en nous tous les aléas du biologique, pour citer une amie ‘ce virus qui peut s’immiscer en nous et qui peut, peut-être, nous laisser la vie sauve.’ Et nous distinguons mieux, aussi, sur fond de silence et de sidération, toute la prégnance des injonctions sociales, de la Norme, de l’Etat qui nous gronde comme des enfants mal élevés. Nous sommes traversés par ça aussi. On parle de civisme, de guerre. Mais se frayant un chemin, comme un bouchon qui remonterait de nos propres profondeurs, quelque chose d’autre cherche à émerger. Quelque chose de l’inner self.  Telles les ‘motions inconscientes’, dont parle Freud dans ‘L’interprétation du rêve’, qui se faufilent entre les ‘gardiens’ inattentifs de la censure pour parvenir à la conscience, tels Ulysse et ses compagnons  qui se glissent hors de la grotte du cyclope aveuglé Polyphème, accroché à leurs moutons… une part de nous, inconnue, inutilisée jusqu’alors, profite de la confusion des ordres anciennement en vigueur pour émerger. Il y a, par pure conjoncture, dissipation temporaire de ces ordres. Qu’allons-nous voir alors? Qu’allons-nous sentir alors? Qu’allons-nous comprendre alors? Allons-nous narguer le cyclope, comme Ulysse toujours, dans notre vaisseau personnel, sur l’horizon de l’infini?

 

 

* Le gai savoir, #124

** JMW Turner, Ulysses deriding Polyphemus, 1828

Le tour de la prison

De mes fenêtres, j’aperçois les gens qui tournent chez eux en pyjama, désempennés, sans direction. Ils n’ont pas le rythme habituel du matin et rejouent toujours le même dimanche. ‘Est-ce que tu écris?’, me demandent tous mes amis. Eh bien, oui, j’essaie, mais c’est un mauvais coup du sort quand toutes vos mauvaises excuses s’évanouissent d’un coup et qu’il faut s’y mettre. Nous sommes dans un étrange temps d’impérieuse nécessité et de vacance, nous louvoyons moralement entre une étrange excitation et des moments d’abattement, et les autres nous manquent. Quand nous sortons à la nuit tombée avec nos Ausweis rangés dans notre poche intérieure, nous avons le sentiment de vivre une aventure, ou d’être les figurants d’un film sur les années 1940. L’antienne qui dit que ‘ça va être long’ confirme l’aventure collective, la nécessité de se tenir, d’élever notre moralité mais au fond de soi on ne sait encore quoi penser ni quoi faire. On sent que le corps et l’esprit tentent de s’adapter, de trouver des solutions.

On peut commencer, pour parler comme Zénon, le héros de Marguerite Yourcenar dans ‘l’Oeuvre au noir’, par faire le tour de la prison. Robinson Crusoé en chambre, avec un flegme et un pragmatisme d’emprunt au besoin, faisons l’inventaire. Les quatre mêmes pièces de l’appartement — on dirait que les voisins ont disparu, ils n’émettent aucun son. Les livres, en tas, qu’on se proposait de ranger ou de lire. Ah! si seulement on pouvait connaître une épiphanie de lecture ou d’écriture! Mais ces choses-là ne se décrètent pas, et souvent elles viennent d’impressions… du dehors, qui enivrent et exaltent. Et il y a le travail évidemment, présent sous la forme de l’ordinateur ostensiblement posé sur la grande table, rapporté du bureau après que tous les collègues ont fait de même. Mais on sent bien qu’il n’exerce plus la même pression, désemparé lui-même par l’absence de coups de téléphone, de mails — à part les avis de fermeture des entreprises. Le travail est un grand prétexte blessé qui a encore de l’allure, mais son prestige s’érode et la meilleure preuve en est qu’on ne stresse plus, avez-vous remarqué? Quoi d’autre? La société, les amis, présents sous forme de diverses conversations dans les messageries, –comme des lignes de pêche en parallèle.  De temps en temps ça crépite, on va voir.

Et dehors? Les quatre mêmes rues qu’on arpente à la nuit tombée, dans le halo des réverbères, on entend ses propres pas qui résonnent. Il existe une figure qui persiste admirablement, le jogger qui passe impérial, protégé par son mouvement même et par sa tenue. Je pense que jusqu’à la fin nous aurons des joggers et nous en tirons une secrète jouissance, un lien avec le monde d’avant. Les autres, ceux qui marchent, rasent les murs, rajustent leur masque et baissent la tête quand ils croisent quelqu’un. La moindre quinte de toux, le moindre éternuement est fatal, fusillé du regard ou s’attirant des reproches amers. La limite entre la coercition et le civisme est si ténue. Les boutiques aux rayons vides, le sourire gêné de l’épicier, le silence affligeant des rues, les restaurants et les boutiques fermés, les petits écriteaux navrés qui fleurissent partout. La ville s’étiole dans son projet de nous contenir, de nous réunir. Etudiant en architecture, j’adorais les cours d’histoire de l’urbanisme qui expliquaient que le projet de la ville médiévale était de protéger, de contenir, de baisser la garde des citoyens pour qu’ils s’adonnent au commerce, à la culture, qu’ils développent leur sens civique ou politique — la civilisation, en somme, qui nous décharge de notre insécurité primaire, animale ou barbare pour nous guider vers un art de vivre. C’est précisément cet art de vivre qui est devenu toxique ou suspect, à tel point que les habitants fuient la ville en train ou en voiture.

Le confinement, c’est briser tous les liens sociaux physiques, et sûrement que nous les remplaceront par d’autres pratiques, nous applaudirons ou nous chanterons au balcon, ou nous nous épanouirons dans les messageries vidéos. C’est aussi, tout au moins dans mon cas, se retrouver seul avec soi-même avec cette étonnante dépression, ou dépressurisation des contraintes habituelles d’une vie : le travail, les relations, l’argent ou la santé (pour autant qu’on ne soit pas atteint par le virus). Il y a quelque chose de tout à fait expérimental, voire révolutionnaire. Cela n’avait pas été vécu depuis les guerres — étonnante cette référence tenace à ‘la guerre’ sans trop savoir ce qu’on nomme par là. La longueur et la sévérité de l’épisode font que l’on sait déjà qu’il y aura un ‘après’ dissemblable de ‘l’avant’. On pressent le caractère, sinon providentiel ou opportun, disons ‘de destin’, d’inflexion de notre destin. Le monde d’avant, on peut déjà le dire au passé, était fatigué : les relations sociales usées jusqu’à la corde, l’environnement en train de sombrer, le sens du travail en question, la qualité globale de la vie médiocre. La mise sous cloche non seulement de la population, mais du monde, l’arrêt absolument inimaginable de l’économie, des transports, de l’agitation constituent des circonstances inouïes que ni les logiciels de modélisation ni les jeux vidéos n’avaient imaginé.

Cela semble être le moment de sortir notre morale stoïcienne, d’accepter ce qui arrive comme Marc Aurèle. Mais tout cela, ce n’est qu’une sorte de gymnastique, de nouvelle routine, de nouveau yoga. On sent bien qu’en nous-mêmes il y a quelque chose qui n’en demandait pas tant, qui veut exister, qui veut surgir. C’est cela qu’il faut guetter, désormais.

Chercher la joie secrète

‘En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte.’ Franz Kafka, La métamorphose

‘Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi.’ Franz Kafka, Le terrier

‘Pour rien au monde, tu ne remonterais chez toi ; d’en bas tu regardes avec angoisse le petit carré de ta fenêtre, incapable de comprendre comment tu as pu vivre des semaines, des mois, des années derrière cette paroi de verre entre ciel et terre ; comment tu as pu y habiter avec tes désirs et tes angoisses, comment tu as pu y rentrer tous les soirs. Comment cinq mètres de long sur six de large ont-ils pu supporter ce que tu appelles vie alors que derrière la vitre s’étend ce que tu appelles le monde?’ Milena Jesenskà, Vivre, Mystérieuses rédemptions.

Ce matin au réveil j’ai tout de suite pensé à Gregor Samsa, pris par une sorte de lumbago qui m’empêchait de me lever. J’ai fini par y arriver en agitant mes petites pattes grêles et en poussant moult cris et grognements ridicules. Et plus tard dans la journée, Kafka s’est encore manifesté alors que je commençais à regarder mon appartement d’un air suspect : le ‘terrier’ où j’allais devoir survivre et me supporter pendant les prochaines semaines. Je ne l’avais jamais vu comme cela, pas plus que le quartier et la ville autour : des structures de confinement successives, comme des boîtes gigognes, avec d’improbables Gregor Samsa qui gigotent à l’intérieur.

Il y a plusieurs façons de voir la chose, finalement. Il y a l’inquiétude de voir les portes se fermer autour de soi comme dans un gigantesque asile dont notre logement serait une des cellules — et là c’est à Milena Jesenská qu’on pense, la compagne épistolaire et passionnée de Kafka qui trouvait si pathétique, si poignant qu’on habite derrière une petite fenêtre parmi des milliers d’autres dans la ville. On peut aussi se dire que ce cas de ‘force majeure’ —expression cousine de ce fameux ‘nouvel ordre’ qu’on attend sans l’attendre — que cette occurence est une occasion, une chance. De voir notre monde autrement, sous un autre angle, de l’extérieur. D’écrire ce qui nous vient, et d’interroger cette vie quotidienne dont le moindre détail est si précieux. De voyager immobiles, tels des Diogène dans leur amphore, et de nommer ce qui ne l’est pas. De nous voir, finalement, peut-être pour la première fois, de profiter de l’arrêt fortuit des causes et des conséquences, des besoins et des compulsions. De jouir de cet arrêt, si une telle chose est possible.

Mais il y a encore autre chose. Une excitation mêlée à l’inquiétude face à l’imprévu. Une sorte de fatalisme paresseux, ou de courage aux yeux des autres — tout à coup comme dans un faux mouvement, on sent toute l’armature de liens que l’on tisse sans arrêt avec les autres et leur manque nous vide de notre être, comme une aspiration violente. Mais tout au fond, cachée derrière la minutie des raisons, des prévoyances, des peurs, cachée derrière la compréhension même des choses et des mots, il y a — cette joie secrète, l’espoir fou de cette joie secrète qui est indiscible. Une Aurore qui n’a pas encore lui, dirait Nietzsche, une vie encore à inventer et à vivre, le surgissement véritablement glorieux du Nouveau. Et c’est en nous-même qu’il faut le chercher, qu’il veut exister en ces temps de réclusion forcée.

New order?

Aux portes des restaurants, des théâtres, des piscines municipales, cette même affichette : fermé jusqu’à nouvel ordre. Et tagués sur les murs, des slogans réclament la fin du patriarcat, du capitalisme destructeur, de la tyrannie des genres. On se demande bien ce que ce sera, ce nouvel ordre. Dans notre société artificiellement presque à l’arrêt, mais qui avant cela donnait de sérieux signes d’essoufflement, il est toujours aussi difficile de prédire l’avenir. Nous sommes dans le gris, dans le clair obscur de la fameuse citation d’Antonio Gramsci, entre un monde ancien qui meurt et un monde nouveau qui veut naître. Nous sommes à l’heure des monstres, que nous avons sûrement contribué à créer comme le virus qui paralyse notre monde d’échanges nerveux, de communication à flux tendus, de transactions et d’agitations perpétuelles. Devant les affichettes qui perturbent notre quotidien, nos sacs de course à la main, nous sommes frappés de stupeur, comme suspendus, placés entre parenthèses. En vérité, nous ne savons pas pourquoi nous faisons ce que nous faisons, le nez sorti de nos écrans, de notre frénétique compulsion à réagir, à consommer, à appuyer sur les nombreux boutons qui conditionnent notre vie, — nous sommes incapables de la moindre action, de la moindre pensée articulée, de la moindre proposition. Le virus nous prend la main dans le sac d’une sophistication inutile, de nos pompes et de nos ordres vains. Les collapsologues triomphent et on se met à repenser aux vieux livres de science-fiction de notre enfance, genre Ravage de Barjavel. Se profile le spectre de l’arrêt, de la panne, de la grève définitive qui nous projeterait, mi-effrayés mi-pleins d’espoir vers un renouveau de la civilisation. Mais faut-il encore dire : civilisation? Ou bien : nouvel être-au-monde? Nouveau rapport au vivant, à nos vies? Déjà, les économistes se réunissent avec l’air grave et gourmé qu’ils ont toujours dans ces moments-là, et promettent que ‘ça va repartir’. Quoi donc? La croissance? L’économie? Les échanges? Les avions? L’école et le bureau le lundi matin, le football le samedi soir? Qu’est-ce donc que ‘ça’, qui est notre monde?

Superstudio – ‘Happy Island’, 1971

Vivre!

Toute la journée d’hier, j’ai traîné une sorte de frustration, ou de mauvaise humeur, ou de mauvaise volonté : refus de suivre, je pense, les injonctions diverses du travail et des clients, la sinistrose des nouvelles à la radio, la psychose du virus, les menaces diverses. J’avais envie de légèreté et d’inconséquence, et aussi de férocité. Un rire sardonique essayait de se frayer un chemin. Comme Zarathoustra, je voulais grimper sur ma montagne pour qu’on me foute la paix. Et puis, fort heureusement, le soir j’ai été au théâtre du Châtelet. Je n’avais aucune espèce d’idée de ce que mes amis m’emmenaient voir. Perché dans les balcons, j’ai vu un décor brutal, une carrière de marbre, une grotte, un DJ, une fille qui se déhanche comme une possédée, puis une foule qui danse, d’abord séparément, chacun dans son cocon, puis ensemble dans une espèce de fusion, de slow-motion, de tableau mouvant. Ils finissent par porter leur DJ comme un roi barbare, plaqué au plafond de pierre, ils l’adorent et lui flotte, déconnecté de ses platines, extatique, béat. Tout au coup il y a quelque chose de très fort, un rite qui semble venir de très loin, de ces âges reculés dont parle Nietzsche dans le Gai Savoir, mais pourtant si réels. Tout à coup quelque chose dans la musique, dans la chorégraphie prend le relais de mon énervement du jour et le sublime, le transporte. Après divers actes barbares, le décor s’effondre, se ratatine (collapse) et puis une poignée de danseurs évoluent sur la scène nue, amorcent une ronde circonspecte, se scrutent, se dévêtent. C’est beau, et voilà l’hypothèse : nous ne sommes peut-être pas si foutus que cela, finalement. Certes, tout s’effondre, presque tout meurt comme ces poissons morts qui tombent soudain des cintres comme un avertissement du Ciel. Mais il reste l’absolue merveille des corps. L’absolue merveille des corps. Etre en vie, se mouvoir, être frappé de tremblements, se relever, aimer, courir, bondir avec grâce au-dessus des blocs de marbre, au-dessus des peurs ou des encombrants oripeaux que nous traînons sans savoir pourquoi, que nous traînons comme des carapaces conservatrices et toxiques. Ici tout n’est que bonds, catapultes, carrousels, frondes, cris. Et quelle joie ! Quelle joie, écrivait Nicolas de Staël à René Char après un match de football au Parc des Princes. Quelle joie, la lumière, la couleur, le mouvement, les corps, la grâce, l’équilibre, l’impression d’appartenir au monde, d’être de la même matière que le monde comme dit Rilke. Et bien là, c’est pareil avec cette ‘horde’ de jeunes danseurs qui célèbrent l’effondrement avec exactement la joie féroce que j’appelais de mes vœux depuis mon métro neurasthénique. Et partout, débonnaire comme une sorte de tank cabossé, circule la machine techno de RONE au bout de son fil, une sorte de cantine de campagne qui diffuse le tempo, le rythme, la vie. Car il est manifeste que ces boum/boum, ces basses, ces notes, c’est nous, n’en déplaise aux clients de l’hôtel Victoria qui essaient de dormir à côté. Comme il est manifeste que, débarrassé du fatras qui nous encombre, Ronisés, Hordisés ou Zarathoustrisés, nous prenons véritablement un plaisir très vif à être en vie.

 

Room with a view, Théâtre du Châtelet, musique RONE, chorégraphie (La) Horde, danse Ballet national de Marseille.

Miami

Les chats. Les suburbs. Les grosses voitures qui tanguent sur la route comme des cachalots sur ressorts. Les palmiers. Les gratte-ciels illuminés à la nuit tombée et la courbe gracieuse des avions, suspendus dans l’air rose. La touffeur. Le néant de la consommation, versus une forme d’indolence non américaine. Le professeur tahitien de dragon boat avec qui j’ai parlé sur le ponton, dans une étrange atmosphère de métal liquide, avec au fond, tremblotants comme des lingots, les éternels gratte-ciels. Par moment, presque par inadvertance, on se dit : c’est beau. Miami serait superbe en ruine, dévorée par les lianes, hébergeant une civilisation avancée d’alligators et de pélicans. Le retour au marécage originel.

***

Hier sur le bateau immobile, à la nuit tombée, il y avait une douceur incroyable sur le plan d’eau de Key Biscayne. Le soleil se couchait derrière la mangrove avec le profil découpé des pélicans juste au-dessus. Un coq criait quelque part. Nous écoutions de la musique en buvant des bières glacées dans le carré, chacun faisant semblant de bricoler quelque chose sans beaucoup d’énergie. Le plan d’eau était un lac rouge frôlé d’oiseaux noirs. Au loin, des rires s’échappaient des yachts amarrés au port, des tintements de verre, de la musique encore. Soudain j’eu la révélation d’une sorte de nature, bordée de gratte-ciels scintillant calmement dans le noir comme une matrice, dans cette touffeur rouge, rose et noire : l’origine de quelque chose qui serait plus qu’un mode de vie ou une culture. L’origine d’une essence que je ne saurais qualifier, de quelque chose de grand qui se serait trouvé et installé là. Une vision à la Ballard encore, genre Vermillion Sands. Une civilisation? Une civilisation de la plage? Comme un rite, une célébration? Peut-être bien, oui. Il suffit de voir ces adolescents blonds et rieurs, au corps fuselé, pilotant des voitures incroyablement sophistiquées de plages en plages, comme des Atlantes nonchalants, pour s’en persuader.

***

Le silence qui saisit les maisons américaines des surbubs. Pas un silence civilisé, poli à l’européenne, non. Un silence existentiel et noir qui tombe comme le crépuscule brutal des Tropiques, qui traverse les vitres et semble défier les constructions modestes des maisons, derrière la pompe et la nonchalance affichée. La lutte, ici, c’est de combler et d’occulter ce silence, alors on remplit de musique, de vidéos, de téléphone, d’éclats de rire forcés et d’effusions puritaines. Le sexe est partout et nulle part dans ces corps travaillés, ces dents blanches, ces yeux clairs. Les hommes presque tous bodybuildés. Les femmes sculptées, gonflées, comme soufflées à façon dans un moule. Ici on marche au Xanax et au vin blanc californien. Et ces sourires étranges, forcés, écartés comme des plaies dans les masques lisses des visages hâlés. Une fillette de dix ans pose à tout moment pour Instagram, érotisée à mort mais ce n’est pas ça qui me frappe, c’est le sourire. C’est le même sourire forcé, mécanique, moulé, tendu comme un arc qu’on arme d’une oreille à l’autre, alignant des quenottes impeccables, blanches, polies – c’est le même sourire que le candidat Schwarnegger quand il faisait campagne pour être gouverneur de Californie. Un sourire de martyre, un sourire de souffrance consentie comme un figurant sicilien portant la croix avec un vraie couronne d’épines. Que dit-il? Aimez moi, parce que je souffre, parce que je suis prêt à aller jusqu’au bout, à m’infliger les pires tourments. Un sourire religieux, qu’on apprend patiemment à ces gamins, tirant progressivemment d’une oreille à l’autre, dent par dent. Sur les innombrables selfies envoyés à la planète entière, on a l’impression de poser avec des femmes à plateau dont le plateau serait le sourire, avec des maxilliaires démesurément larges. A la fin il ne reste plus que le sourire qui flotte partout, comme celui du chat de Chestshire.

***

Ode au Vilain

On avait tout dit, tout pensé, on avait refermé résolument l’épais grimoire pour passer à autre chose. Passe-t-on jamais vraiment à autre chose? On avait dit que c’était atavique, on avait dit que c’était ordalique. On avait dit que c’était du théâtre, de vieilles ruses. Des images qui passent au loin, comme une caravane dans le désert. Et puis, on s’y est remis, fatalement. La rechute. L’addiction honteuse. La claudication sinistre de ce vieux Mephistophélès qui vient vous relancer jusqu’au fond de votre lit avec son contrat. Le contrat. Les petites clauses oubliées qui reviennent vous gratter derrière l’oreille. Les petits détails qui vous réveillent en pleine nuit. Mais à quoi donc sommes-nous enchaînés? Au Mal, dit Nietzsche. A la pulsion de mort, dit Freud. Au théâtre, dit Shakespeare. Peut-être que tout cela, c’est la même chose. Et qui a dit que ça nous déplaisait tellement, d’être enchaînés?

Il est là, devant nous, mollement allongé comme l’Olympia de Manet sur la fameuse banquette verte, sanglé dans son improbable costume de méchant de James Bond. Rees-Mogg. Le méchant ultime, le vilain ultime. Il dort, parce qu’il s’ennuie. Il dort avec un petit sourire méprisant. Il dort, mollement abandonné, quoique raide, parfaitement tenu. Il s’en fout. Dort-il vraiment? En face, ceux du Lib-Dem, du Labour s’étranglent d’indignation, ils en mangeraient leurs micros qui pendent lugubrement au plafond de la Chambre des Communes. Comment peut-il dormir devant eux pendant une heure, pendant qu’on débat de loi, du Brexit, du No Deal, du futur, du bien et du mal? C’est là le génie de Rees-Mogg, son côté machine infernale. Il n’est plus backbencher ni frontbencher, il n’est plus ni opposition ni parti au pouvoir. Il est lui, le vilain, le méchant, le scélérat. Il est le Richard III du monologue de Shakespeare. ‘And therefore, since I cannot prove a lover / To entertain these fair well-spoken days, / I am determinèd to prove a villain / And hate the idle pleasures of these days’. Ah! Par haine des vains plaisirs de ces jours! Quelle pureté dans la haine! On se prend à imaginer, avec effroi, quelles avanies, quels affreux corsetages de l’âme et du corps le petit Jacob Rees-Mogg a dû traverser pour survivre, pour en arriver là. Rees-Mogg enfant, jouant au cricket avec les autres? Allons donc! Mais maintenant, la scène est installée, et le méchant est là, sous la lumière, il dort innocemment comme le Dormeur du Val. Tout dans son attitude hurle : détestez-moi! Et oui, comme ils le détestent, comme ils s’indignent, comme ils tentent de se hausser en vertu à hauteur de sa vilenie métaphysique, absolue. Et ça marche! Merveilleuse Angleterre, merveilleux Brexit qui éternellement relance sa machine, entretient sa flamme, son moteur tournant entre Bien et Mal, entre héroïsme et vilenie, entre arrogance (vraie et fausse) et humilité (vraie et fausse). Certes, c’est du théâtre, mais ce théâtre c’est nous, c’est notre chair. ‘Le monde entier est une scène, et nous sommes les acteurs.’ Parce qu’il n’y a rien d’autre, savez-vous? Rees-Mogg est un homme d’état, pas dans le sens, héroïque et égotique, où Boris Johnsson voudrait l’être, ni dans le sens robotique et de devoir où Theresa May voulait l’être. Non. Rees-Mogg n’incarne pas seulement une Angleterre victorienne, Etonienne, révolue, conservatrice comme l’est le formol, raide, élitiste, bornée, arrogante, etc. Rees-Mogg incarne le méchant, tout simplement. Car il faut bien des méchants, comme le constatent si sérieusement les enfants qui jouent à la guerre. Il faut bien des méchants pour que nous apparaissions bons, pour que James Bond gagne à la fin. Il faut bien des dragons rilkiens pour que nous appaissions enfin, enfin, ‘beaux et courageux’. Il faut bien des abîmes, pour triompher, pour savoir qui on est et pour le faire savoir. Il faut bien le mal pour que le bien sorte du bois (Nietzsche). Rees-Mogg, c’est ça, et plus largement, le Brexit c’est ça aussi, une catharsis, une épisiotomie monstrueuse, une croisière téméraire au-delà des bouées du bien et du mal, une réinvention mythique avec une mauvaise foi étonnante, avec des tonnes de courage et de ruse. Quel casting. Quels acteurs. Quelle pièce. Quels auteurs. Impossible de lâcher

Lac (notes sur l’organisation K.)

Une agence, peut-être, disons, là où s’ébattraient des agents. Des opérateurs silencieux. Des opérateurs secrets, invisibles, affables, charismatiques, mystérieux, candides. Des opérateurs aux yeux clairs qui apparaitraient et disparaitraient avec un sourire dans la nuit. Des miroirs. De grands miroirs calmes comme des lacs, de très agréables pièges. Des miroirs qui monnayeraient l’image qu’ils rendent. Des opérateurs gourmés qui excelleraient dans le temps de silence, dans le ‘hold’. Des miroirs pervers qui retiendraient légèrement les images. K. a absolument raison de dire que c’est ‘comme avec les filles’- et pour lui, ça veut tout dire. C’est l’amour, c’est la compassion, c’est le fluide. Tendre un lac dans la vie des gens – et dans la sienne aussi. Etre Smiley, et Karla aussi. Être Ubik, et Uqbar aussi. Être tout.

Villa Pi Blau

Pourquoi quelque chose plutôt que rien, demandent-ils. Pourquoi l’établissement humain, la civilisation, la culture. Pourquoi faire des enfants, construire des bâtiments et des routes, pourquoi écrire des livres ou de difficiles traités qui régissent la vie entre les hommes. Pourquoi continuer à nous répandre ainsi? Pourquoi ne pas régresser au rang d’amibe ou de caillou, pourquoi ne pas renoncer à toute responsabilité ou projet, à toute articulation de pensée, à toute construction, à toute morale. Utilitaristes à rebours, ils étudient l’art de la disparition, du retrait, de la décolonisation d’eux-mêmes, du démantèlement. Etrange roulette russe où l’intelligence se retourne contre elle-même. Eh bien, on pourrait répondre, ici, à la villa du pin bleu, d’un geste de la main, d’un sourire, d’un souffle : parce que. Pourquoi construire le Samrat Yantra, ou Notre Dame, pourquoi écrire Ulysse, pourquoi courir pendant quatre heures. Parce que. Cette année, brusquement, j’ai compris le mot de gratitude qu’on m’a soufflé à l’oreille. Auparavant, il aurait éveillé ma méfiance, il aurait immédiatement faire réapparaître les grilles de la prison. J’étais encore un petit Zarathoustra trop vite monté en graine. La gratitude et le bonheur d’être en vie. Ah! Comme un choc au creux de l’estomac, comme un vrombissement dans la gorge, comme un espace soudainement accru dans la poitrine, comme de mystérieux scintillements d’étoiles derrière les yeux fermés. Purusha, autrement dit. La source, le puits, le phare, l’élan vital. La mystérieuse ‘salure immémoriale des océans’ à l’intérieur d’Albertine, sur laquelle le narrateur bute, dubitatif, dans la Prisonnière. L’ombilic du rêve dans l’Interprétation du Rêve de Freud. La fantastique énergie nucléaire à l’origine du ‘Bloomsday’ de Joyce. La trouée poétique qui tout à coup relie Woolf, ou Cendrars, ou Rilke, au tout. La gratitude et l’étonnement d’être en vie. La surprise, un peu effrayée, de découvrir que l’on nage dans des eaux beaucoup plus profondes qu’escomptées – ou plutôt que la couche dans laquelle on se débattait jusqu’alors est ridiculement superficielle – et que ces eaux, c’est nous. L’étonnement d’accéder par l’intérieur au sens, par l’intérieur à l’autre, ce parfait inconnu en face de soi sur le tapis, que pourtant on connaît, on comprend. L’étonnement incrédule qui nous fait rire comme des enfants. La villa du pin bleu, c’est notre observatoire à nous, c’est notre Samrat Yantra construit pour nous par des esprits incroyablement éclairés, avisés, bienveillants, élevés, humbles et raffinés. Je pourrais la rebaptiser la villa Parce Que. Chaque été nous grimpons ses degrés, nous arpentons ce dispositif qui fait jouer nos cordes intimes, qui révèle nos étoiles. Et le flux, le fluide qui nous traverse est le même. Ānanda, la joie. Prāna, le souffle. Nous construisons, nous voyageons, nous créons en gratitude. C’est le matériau et l’énergie. C’est l’écriture, entre autres. C’est l’amour. C’est une espèce de fluide chaud que nous hébergeons, qui nous traverse, plutôt, dans la mesure où nous ne sommes pas trop obstrués. Il n’est pas trop tard pour s’en rendre compte, après tout.

Frogs from Mars

Lovées dans leur posture, bien calées sur leurs bolsters qui figuraient des véhicules fabuleux, les grenouilles paradaient, prêtes au départ. Sur leurs globes oculaires, un petit sac de noyaux de cerises exerçait une douce pression. Et dans leurs oreilles, la Voix avait laissé place à une étrange musique, une sorte de new age planant vaguement himalayen qui n’était que de longues stances de départs gémissants allant crescendo. Au plissement de narines de certaines grenouilles, on devinait que la musique était diversement appréciée. Mais la Voix s’en moquait : on était là pour décoller, et l’on décollait bel et bien. Douze grenouilles, liées par l’harmonique de leur posture et par les ondes sonores de la Voix, quittaient cette Terre. Étranges spationautes avec leurs casques en noyaux de cerise. Peu à peu, la salle où ils se trouvaient tous, allongés en faisceau, leurs cuisses de grenouilles repliées et dardées vers le couchant, montrait sa vraie nature de nef, de Vaisseau. Le Vaisseau décollait en craquant légèrement, ses acastillages métalliques tiraient sur le bois blond de la coque. La vaste baie aux vitres repliées aspirait l’air du soir comme une raie manta à la gueule béante. Batraciens d’un nouveau genre, précurseurs d’une espèce nouvelle, nous filtrions calmement la nature du monde, nous enregistrions sur de vastes mémoires périphériques le cri de l’oiseau, les discrets tintements de la cuisine et ses effluves, le frottement de pneus lointains sur une route solitaire, la rumeur ineffable de la mer, le rire argentin d’une jeune fille qui perçait le bleu du ciel comme une mouette. Et, tout au fond de nos globes massés par les noyaux, nous explorions, nous scannions résolument de fantastiques contrées d’être et de non être qui étaient nos nouvelles latifundia. Nous étions les propriétaires hésitants, et aussi, nous étions les voyageurs légers comme des photons, aussi immatériels que des neutrinos traversant une piscine, la nuit. Nous étions la Nuit. Nous étions la nuit du corps et de l’âme. Nous étions notre propre nuit et nous voyagions dedans à mesure que nous la créions. Sur les flancs du vaisseau nous avions floqué nos nouveaux étendards : Ahimsa, Satya, Asteya, Bramacharya, Aparigraha. Nous étions embarqués chacun dans un voyage personnel que pourtant, mystérieusement, nous faisions ensemble. Nous progressions dans une constellation de questions, une galaxie de mystères. Le vaisseau tanguait entre les novae, les concrétions, les nodularités aux figures effrayantes. Spationautes figés, en extase, nous murmurions en silence les mêmes mots, nous dessinions sous notre masque les mêmes expressions incrédules. Nous faisions le même rêve, nous dormions du même sommeil. Un voyage hypnotique. Et nous sentions les organes obscurs de nos corps, comme des élytres repliés, intacts. Et nous sentions les profondeurs de nous-mêmes, les couches magnétiques dans le noir, des dimensions étonnantes de surprise et de connaissance. Le voyage serait long, et cela nous rendait heureux. Tous, nous arborions le même demi-sourire invisible, que nous projetions au devant de nous-mêmes comme une formule, comme un mantra, comme une étrave.