Sans titre

Une ombre.

Non, l’ombre d’une ombre.

Même pas : une très légère compression dans la transparence du temps, dans l’insignifiance des pensées. Un raccord vraiment très fin, indécelable, l’oeuvre d’une monteuse hors de pair au scalpel aiguisé : une joallière.

La trace que laisserait un neutrino solitaire traversant une piscine sombre, cachée dans les montagnes et observée désespérément par une équipe de scientifiques nippons en combinaison blanche. Des regards anxieux devant des écrans, des diodes, des capteurs. Des regards qui regardent au travers d’eux-mêmes. Dans le silence des montagnes.

Une explosion, mais vraiment très très infinitésimale. Une sorte de déclenchement que personne ne pourrait voir ou sentir. Enfin, presque personne.

Ou alors : le mouvement que ferait un très ancien poisson au fond d’un puits, posé sur un lit de sable sur une espèce de dalle de pierre, quand tout à coup il déciderait de se retourner. Ce mouvement-là.

Voilà, c’était ça. Quelle idée de raconter cela avec des mots.

Pour rappel

Les hommes errent sans direction, désempennés. Les hommes gisent amputés de leur haut et de leur bas, de leur gauche et de leur droite. Les hommes n’ont plus personne à protéger, alors ils flippent. Encore et encore, ils se présentent à la cour de récréation pleins d’espoir avec leur beau ballon rouge brillant et leurs yeux brillants. Mais niet, zéro, personne ne veut jouer avec eux. Cruel. Les hommes sont les derniers tycoons chancelants, ils titubent, ils marmonnent, ils se raccrochent au bar qui glisse. A moins que ce soit eux qui glissent, qui dérapent. Vers quoi? Vers leur nouvelle condition, où selon toutes prévisions, recoupements, il va falloir qu’ils soient eux-mêmes. C’est ça leur nouveau job, leur nouvelle usine : eux-mêmes. O, heavy burden! Alors, ils commencent. Gauches, rougissants, quêtant l’approbation, lissant leurs barbes, risquant un regard en coin vers maman, plus maladroits que des canetons. Plus rien à sauver, si ce n’est soi-même. Dieu! Quel mécompte! Mais, je le redis, c’est prodigieusement intéressant

Das Unheimliche

Dès la gare, saisi par ce sentiment indéfinissable, familier, étrange, oppressant. Maintenant je le comprends dans ce que Freud appelle ‘l’inquiétante étrangeté’. Croiser son double, ou ses souvenirs, ou soi-même plus jeune. Une sorte de picotement désagréable, de fourmillement qui vient des tréfonds. On n’est plus très sûr de ce que l’on est quand on se croise dans les miroirs. Est-t’on ‘cet espèce de pédant déchu’ qu’on est devenu dans la grande ville, caché? Ou cet autre qui vivait là, et rêvait d’être ailleurs? A travers les grandes fenêtres du café Exelsior, la vitrine d’un magasin de perruques, des passants en manteau sur le trottoir, mais tout cela dans une lumière irréelle, jaune, douce, plate comme dans les albums de Tintin de l’enfance. Il y a de la Syldavie ici, de l’Europe Centrale, je pourrais être à Vienne. L’inquiétante étrangeté, c’est la familiarité du souvenir retrouvé intact, intouché après toutes les viscissitudes de la vie épuisées à l’effacer. C’est cette étrange résonnance des choses les plus banales, les plus familières qui se retrouvent projetées dans la fiction du souvenir, dans la nuit démesurée du souvenir.

Brexit 1 : Angstpferd*

Brexit, cheval fou. Cheval d’angoisse et de fantasmes, fantasque grand véhicule emporté bave aux lèvres vers… vers quoi déjà? Une impérieuse nécessité se joue ici, c’est très sérieux, mais on ne peut pas la dire. Enfin, si on peut la dire, mais avec les mots et l’excuse de la rationalité : et on sait qu’ils ne l’épuisent absolument pas. Pas même, il ne l’effleurent. Pourquoi? C’est un peu comme demander aux Achéens pourquoi il faut aller combattre les Troyens. Ou aux gens de Chartres pourquoi il faut reconstruire une cathédrale. Parce que. Pour que les temps s’accomplissent. On ne sait pas, mais ce n’est pas de savoir le problème. Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons? Impératif catégorique? Universel veut qu’Albion soit île, forteresse, royaume, centre et étalon de toute chose. Mais finalement, nous autres français voulons la même chose, fantasmons tout pareil. Pour parler comme Malraux, c’est une cérémonie sacrée qui ne connaît pas ce qu’elle sacre. Une cérémonie d’impossibilité. Il faut que l’accord soit impossible, il faut que le traité n’aille jamais, il faut que les ministres puissent démissionner avec fracas, il faut des Rees-Mogg arrogants et des Boris Jonhsson candidement perfides, il faut Theresa May en victime expiatoire ou en grande prêtresse du bal de l’impossible. Pourquoi, ah! pourquoi, pourquoi demandez-vous encore? Parce que. Parce qu’il faut la névrose, le maëlstrom convulsif, centripète, destructeur et créateur, Eros et Thanatos s’aggripant entre plaisir et mort. Shakespeare, que j’aimerais tellement lire maintenant, et tous les elfes et les lutins, et les ‘gentle spirits of the air’, doivent bien rentrer quelque part. Il faut exister, voilà. Il faut s’arracher au néant en flirtant démesurément avec lui. Il faut se faire peur et s’offrir une crise sublime, existentielle, narcissique : mais qui sommes-nous, à la fin? Il faut trépigner comme un sale gamin d’Eton ou de Manchester, avec le maximum de mauvaise foi et de surenchère disponibles, et de regards en coin. Avec, oui peut-être l’EU comme parent oedipien que l’on adore détester, que l’on tue en secret pour exister, même en défilant avec un drapeau bleu et or dans les rues de Londres. Cette pile nucléaire névrotique, ce coeur tourbillonnant en fusion dévorant chaque minute des tombereaux d’arguments et de contre-arguments, ce réjouissant nonsense qui dégouline de partout et qu’on prétend abhorer, corseter… mais c’est nous enfin, disent-ils. Nous, nous, nous, c’est-à-dire, pas eux, pas Bruxelles ni Paris ni Hambourg ni New-York: nous. C’est complétement archaïque, antique, primal comme cri. Ce n’est pas le Leave ou le Remain qui comptent, c’est la crise. C’est l’intensité et la qualité de la crise qui compte. Ce que je trouve absolument fascinant, c’est qu’on est par un hasard de l’histoire en mesure de voir ce qu’il y a sous le capot, dans la psyché d’un peuple. On voit son énergie pure, folle, irrationnelle et pulsionnelle qui bout là devant nous. Peut-être que les anglais ont pensé la même chose de la Révolution Française de 1789. Un volcan n’a pas de raisons après tout, ni de causes ni d’arguments: il fait éruption, c’est tout. Le Brexit, oeuvre commune finalement, oeuvre collective, cheval fou de fantasy sur lequel on monte pour qu’il nous transporte, nous emmène, nous dise qui nous sommes. Quelle fierté alors!

*après un court échange d’idées avec @gabriel_marot que j’aimerais bien continuer…

Perdus

C’est vrai, Anna, que les hommes sont perdus. Parce que les femmes, maintenant, se trouvent? Peut-être, mais il n’y a pas que ça. Parce qu’il y a confusion des genres? Aussi. Parce qu’ils ne servent plus à rien – où le pensent? On ne sait. Mais finalement, peu importe, ce n’est pas si désagréable que ça d’être perdu! Cela permet de s’arpenter. Considérer le corps qui nous est prêté. Aller dans ses propres coulisses. Regarder tout différemment : les machineries du corps social, comme le promeneur (perdu) des murailles de Samaris ; les séductions et leurs tromperies ; les alouettes et les miroirs. Pasolini : ‘ ce n’est que seul, égaré, muet, à pied, que je parviens à reconnaître les choses.’

Un décor de questions

Face à une question épineuse, le premier réflexe est toujours de chercher à qui demander son avis. Alors on fait mentalement le tour des amis, des aimants, des ex. Mais personne ne convient vraiment bien sûr, parce que c’est à soi-même qu’on pose la question, finalement. Je pense que c’est pour cela qu’on se met à écrire – pour cesser de s’adresser à quelqu’un en particulier, écrit Muray dans son journal. On s’en remet à l’indétermination, ou plutôt à l’impersonnalisation de l’écriture pour qu’elle nous sorte de là. On expulse son problème vers un extérieur salvateur, impersonnel par la magie du langage, on recrache sa boulette de contrition comme une vieille chouette.

Post-fiction

Une lumière artificielle, iridescente, irradiée. Un climat louche, tiède, anormal, inquiétant. Une lumière et un climat de science-fiction, comme dans les livres de JG Ballard, de Philip K. Dick, d’Orwell. La lumière d’une fiction où l’humanité aurait atteint une sorte de stase, de conduite automatique, flottant dans un nouvel liquide amniotique qui est peut-être cette étrange poussière d’or, cet été indien interminable, cet automne dont on ne sait plus quoi penser. La lumière de la littérature que je n’arrive pas à écrire, mais qui est finalement inutile, puisque je la vis.

Moteur

Toujours et en tout lieu, on entend maintenant le vrombissement sourd d’un moteur. Une sorte de « hmmm » ou de « rrrrr » toujours discrètement logé là. Nous y sommes parfaitement habitués, acclimatés même, – et j’en connais que le silence angoisse. Nos ingénieurs calculent calmement les hertz ou les décibels admissibles. Mais, quel crime nous avons commis! Nous avons exporté le vrombissement intérieur de nos cerveaux.