Can’t stop listening to that song. Thanks Gabi

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It’s funny how the music put times in perspective
Add a soundtrack to your life and perfect it
Whenever you are feeling blue keep walking and we can get far
Wherever you are

Like a movie that you can’t predict
Like a book that you can’t resist
I sing along a song that’s oh so sensual
bring along a sip to make it all so sexual
verbally that is, making love to the music means vibing to the beat at night
with the whole city fast asleep, out cold
true words seem to rise to the lips, take hold
of a poet in me, most powerfully
I feel free when the world doesn’t owe it to me
It’s so hard to find a gig that lives up to the billing,
trying to find a reason to work, god willing
I admit, my thinking is wishful
like a star upon a child gazing up to the ceiling
how far do we have to stretch the truth
to fit the lifestyles borrowed and overdue
we can take it all back to the register
and start all over from the canister
let’s break it all down into pieces of bright
moments that pass by like a meteorite
throw on your favorite reel that’s good to go
on the analog player watch the people glow
sit back to the breeze let the memories flow
comedy tragedy all the highs and lows

(Chorus)

Like your moves that I can’t predict
Like your look that I can’t resist
The ting-a-ling feeling was oh so mutual
The lingering appeal was so unusual
Herbally what is, medicine to a lone soul can become poison to some
with the whole body fast asleep, out cold
True vision seem to come to the eye, take hold
of a prophet in me most visibly
I see clear when the world doesn’t show it to me
It’s so hard to make sense in a cycle of billing,
trying to find a reason to quit and make a killing
I admit, our dealing is painful
like a star upon a child staring down from the ceiling
how far do we have to stretch the picture
before pixelating the human texture
we can take it all back to the register
and start all over from the canister
let’s save it all up for an ultimate prize
homecoming gathering with a big surprise
throw on your favorite record that’s good to go
on the analog table and it’s hooked to blow
sit back with ease and hear the emcee flow
hi-hat kick drum all the highs and lows

(Chorus)

Um, third time’s the charm, hopefully
when I chime on your door you’d still let me in
after all these years
the room that you caved in my heart is exactly the same as you left it
I realize that you have moved on
new styles and cliques like them silent flicks
I’m speechless in this golden occasion
the beautiful expression on the silver creation
this time I’d like to keep in touch
I’m a likkle bit wiser, a whole lot tougher
if I suffer through another nightmare tonight,
we’ll chalk it up as another chapter to write, all right?
or wrong or somewhere down the middle of the road
I wanna see you again in a scene with the backdrop a perfect ten
and the music can take us back to the spot right then
from black and white to a sepia tone
some dreams come with a tint or in monochrome
from black and white to my skin tone
some dreams have a stint on the microphone

(Chorus)

Okay we can take it all back to the register
and start all over from the canister
let’s break it all down into pieces of bright
moments that pass by like a meteorite
throw on your favorite jacket and you’re good to roll
on the analog trail and you look the role
just stroll through the trees and let your miseries go
sunshine hurricane all the highs and lows

We can take it all back to the register
and start all over from the canister
let’s break it all down into pieces of bright
moments that pass by like a meteorite

Sans titre

8h00
Des autoroutes désertes. Des châteaux d’eau déserts. Des ponts, des trains, des fossés de drainage, des bassins d’orage, des immeubles de bureaux, des préaux, des parkings infinis, déserts. Désert, désert, désert. Grands sont les déserts, et tout est désert. Notre civilisation gît, transformée en ruine, en fantasme, en rêve, en erreur. La fantastique infrastructure qui nous portait, nous supportait, qui servait de fond et de justification à notre être, à notre conduite, à notre nomos, eh bien, n’est plus, s’efface, s’excuse, s’effondre, prend congé. Cruelle ironie du sort : tout d’un coup tout cela gît, repose dans le calme, monstrueusement ridicule et poétique. Les choses, toutes les choses nous ont abandonné d’un coup, sans même l’habituelle formule maladroite, le petit mot griffonné entre remords et soulagement, ou le rouge à lèvres sur le miroir de la salle de bain. Je te quitte. Nous te quittons. Bon. Voilà. C’est comme ça.

Mais rien, absolument rien n’égale en en grandeur et en déréliction tragique l’aéroport désert. Splendeur marmoréenne du vide, temple érigé à l’absurde dont les voix électroniques sont les vestales, infatigables dans leur relance mécanique des diphtongues. Terra incognita, nouveau Graal, nouvel état de tout, nouveau monde. On le parcourt en apesanteur, avec une joie sauvage, en aventurier. C’est une merveille. Tout ce que nous avions patiemment, lentement, consciencieusement érigé, en un éclair, nous échappe comme frappé par un sort magique. Tchac, tout devient des choses, là, en face de nous, ni hostiles ni amicales. Juste des choses qui ne sont manifestement pas nous. Et les mots eux-aussi, un par un, plus fluents et ambigus que jamais, nous échappent, partent rejoindre les choses. L’horrible de notre condition nous saisit : nous sommes absolument seuls. Tout cela n’était qu’une illusion, un décor, un prétexte, une erreur, une projection névrotique.

Nous errons là-dedans comme Don Quichotte. Comme Oedipe. Nous flottons entre les bips obstinés des machines rendues folles, nous glissons entre les sièges vides sous l’oeil attentifs des robots, sous le scalpel des scanners. Nous suivons un procès improbable qui est notre nouveau destin. C’est beau. Nous n’y comprenons plus rien. Nous sommes définitivement, profondément, ontologiquement perdus. Mais d’où vient alors ce sourire qui grandit, cette ironie absolument ravageuse, cette esplièglerie qui est partout? D’où vient, je ne trouve pas d’autre mot depuis huit semaines, cette joie secrète?

***

Cette joie secrète.

***

C’est Alphaville. Dans un instant Anna Karina va venir me chuchoter du Eluard de sa voix rauque. Je serai prêt.

9h30

Le geste professionnel, devenu immédiatement routinier, précis et en même temps rêveur, distrait — du genre qui va avec une conversation entre collègues — de l’hôtesse qui scanne la température des gens avant l’embarquement, en braquant un genre de pistolet sur leur front. Cela fait exactement le même bip que le scan de la carte d’embarquement. Nous glissons.

10h30
Combien y-a-t-il de selfies de masques à chaque seconde? Des centaines? Des milliers? Des dizaines de milliers? Plus encore? Et quelle est donc cette fierté de les porter? Celle de soldats en uniforme? Celle d’écoliers en uniforme? Celle de comédiens déguisés? Sommes-nous des comédiens qui jouent à être des personnages? Des personnes (per-sonare) qui jouent la comédie? Sommes-nous pour un instant, par la grâce des circonstances, la personne que nous voudrions être? Que nous croyons être? Et qu’est-ce donc qui s’est réfugié dans nos yeux? Quelque chose qui attendait là? Et qui attendait quoi, quel moment? Celui-ci, là, maintenant? Maintenant, comprenez-vous, frères humains? Maintenant.

11h20

Des montagnes bleu sombre, piquetées de neige, qui émergent de la couche de nuages.

23h00

Dormir ici à Corcone, dans la bouche du diable. Cette journée c’était comme une vie. Je n’arrive toujours pas bien à saisir de quoi je fais le recel.

Sans titre

10h

Bizarrement, le premier jour du reste de la vie est un lundi. On ne sait si c’est rassurant ou décevant. ‘On ne sait’ est désormais notre préfixe perpétuel, notre mantra, que nous portons, livide, au-devant de nous comme nos masques. Une sorte de mufle, ou de groin, ou encore une étiquette béante, un libelle sans slogan. Feuilles blanches, points d’interrogations. Suspens. Dieux et mortels, questions et réponses, promesses et aigreurs se toisent de travers sous le ciel gris.

15h

Nous avons appris beaucoup de choses. Nous avons appris à nous mâcher nous-mêmes et à nous ruminer, comme dirait Nietzsche. Nous avons appris à ravaler nos grandes intentions, à différer nos grands soirs — nous avons appris à nous voir ce qui ne nous était jamais arrivé avant. Nous avons jeté un coup d’oeil aigu sur les mécanismes qui nous animent, nous avons appris à nous méfier des règlements, des gouvernements intérieurs et extérieurs.

***

Il y a un tristesse dans l’air, une tristesse nouvelle, une tristesse échue. Quelles que soient nos révolutions et nos ruptures, nous serons toujours promis, de loin en loin, à ces jours blancs, sans saveur et sans prise.

18h00

Après un journée de vents violents et de feuilles vertes déchiquetées, des rayons de soleil attardés viennent se glisser dans le bureau désert où je découpe les plans géants de la maison géante. Impression d’être un fétu pervers, balloté certes — mais fort capable de créer ses propres tourbillons. Ses propres attractions aussi.

22h00

Foucault. Les mots et les choses. Le phare et la nuit tout en même temps.

Canaux

Me charment absolument, dans cet étrange téléyoga que l’on pratique désormais sur Zoom, eh bien, les bruits de fond. Derrière la voix bien connue, ronde, chaude, vibrante — qui pratique une sorte de télévision personnelle, d’échange ambigu d’images — que voit-elle, à travers son dispositif de scrutation à distance, quand elle nous demande par exemple de ‘chanter mentalement la lettre ‘o’’? —— on distingue tout un monde menu de bruits qui dessinent un paysage, qui esquissent un lointain comme dans les arrière-plans fantastiques des portraits de la peinture flamande. Le miaulement d’un chat occasionnel, les rires lointains des enfants qui jouent, les efforts de quelqu’un qui essaie de ne pas faire de bruit et finit par en faire, le chant des oiseaux, et tout un jeu de craquements, de claquements, de grincements, de soupirs et de souffles, comme une musique. Le silence, encadré, dentelé par tous ces bruits — le silence qui passe dans un souffle à travers ce dispositif étrange et m’arrive à moi, sur mon tapis, et à mes condisciples que je ne vois pas. A travers une fenêtre, de là-bas, vers le Sacré-Coeur, passent les bruits de la vie et ils sont transportés jusqu’à moi comme par inadvertance, à leur insu. C’est une fenêtre d’un nouveau type. De nos jours, d’autres gens se connectent à Zoom pour simplement travailler en silence à plusieurs, comme ils le feraient dans une bibliothèque publique. Qu’est-ce donc que cette espèce de cérémonie? Peut-être est-ce la notion de filtre, ou de canal. Le monde extérieur nous arrive filtré, et c’est étrangement apaisant. L’ambigüté des sensations — le clocher de Martinville de Proust par exemple, sans arrêt changeant, fluent — nous est comme montrée, objectivée, traduite, codée, filtrée — et humanisée par là, elle est faite nôtre comme si on pouvait se repasser la bande pour mieux comprendre, pour mieux entendre. Le monde nous arrive écrit, dit, parlé, et nous changeons de canal, de longueur d’onde, de chaîne de cette étrange télévision. Un chant d’oiseau s’étire. Un silence enregistré devient étrangement éloquent. Sans nous en apercevoir, autrement qu’en enregistrant ce frémissement partagé de joie secrète, qu’il convient d’avoir la politesse, ou la prudence de ne pas voir, sans qu’officiellement rien de ce que nous appelions il n’y a pas si longtemps encore, réalité, n’ait vraiment changé, nous avons franchi une porte de la perception. La vie passe, mystérieuse caravane, dit Omar Khayyām. Nos mystérieux capteurs, ces charmants petits bruits, ces silences parfumés de Mai, tous en attestent. Nous enregistrons notre procession, notre Voyage tout en chantant silencieusement la lettre ‘o’.

‘Whimsical warrior‘

Photo Marcia Macmillan

‘I took this image of my daughter running through our paddocks as we returned home from a walk one afternoon. Dust storms of this magnitude have now become so normal that we no longer adjust our daily routine to accommodate them. My daughter is a quintessential farm girl who likes to dress up. A fragile, yet fearless nine-year-old, challenging mother nature to unleash herself in all her fury.’

Moi, cela me fait penser à la planète Mars, aux mondes nouveaux que nous craignons autant que nous les espérons, au moment que l’on vit maintenant. Ce petit texte et cette magnifique photo de Marcia Macmillan auraient leur place dans les chroniques martiennes de Ray Bradbury. Il y a la démesure des éléments domptés par une sorte de quotidienneté paranormale. La robe de la fillette, la promenade dans une nature inquiétante qui n’inquiète plus. La beauté n’est que le commencement du terrible, dit Rilke dans les Elegies de Duino. Peut-être aussi que le terrible – c’est-à-dire l’inconnu pour nous- n’est que le commencement du beau. Nous le savons bien, sinon pourquoi, à quoi dirions-nous ‘c’est beau’?

Exodus

So we gonna walk
Through the roads of creation
We the generation
Tread through great tribulation

Bob Marley

Exit. Exeunt. Cela arrivera, d’une manière ou d’une autre. Nous partirons. Nous partirons, à la campagne pour avoir plus d’air, sur ou sous les mers, sur les anciennes glaces, en haut des montagnes ou partout où nous trouverons un nouvel horizon. Cela semble inscrit en nous et c’est comme cela que nous avons commencé. Tous migrants, tous errants, tous divaguant à travers la création, du chaud vers le froid, du froid vers le chaud, du connu vers l’inconnu, de la proie vers l’ombre, de l’inhospitalier vers l’hospitalier, du décevant vers le promis. L’espèce humaine semble être cet animal névrosé qui a fabriqué l’image du monde, pour s’en sortir. La première image, le premier mot, la première fois que nous avons échangé une chose par son ectoplasme, son avatar par nous créé, ce troc-là, ce marché-là ou cette manipulation-là nous ont été fatals, ou bénéfiques, c’est selon. Cela nous a irrémédiablement décollé de la matérialité, de la réalité du monde. Depuis, nous prenons systématiquement les vessies pour des lanternes. Nous courons après les zébus imaginaires que d’abord, nous avons peints sur les parois de nos grottes à l’argile rouge — que d’abord, nous avons chaudement contenus, émerveillés, tout fiers, dans notre tête, notre esprit, notre conscience. Nous avons fait de notre névrose notre succès — encore que dernièrement, on pourrait mettre des bémols au succès. Nous allons aveugles comme Oedipe et nous projetons, nous projetons à l’envi. Nous ne sommes que pro-jet en vérité. Notre paletot aussi s’appelle Idéal, et tout, en vérité — sauf le monde sur lequel nous marchons mais que nous ne pouvons pas vraiment voir et comprendre. Nous ne pouvons, nous ne pourrons jamais vraiment coïncider, sauf par éclairs, malentendus, trouées, illuminations, hallucinations, épiphanies. Toujours, nous cinglons, cinglés que nous sommes. Que le vaisseau s’appelle Caravelle, ou Mayflower, ou Exodus, ou Endeavour, ou n’importe quoi d’autre, peu importe. Toujours nous déménageons dans nos têtes. Toujours nous imaginons des vertes prairies, et des terres promises, et des vallées enchantées. Nous nommons les choses que nous voyons, comme les astronomes arabes, et après nous croyons à nos noms, nous courons après en oubliant les avoir inventés. C’est tout de même loin dans la névrose, la psychose. Nous sommes azimutés. Nous avons tout de même inventé une religion qui dit que tout commencera une fois que nous serons morts, il faut le faire. ‘Are you satisfied / with the life you’re living?’ chante Bob. Et la réponse est non, toujours non évidemment. Il y a là une logique évolutionniste qui m’échappe. C’est peut-être tout simplement la logique du vivant, qui s’échappe, qui se sauve, qui prend ses jambes à son cou. Aujourd’hui encore, dans les graves prairies de l’Idéal, s’invente le monde nouveau. Tout va changer. Nous allons vivre différemment. Et il est peut-être là le secret ravissement, le secret frémissement que nous nous cachons à nous-mêmes comme un malaise depuis des jours, des semaines, des mois maintenant. C’est l’excitation de ce qui nous est promis, que nous inventons sans même en avoir conscience.

Sans titre

L’antiviral Remdésivir, C27H35N6O8P. Comment diable forgent-ils ces noms? Est-ce un docte ordinateur qui les pond dans le silence d’une panic room? Ou bien sont-ce les chercheurs fébriles qui assemblent les phonèmes? D’après le dictionnaire Merriam-Webster, rem- est d’origine indéterminée. On peut hasarder des goûts musicaux. -Desi- dénote la présence d’un analogue de l’adénosine, probablement de adenosine, tandis que -vir est un ‘élément de combinaison qui désigne un composé antiviral, de VIRUS’. Virus, du latin vīrus qui signifie suc, venin, poison. Il désignait originellement une substance organique (pus, etc.) susceptible de transmettre la maladie, mais aussi, ‘ une sécrétion avec des propriétés médicales ou magiques.’ On trouve aussi une base indo-européenne *uis ou *uīs, poison, venin, le grec īós, poison, le tokharien wase ou wäse, le sanskrit viṣáṃ, poison toujours, l’avesta viš, viša-(aussi vīš?), emprunté au bas allemand, lui-même emprunté au latin.

Moi, j’y vois d’autres choses, des sigmunderies. La rémission du désir. Aussi vir, qui en latin signifie le mâle, proche du sanskrit vira, héros, fort. Vir est aussi proche de virtus (vir-tus) qui signifie non pas la vertu au sens moderne, mais l’ensemble des qualités ‘qui font la valeur de l’homme moralement et physiquement’, d’après le Gaffiot. On peut légitimement se demander ce qu’aurait donné un Remdési-femina. M’intrigue aussi l’accent aigü qu’on a rajouté à cette création du laboratoire américain Guilead Sciences. Pouvoir le dire en français probablement. Et ses euphonies louches, désir, assouvir, servir, sévir, Elzévir, assouvir, asservir. Les mots aussi sont des virus qui contaminent et se contaminent, des formules et des codes magiques ou maléfiques qui s’insinuent dans nos organismes, nos systèmes de communication et de gouvernement — de commandement–, notre conscient et notre inconscient. Hasardeux eux aussi, échappés des laboratoires eux-aussi, issus d’une évolution étymologique non moins longue et torturée que l’évolution géologique de la terre ou biologique du vivant, ils vont leur destin errant, à l’amble et au galop, parfois morts et secs, parfois résurgents et triomphants.

10. Foucault

(Voix de Michel Foucault. Mais voix qui viendrait de très loin, d’une autre galaxie, avec des crachotements, des craquements, des sifflements, des vents spatiaux qui menacent à chaque instant d’emporter le sens. Voix captée par des antennes précautionneuses, anxieuses, tendues vers la Source. Comme si on récupérait un fichier audio très dégradé de Platon ou de Socrate. Voix qui dirait, par exemple, ceci.)

 

‘ Quand le Grec se confie à un médecin, ou à un maître de gymnastique, ou à un professeur de rhétorique – ou même à un philosophe, c’est pour arriver à un certain résultat. Ce résultat, ça va être la connaissance d’un métier, ou ça va être une perfection quelconque, ou ça va être la guérison – et l’obéissance n’est par rapport à ce résultat que le passage nécessaire, et pas toujours agréable. Il y a donc toujours dans l’obéissance grecque, ou en tous cas dans le fait que le Grec se soumet à un moment donné à la volonté et aux ordres de quelqu’un, un objet – ce sera la santé, la vertu, l’habileté, etc. – et une fin. C’est-à-dire que viendra le moment où ce rapport d’obéissance sera suspendu, et même renversé, après tout, quand on se soumet à un professeur de philosophie en Grèce c’est pour pouvoir arriver à un moment donné à être maître de soi. C’est-à-dire, à renverser ce rapport d’obéissance et à devenir son propre maître.

Or, dans l’obéissance chrétienne, il n’y a pas de fin. Car ce à quoi conduit l’obéissance chrétienne, qu’est-ce donc ? Tout simplement, l’obéissance. On obéit, pour pouvoir être obéissant. Pour arriver à un état d’obéissance. Ça, je crois que cette notion d’état d’obéissance est quelque chose, là aussi, de tout à fait nouveau, de tout à fait spécifique – vous ne le trouverez absolument pas auparavant. Disons encore que le terme vers lequel tend la pratique de l’obéissance, c’est ce qu’on appelle l’humilité. Laquelle humilité consiste à se sentir le dernier des hommes, consiste à recevoir les ordres de quiconque, à reconduire ainsi indéfiniment le rapport d’obéissance, et surtout à renoncer à sa volonté propre. Etre humble, ce n’est pas savoir que l’on a beaucoup péché, être humble, ce n’est pas simplement accepter que n’importe qui vous donne des ordres, et s’y plier ; être humble c’est au fond et surtout savoir que toute volonté propre est une volonté mauvaise. Si donc il y a une fin à l’obéissance, c’est un état d’obéissance défini par la renonciation. Et la renonciation définitive à toute volonté propre. La fin de l’obéissance, c’est de mortifier sa volonté, et de faire que sa volonté comme volonté propre soit morte. C’est-à-dire qu’il n’y ait pas d’autre volonté que n’avoir pas de volonté. Et c’est ainsi que Saint Benoît, dans le chapitre V de sa ‘Règle’, pour définir ce que sont les bons moines, dit ‘ils ne vivent plus de leur libre arbitre – ambulantes alieno judicio et imperio – ‘en marchant sous le jugement et l’imperium d’un autre’, ils désirent toujours que quelqu’un leur commande.’

12. Personae

(Instrumental. Les gens dans leurs appartements de l’immeuble d’en face. La vie mode d’emploi. Chorégraphie. Ils bougent, ils dansent dans la lumière de leur appartement qui est comme un fluide doré, un liquide amniotique, une ‘grasse liqueur’ qui bouge après eux en remous. Inhalent et expirent des particules brillantes. Créatures sous-marines. Demi-dieux et déesses.  La nuit, la phosphorescence bleue de leur téléphone portable virevolte autour de leur tête comme le filament pêcheur d’une baudroie.)