When it’s all over
— when the ashes have fallen
When it’s all over
— spinning debris dropped into a crispy streak of the Unknown
When it’s all over
— there will be like the wave of a movement,
— a powerful vector grabbing our guts
— acceleration
When it’s all over
— rhythmic strokes, scraping of bowls on the Grids
When it’s all over
— an eye on the others still gathered there
When it’s all over
— an eye on the half-opened horizon
— what a fantastic light over there on the sea, silk and gold! Silk and gold!
When it’s all over
— an eye in the eye of the Open
— an eye in the eye of the Tiger (oh, tigers and wild leaps in our veins!)
When it’s all over
— this song from the depths, this metaphysical Laughter, this sure hand of the Muse who ventures into Chance
When it’s all over
When it’s all over
When it’s all over.
Catégorie : Journal
Premiers pas
Quand tout sera terminé
— quand les cendres seront retombées
Quand tout sera terminé
— débris tournoyants retombés en une chape croustillante d’Inconnu
Quand tout sera terminé
— il y aura comme l’onde d’un mouvement,
— un Vecteur puissant saisissant nos tripes
— une accélération
Quand tout sera terminé
— coups rythmiques, raclement des gamelles sur les Grilles
Quand tout sera terminé
— un oeil sur les autres encore amassés là
Quand tout sera terminé
— un oeil sur l’horizon entr’ouvert
— quelle fantastique lumière là-bas sur la mer, soie et or! Soie et or!
Quand tout sera terminé
— un oeil dans l’oeil de l’Ouvert
— un oeil dans l’oeil du Tigre (oh, tigres et bonds sauvages dans nos veines!)
Quand tout sera terminé
— ce chant des profondeurs, ce Rire métaphysique, cette main sûre de la Muse qui s’aventure dans le Hasard
Quand tout sera terminé
Quand tout sera terminé
Quand tout sera terminé.
Difficult to write a song
What do I look a-like
What do I feel a-like
Whom do I be-long
Whom do I be-long
Comme rayons je me répands
Toujours parti, toujours écoulé
Souvenir d’une ancienne étoile
Rémanence d’un ancien rayon
Difficile à contenir
Difficile à retenir
What do I look a-like
What do I feel a-like
Whom do I be-long
Whom do I be-long
Lost airport
Pour paraphraser Peter Falk dans Les ailes du désir, ‘non pas l’aéroport où l’avion atterrit, mais l’aéroport où l’aéroport atterrit’. Ou plutôt, où la notion même d’aéroport se crashe. Des pistes muettes regardent des salles d’embarquement vides, qui à leur tour les scrutent de toute la vaine transparence de leurs plaques de verre. Le float flotte. Les signes cabalistiques tracés sur le tarmac, jaunes, rouges, noirs, blancs, n’intéressent ni les martiens ni les mouettes. Ils clignotent désespérément entre le statut de signe et celui de chose. Que signifient ces grands chiffres tracés face aux nuages? Quelles divinités invoquent-ils? Ici ‘Marseille’ a des airs de station interstellaire anonyme, une sorte de Belgique flottante et grise, de Charleroi cosmique. Toutes les vingt-deux minutes une voix enregistrée et robotique nous rappelle — après un bref chant de cigales synthétiques — de nous tenir à un mètre les uns des autres et de porter un masque. ‘Nous’ étant un couple d’anglais sénescents, un teckel et moi. Soixante mètres nous séparent dans un terminal si parfaitement vide qu’il en craque d’ennui, sous l’effet combiné de la dilatation des structures d’acier et d’aluminium, et de honte de sa profonde, totale inutilité. Il y a aussi un certain nombre de machines qui vrombissent, qui vibrent ou qui bipent sans réussir non plus à occuper le vide. Les frigos de la cafétéria fermée. Les distributeurs Selecta où de loin en loin l’un de nous, sauf le chien, vient chercher un café. Il y a aussi des climatiseurs, des ventilateurs, des caméras de vidéosurveillance, des écrans de contrôle, des hauts-parleurs, des capteurs, des panneaux lumineux d’affichage qui n’affichent rien d’autre qu’une danse folle de pixels. Tout cela tourne absolument en vain. L’aéroport est devenu une structure d’observation du Néant. Ma vieille obsession du Vaisseau revient me hanter : je croise, allongé derrière les hautes vitres obliques sur une couchette ergonomique de cosmonaute, ou de khasmanaute. Je traverse des immensités de ciel gris, je survole les montagnes bleues, je fends le temps et ses craquements comme une étrave mélancolique. Plus étrange que tout, les cris lointains d’un bébé retentissent dans l’aérogare. Le vieillard anglais mène une morne et interminable conversation d’affaires en glissant sur la moquette verte piquetée de bleu. On entend de loin en loin, en écho, fine… yeah… alright… ok… On attend un avion improbable, une réunion hypothétique, un rendez-vous dans les limbes virtuelles. On n’a plus ni faim, ni soif, ni froid, ni sommeil. On n’éprouve plus ni anxiété, ni colère, ni excitation, ni ennui. On n’éprouve plus rien. On ronronne comme un frigo. On a atteint la stase ultime, la transformation en lichen, en diode, en schéma. J’ai une pensée pour les archéologues du futur qui tireront du sable, de la glace ou de la cendre les reliefs de nos aéroports. Il contempleront perplexes les pistes de béton interminables, les kilomètres d’acier inoxydable, de verre, les multiplications fragments de machines absurdes et essaieront de se représenter de quoi cela pouvait bien être la célébration. De quoi sommes-nous la célébration?
Can’t stop listening to that song. Thanks Gabi
luv-sic-pt3-feat-shing02
It’s funny how the music put times in perspective
Add a soundtrack to your life and perfect it
Whenever you are feeling blue keep walking and we can get far
Wherever you are
Like a movie that you can’t predict
Like a book that you can’t resist
I sing along a song that’s oh so sensual
bring along a sip to make it all so sexual
verbally that is, making love to the music means vibing to the beat at night
with the whole city fast asleep, out cold
true words seem to rise to the lips, take hold
of a poet in me, most powerfully
I feel free when the world doesn’t owe it to me
It’s so hard to find a gig that lives up to the billing,
trying to find a reason to work, god willing
I admit, my thinking is wishful
like a star upon a child gazing up to the ceiling
how far do we have to stretch the truth
to fit the lifestyles borrowed and overdue
we can take it all back to the register
and start all over from the canister
let’s break it all down into pieces of bright
moments that pass by like a meteorite
throw on your favorite reel that’s good to go
on the analog player watch the people glow
sit back to the breeze let the memories flow
comedy tragedy all the highs and lows
(Chorus)
Like your moves that I can’t predict
Like your look that I can’t resist
The ting-a-ling feeling was oh so mutual
The lingering appeal was so unusual
Herbally what is, medicine to a lone soul can become poison to some
with the whole body fast asleep, out cold
True vision seem to come to the eye, take hold
of a prophet in me most visibly
I see clear when the world doesn’t show it to me
It’s so hard to make sense in a cycle of billing,
trying to find a reason to quit and make a killing
I admit, our dealing is painful
like a star upon a child staring down from the ceiling
how far do we have to stretch the picture
before pixelating the human texture
we can take it all back to the register
and start all over from the canister
let’s save it all up for an ultimate prize
homecoming gathering with a big surprise
throw on your favorite record that’s good to go
on the analog table and it’s hooked to blow
sit back with ease and hear the emcee flow
hi-hat kick drum all the highs and lows
(Chorus)
Um, third time’s the charm, hopefully
when I chime on your door you’d still let me in
after all these years
the room that you caved in my heart is exactly the same as you left it
I realize that you have moved on
new styles and cliques like them silent flicks
I’m speechless in this golden occasion
the beautiful expression on the silver creation
this time I’d like to keep in touch
I’m a likkle bit wiser, a whole lot tougher
if I suffer through another nightmare tonight,
we’ll chalk it up as another chapter to write, all right?
or wrong or somewhere down the middle of the road
I wanna see you again in a scene with the backdrop a perfect ten
and the music can take us back to the spot right then
from black and white to a sepia tone
some dreams come with a tint or in monochrome
from black and white to my skin tone
some dreams have a stint on the microphone
(Chorus)
Okay we can take it all back to the register
and start all over from the canister
let’s break it all down into pieces of bright
moments that pass by like a meteorite
throw on your favorite jacket and you’re good to roll
on the analog trail and you look the role
just stroll through the trees and let your miseries go
sunshine hurricane all the highs and lows
We can take it all back to the register
and start all over from the canister
let’s break it all down into pieces of bright
moments that pass by like a meteorite
Sans titre
8h00
Des autoroutes désertes. Des châteaux d’eau déserts. Des ponts, des trains, des fossés de drainage, des bassins d’orage, des immeubles de bureaux, des préaux, des parkings infinis, déserts. Désert, désert, désert. Grands sont les déserts, et tout est désert. Notre civilisation gît, transformée en ruine, en fantasme, en rêve, en erreur. La fantastique infrastructure qui nous portait, nous supportait, qui servait de fond et de justification à notre être, à notre conduite, à notre nomos, eh bien, n’est plus, s’efface, s’excuse, s’effondre, prend congé. Cruelle ironie du sort : tout d’un coup tout cela gît, repose dans le calme, monstrueusement ridicule et poétique. Les choses, toutes les choses nous ont abandonné d’un coup, sans même l’habituelle formule maladroite, le petit mot griffonné entre remords et soulagement, ou le rouge à lèvres sur le miroir de la salle de bain. Je te quitte. Nous te quittons. Bon. Voilà. C’est comme ça.
Mais rien, absolument rien n’égale en en grandeur et en déréliction tragique l’aéroport désert. Splendeur marmoréenne du vide, temple érigé à l’absurde dont les voix électroniques sont les vestales, infatigables dans leur relance mécanique des diphtongues. Terra incognita, nouveau Graal, nouvel état de tout, nouveau monde. On le parcourt en apesanteur, avec une joie sauvage, en aventurier. C’est une merveille. Tout ce que nous avions patiemment, lentement, consciencieusement érigé, en un éclair, nous échappe comme frappé par un sort magique. Tchac, tout devient des choses, là, en face de nous, ni hostiles ni amicales. Juste des choses qui ne sont manifestement pas nous. Et les mots eux-aussi, un par un, plus fluents et ambigus que jamais, nous échappent, partent rejoindre les choses. L’horrible de notre condition nous saisit : nous sommes absolument seuls. Tout cela n’était qu’une illusion, un décor, un prétexte, une erreur, une projection névrotique.
Nous errons là-dedans comme Don Quichotte. Comme Oedipe. Nous flottons entre les bips obstinés des machines rendues folles, nous glissons entre les sièges vides sous l’oeil attentifs des robots, sous le scalpel des scanners. Nous suivons un procès improbable qui est notre nouveau destin. C’est beau. Nous n’y comprenons plus rien. Nous sommes définitivement, profondément, ontologiquement perdus. Mais d’où vient alors ce sourire qui grandit, cette ironie absolument ravageuse, cette esplièglerie qui est partout? D’où vient, je ne trouve pas d’autre mot depuis huit semaines, cette joie secrète?
***
Cette joie secrète.
***
C’est Alphaville. Dans un instant Anna Karina va venir me chuchoter du Eluard de sa voix rauque. Je serai prêt.
9h30
Le geste professionnel, devenu immédiatement routinier, précis et en même temps rêveur, distrait — du genre qui va avec une conversation entre collègues — de l’hôtesse qui scanne la température des gens avant l’embarquement, en braquant un genre de pistolet sur leur front. Cela fait exactement le même bip que le scan de la carte d’embarquement. Nous glissons.
10h30
Combien y-a-t-il de selfies de masques à chaque seconde? Des centaines? Des milliers? Des dizaines de milliers? Plus encore? Et quelle est donc cette fierté de les porter? Celle de soldats en uniforme? Celle d’écoliers en uniforme? Celle de comédiens déguisés? Sommes-nous des comédiens qui jouent à être des personnages? Des personnes (per-sonare) qui jouent la comédie? Sommes-nous pour un instant, par la grâce des circonstances, la personne que nous voudrions être? Que nous croyons être? Et qu’est-ce donc qui s’est réfugié dans nos yeux? Quelque chose qui attendait là? Et qui attendait quoi, quel moment? Celui-ci, là, maintenant? Maintenant, comprenez-vous, frères humains? Maintenant.
11h20
Des montagnes bleu sombre, piquetées de neige, qui émergent de la couche de nuages.
23h00
Dormir ici à Corcone, dans la bouche du diable. Cette journée c’était comme une vie. Je n’arrive toujours pas bien à saisir de quoi je fais le recel.
Sans titre
10h
Bizarrement, le premier jour du reste de la vie est un lundi. On ne sait si c’est rassurant ou décevant. ‘On ne sait’ est désormais notre préfixe perpétuel, notre mantra, que nous portons, livide, au-devant de nous comme nos masques. Une sorte de mufle, ou de groin, ou encore une étiquette béante, un libelle sans slogan. Feuilles blanches, points d’interrogations. Suspens. Dieux et mortels, questions et réponses, promesses et aigreurs se toisent de travers sous le ciel gris.
15h
Nous avons appris beaucoup de choses. Nous avons appris à nous mâcher nous-mêmes et à nous ruminer, comme dirait Nietzsche. Nous avons appris à ravaler nos grandes intentions, à différer nos grands soirs — nous avons appris à nous voir ce qui ne nous était jamais arrivé avant. Nous avons jeté un coup d’oeil aigu sur les mécanismes qui nous animent, nous avons appris à nous méfier des règlements, des gouvernements intérieurs et extérieurs.
***
Il y a un tristesse dans l’air, une tristesse nouvelle, une tristesse échue. Quelles que soient nos révolutions et nos ruptures, nous serons toujours promis, de loin en loin, à ces jours blancs, sans saveur et sans prise.
18h00
Après un journée de vents violents et de feuilles vertes déchiquetées, des rayons de soleil attardés viennent se glisser dans le bureau désert où je découpe les plans géants de la maison géante. Impression d’être un fétu pervers, balloté certes — mais fort capable de créer ses propres tourbillons. Ses propres attractions aussi.
22h00
Foucault. Les mots et les choses. Le phare et la nuit tout en même temps.
Canaux
Me charment absolument, dans cet étrange téléyoga que l’on pratique désormais sur Zoom, eh bien, les bruits de fond. Derrière la voix bien connue, ronde, chaude, vibrante — qui pratique une sorte de télévision personnelle, d’échange ambigu d’images — que voit-elle, à travers son dispositif de scrutation à distance, quand elle nous demande par exemple de ‘chanter mentalement la lettre ‘o’’? —— on distingue tout un monde menu de bruits qui dessinent un paysage, qui esquissent un lointain comme dans les arrière-plans fantastiques des portraits de la peinture flamande. Le miaulement d’un chat occasionnel, les rires lointains des enfants qui jouent, les efforts de quelqu’un qui essaie de ne pas faire de bruit et finit par en faire, le chant des oiseaux, et tout un jeu de craquements, de claquements, de grincements, de soupirs et de souffles, comme une musique. Le silence, encadré, dentelé par tous ces bruits — le silence qui passe dans un souffle à travers ce dispositif étrange et m’arrive à moi, sur mon tapis, et à mes condisciples que je ne vois pas. A travers une fenêtre, de là-bas, vers le Sacré-Coeur, passent les bruits de la vie et ils sont transportés jusqu’à moi comme par inadvertance, à leur insu. C’est une fenêtre d’un nouveau type. De nos jours, d’autres gens se connectent à Zoom pour simplement travailler en silence à plusieurs, comme ils le feraient dans une bibliothèque publique. Qu’est-ce donc que cette espèce de cérémonie? Peut-être est-ce la notion de filtre, ou de canal. Le monde extérieur nous arrive filtré, et c’est étrangement apaisant. L’ambigüté des sensations — le clocher de Martinville de Proust par exemple, sans arrêt changeant, fluent — nous est comme montrée, objectivée, traduite, codée, filtrée — et humanisée par là, elle est faite nôtre comme si on pouvait se repasser la bande pour mieux comprendre, pour mieux entendre. Le monde nous arrive écrit, dit, parlé, et nous changeons de canal, de longueur d’onde, de chaîne de cette étrange télévision. Un chant d’oiseau s’étire. Un silence enregistré devient étrangement éloquent. Sans nous en apercevoir, autrement qu’en enregistrant ce frémissement partagé de joie secrète, qu’il convient d’avoir la politesse, ou la prudence de ne pas voir, sans qu’officiellement rien de ce que nous appelions il n’y a pas si longtemps encore, réalité, n’ait vraiment changé, nous avons franchi une porte de la perception. La vie passe, mystérieuse caravane, dit Omar Khayyām. Nos mystérieux capteurs, ces charmants petits bruits, ces silences parfumés de Mai, tous en attestent. Nous enregistrons notre procession, notre Voyage tout en chantant silencieusement la lettre ‘o’.
‘Whimsical warrior‘
Photo Marcia Macmillan
‘I took this image of my daughter running through our paddocks as we returned home from a walk one afternoon. Dust storms of this magnitude have now become so normal that we no longer adjust our daily routine to accommodate them. My daughter is a quintessential farm girl who likes to dress up. A fragile, yet fearless nine-year-old, challenging mother nature to unleash herself in all her fury.’
Moi, cela me fait penser à la planète Mars, aux mondes nouveaux que nous craignons autant que nous les espérons, au moment que l’on vit maintenant. Ce petit texte et cette magnifique photo de Marcia Macmillan auraient leur place dans les chroniques martiennes de Ray Bradbury. Il y a la démesure des éléments domptés par une sorte de quotidienneté paranormale. La robe de la fillette, la promenade dans une nature inquiétante qui n’inquiète plus. La beauté n’est que le commencement du terrible, dit Rilke dans les Elegies de Duino. Peut-être aussi que le terrible – c’est-à-dire l’inconnu pour nous- n’est que le commencement du beau. Nous le savons bien, sinon pourquoi, à quoi dirions-nous ‘c’est beau’?
Exodus
So we gonna walk
Through the roads of creation
We the generation
Tread through great tribulation
Bob Marley
Exit. Exeunt. Cela arrivera, d’une manière ou d’une autre. Nous partirons. Nous partirons, à la campagne pour avoir plus d’air, sur ou sous les mers, sur les anciennes glaces, en haut des montagnes ou partout où nous trouverons un nouvel horizon. Cela semble inscrit en nous et c’est comme cela que nous avons commencé. Tous migrants, tous errants, tous divaguant à travers la création, du chaud vers le froid, du froid vers le chaud, du connu vers l’inconnu, de la proie vers l’ombre, de l’inhospitalier vers l’hospitalier, du décevant vers le promis. L’espèce humaine semble être cet animal névrosé qui a fabriqué l’image du monde, pour s’en sortir. La première image, le premier mot, la première fois que nous avons échangé une chose par son ectoplasme, son avatar par nous créé, ce troc-là, ce marché-là ou cette manipulation-là nous ont été fatals, ou bénéfiques, c’est selon. Cela nous a irrémédiablement décollé de la matérialité, de la réalité du monde. Depuis, nous prenons systématiquement les vessies pour des lanternes. Nous courons après les zébus imaginaires que d’abord, nous avons peints sur les parois de nos grottes à l’argile rouge — que d’abord, nous avons chaudement contenus, émerveillés, tout fiers, dans notre tête, notre esprit, notre conscience. Nous avons fait de notre névrose notre succès — encore que dernièrement, on pourrait mettre des bémols au succès. Nous allons aveugles comme Oedipe et nous projetons, nous projetons à l’envi. Nous ne sommes que pro-jet en vérité. Notre paletot aussi s’appelle Idéal, et tout, en vérité — sauf le monde sur lequel nous marchons mais que nous ne pouvons pas vraiment voir et comprendre. Nous ne pouvons, nous ne pourrons jamais vraiment coïncider, sauf par éclairs, malentendus, trouées, illuminations, hallucinations, épiphanies. Toujours, nous cinglons, cinglés que nous sommes. Que le vaisseau s’appelle Caravelle, ou Mayflower, ou Exodus, ou Endeavour, ou n’importe quoi d’autre, peu importe. Toujours nous déménageons dans nos têtes. Toujours nous imaginons des vertes prairies, et des terres promises, et des vallées enchantées. Nous nommons les choses que nous voyons, comme les astronomes arabes, et après nous croyons à nos noms, nous courons après en oubliant les avoir inventés. C’est tout de même loin dans la névrose, la psychose. Nous sommes azimutés. Nous avons tout de même inventé une religion qui dit que tout commencera une fois que nous serons morts, il faut le faire. ‘Are you satisfied / with the life you’re living?’ chante Bob. Et la réponse est non, toujours non évidemment. Il y a là une logique évolutionniste qui m’échappe. C’est peut-être tout simplement la logique du vivant, qui s’échappe, qui se sauve, qui prend ses jambes à son cou. Aujourd’hui encore, dans les graves prairies de l’Idéal, s’invente le monde nouveau. Tout va changer. Nous allons vivre différemment. Et il est peut-être là le secret ravissement, le secret frémissement que nous nous cachons à nous-mêmes comme un malaise depuis des jours, des semaines, des mois maintenant. C’est l’excitation de ce qui nous est promis, que nous inventons sans même en avoir conscience.


