Sans titre

Dimanche soir. Le énième dimanche soir. La continuation d’une suite multi-millénaire de dimanches soirs. Une trajectoire, si l’on veut. Maintenant, c’est encore autre chose qui s’accomplit. On boit des verres en terrasse. On admire le pâle soleil couchant au-dessus des immeubles, depuis le petit temple de Sybille en haut du parc. On marche dans le calme silence du dimanche soir, observés par des citoyens à leur balcon. C’est tout à fait le dimanche soir de L’étranger de Camus. Une sorte de mécanique humaine, de ballet social, de ballet cosmique aussi. Mais ce soir il manque quelque chose. Les rituels rassurants sonnent creux. Les gestes tournent à vide. On a l’impression que les gens n’y croient pas, qu’ils les accomplissent mécaniquement, ces rituels. Ils miment le dimanche soir, ils le jouent — ils l’interprètent sans zèle. Ils sont des hommes feints dans une scène feinte. Quelque chose a déserté le plateau, il règne une atmosphère de vacances frelatées, de demi-deuil, de fausse insouciance. Pour faire un vrai dimanche soir, il faut la peur du lundi, il faut se bander inconsciemment en prévision du sursaut d’activité, de performance. Contre le combat. Or, de combat, point. Tout est annulé, reporté, décalé, anesthésié. L’humanité ne sait pas où elle va. Elle ne s’est pas remise de la démonstration de son inutilité et de sa vacuité. Elle erre, elle songe, elle vague. Nous cherchons le dimanche soir, nous cherchons le sens du dimanche soir comme le ‘Dichter’ cherche la Potsdamer Platz. ‘Ich kann den Potsdamer Platz nicht finden…’

Foucault #5 — remarques sur ‘Les mots et les choses’

Les mots, par leur assonnance, leur ressemblance, leur congruence, leur solidarité — le fait que chacun vienne au crédit ou en renfort de l’autre –, leur rivalité — le fait que chacun se ‘batte’ pour être le mot juste — constituent une maille fine, souple et résistante, un filet de définition qui ‘attrape’ les sensations et par là, pour nous, le monde. Le clocher de Martinville est ineffable, il est situé à une distance infinie quand bien même la calèche du narrateur se rapproche, alors que les angles sur cette chose ineffable ne cessent de changer et qu’une vision composite de cette chose ineffable, de ce phénomène ineffable, peu à peu, s’organise, se constitue. Mais la maille souple, serrée, la fine définition du langage de Proust intercepte, compose, restitue les sensations et fabrique une réplique du clocher comme un faussaire d’une habileté inouïe. Tout à coup le clocher existe, à travers les pages, à travers les longs coups de fouet des phrases — il existe autant que puisse existe n’importe quel phénomène du monde réel. Il est littéralement reconstitué, remplacé même, comme est remplacé, dans la nouvelle de Borgès, le monde par la carte à l’échelle un des fantasques géographes. La structure réticulaire du langage, les forces invisibles qui lient les mots entre eux, nourrie par un usage multi-millénaire, attrapent, interceptent et transforment les flux codés de sensations, de souvenirs, de pulsions conscientes, semi-conscientes ou inconscientes qui nous traversent en permanence. Stream of consciousness — Wolff, Proust, Joyce — mais flux inconscient aussi. Les mots, dans un langage accompli, sont une ligne d’arrières implacables, un rideau défensif que rien ne percera — quand bien même ce serait la plus subtile nuance, le plus modeste mot, la plus petite conjonction ou interjection, onomatopée ou simple cri qui intercepterait une sensation fulgurante. Les mots, la structure réticulaire des mots jetée en vaste filet, en matrice invisible sur le monde, littéralement attrapent tout et nous restituent le monde. Nous élevons en face du monde un monde concurrent, représentation codée dit Foucault, miroir comme dans les Ménines de Velasquez, qui peu à peu, imperceptiblement, remplace le monde et nous permet de le manier, d’y évoluer avec intention et projet.

Immer wieder

‘Encore et encore, même si nous connaissons bien le paysage de l’amour…’, commence le fameux poème de Rilke, qui est sans doute ‘le’ poème. Il faudrait tout dire, évidemment. L’étrange paysage vu à travers la fenêtre verdâtre du train, comme matricé, grainé, pixellisé. Les contrôles de police à la gare du Nord, cette police qui prend en photo les gamins en gros plan et fouille avec cette image dans sa matrice de surveillance et de contrôle. La peur qui flotte dans les yeux des gens au-dessus des masques. Le petit sourire de plaisir gêné du client qui vient me chercher à la gare avec sa Porsche. Le sanglier qui traverse la route, qui traversera toujours la route comme dans un film de Claude Sautet. Le plaisir de revoir la maison dix ans plus tard, le plaisir obscur, le véritable mystère de l’architecture qui s’éloigne de vous, qui dérive dans le temps et toujours revient, en boucles précises. Le plaisir des choses dessinées, des choses matérielles, autrefois intellectuelles, qui coïncident et s’échappent : cette rambarde, cette pierre, cette vitre. Les choses qui palpitent et coïncident, qui vibrent et s’érodent. Encore et encore. Immer wieder. Time and again. Il faudrait tout dire, tout écrire, tout faire passer à la moulinette de l’écriture, tout faire passer dans la matrice ou le tamis d’orpailleur analogique de l’écriture. Il faudrait, comme dit Foucault, faire coïncider la construction minutieuse du discours, le flot analogique du discours avec l’immédiate totalité ineffable des sensations, il faudrait multiplier les figures cabalistiques de l’écriture — la proposition, l’articulation, la désignation, la dérivation — en face d’un seul instant glorieux. Mais pourquoi donc, après tout? A quoi bon? Est-ce une forme de folie maniaque, cette rage de l’expression? Pourquoi donc mouliner ce journal, dans la nuit, alors que quelque part dans un appartement inconnu, un vieillard râle de douleur, ou de plaisir? Qu’une voiture de police passe avec sa sirène absurde? Que le monde se laisse aller à son ineffable rumeur? Pourquoi enfiler ces phrases qui fourmillent, qui dérapent comme un attelage de chihuahuas sur un carrelage trop lisse? Ces mots qui pétaradent comme les six cylindres de la Porsche tandis que le sanglier éternel galope dans son éternel moment suspendu? Parmi les fleurs, tourné face au ciel? Zwischen die Blumen, gegenüber dem Himmel? Pourquoi cette compulsion quand un seul instant suffit? On ne sait pas, bien sûr. On entreprend de raconter les brins d’herbe un par un, les nuages un par un. On traduit, on transcrit, on analogise, on tamise, c’est ça qu’on fait quand on écrit — Foucault, les mots et les choses — ou plutôt devrait-on plus justement dire, c’est ça qui se fait quand on écrit car ce nuage, cette Porsche, ce sanglier, cet adolescent qui balbutie, ce sentiment glorieux et inquiétant, cette phrase même pompeuse qui sort de nulle part — SONT ces signes, ces mots, ces griffures. Encore et encore.

nine-teen-eighty-four

Eurythmics, Annie Lennox, Dave Stewart — Sexcrime, 1984

Can I take this for granted

With your eyes over me?

In this place

This wintery home

I know there’s always someone in

Sex crime

Sex crime

(Nineteen eighty-four)

(Nineteen eighty-four)

And so I face the wall

Turn my back against it all

How I wish I’d been unborn

Wish I was unliving here

Sex crime

Sex crime

(Nineteen eighty-four)

(Nineteen eighty-four)

I’ll pull the bricks down

One by one

Leave a big hole in the wall

Just where you are looking in

Sexcrime

Sexcrime

(Nineteen eighty-four)

(Nineteen eighty-four)

(Nineteen eighty-four)

(Nineteen eighty-four)

(Nineteen eighty-four)

(Nineteen eighty-four)

Météorologie du vide

Nous garderons de ce vide en nous. Encapsulé, comme un gaz immémorial et précieux. Des cavités, des lacs sombres, des mers intérieures découvertes au prix de nombreux détours et dont nous nous souviendrons du chemin. Le vide nous est constitutif comme les étoiles, la poussière, la boue, l’eau. C’est creux que nous éprouvons – et le mystérieux réglage, alignement, tuning de l’écriture s’opère quand les pressions du dedans et du dehors s’équilibrent, quand flux et ondes, sensations et pensées parcourent indifféremment le vide du dehors et du dedans, dans le sifflement ténu de nos os d’oiseaux. Nous garderons cela, comme un plage accessible, quoiqu’éloignée, de nous-mêmes. Une ressource. Une mine. Une source.

Scène fleuve

I see the boys of summer in their ruin

Lay the gold tithings barren,

Setting no store by harvest, freeze the soils;

There in their heat the winter floods

Of frozen loves they fetch their girls,

And drown the cargoed apples in their tides.

Dylan Thomas, 18 poems

***

Ils étaient là couchés dans leurs forces en attente, dans l’onde bleue du fleuve, parmi les roseaux. Ils étaient tapis comme des fauves sous le ciel bleu, sous le soleil. Une bouteille rafraîchissait à leurs pieds pendant qu’ils checkaient leur portable d’un air nonchalant. Leur nonchalance était un message, comme une musique, comme un code. Comme leurs lunettes de soleil dûment choisies et leurs maillots de bain. Ils reposaient dans leur force et leur message était tout de candeur, de pose, ils étaient comme les sémaphores de l’été. Ils étaient une proposition à la face du monde, et aussi une incompréhension incrédule. Ils étaient les tohu-bohus les plus triomphants et les péninsules démarrées. Ils étaient le poème qu’ils n’avaient ni lu, ni écrit, nul besoin. Ils étaient une espèce de défi à l’arrêt, de combat en attente, de muscle invisible qui se bande avant le vrai muscle. Ils étaient la promesse, et le défi, et le futur. Ils étaient comme un couple de Dieux grecs, chastes et ennuyés, sur Instagram. Le fleuve leur obéissait.

Firt steps

When it’s all over
— when the ashes have fallen
When it’s all over
— spinning debris dropped into a crispy streak of the Unknown
When it’s all over
— there will be like the wave of a movement,
— a powerful vector grabbing our guts
— acceleration
When it’s all over
— rhythmic strokes, scraping of bowls on the Grids
When it’s all over
— an eye on the others still gathered there
When it’s all over
— an eye on the half-opened horizon
— what a fantastic light over there on the sea, silk and gold! Silk and gold!
When it’s all over
— an eye in the eye of the Open
— an eye in the eye of the Tiger (oh, tigers and wild leaps in our veins!)
When it’s all over
— this song from the depths, this metaphysical Laughter, this sure hand of the Muse who ventures into Chance
When it’s all over
When it’s all over
When it’s all over.

Premiers pas

Quand tout sera terminé
— quand les cendres seront retombées
Quand tout sera terminé
— débris tournoyants retombés en une chape croustillante d’Inconnu
Quand tout sera terminé
— il y aura comme l’onde d’un mouvement,
— un Vecteur puissant saisissant nos tripes
— une accélération
Quand tout sera terminé
— coups rythmiques, raclement des gamelles sur les Grilles
Quand tout sera terminé
— un oeil sur les autres encore amassés là
Quand tout sera terminé
— un oeil sur l’horizon entr’ouvert
— quelle fantastique lumière là-bas sur la mer, soie et or! Soie et or!
Quand tout sera terminé
— un oeil dans l’oeil de l’Ouvert
— un oeil dans l’oeil du Tigre (oh, tigres et bonds sauvages dans nos veines!)
Quand tout sera terminé
— ce chant des profondeurs, ce Rire métaphysique, cette main sûre de la Muse qui s’aventure dans le Hasard
Quand tout sera terminé
Quand tout sera terminé
Quand tout sera terminé.

Lost airport

Pour paraphraser Peter Falk dans Les ailes du désir, ‘non pas l’aéroport où l’avion atterrit, mais l’aéroport où l’aéroport atterrit’. Ou plutôt, où la notion même d’aéroport se crashe. Des pistes muettes regardent des salles d’embarquement vides, qui à leur tour les scrutent de toute la vaine transparence de leurs plaques de verre. Le float flotte. Les signes cabalistiques tracés sur le tarmac, jaunes, rouges, noirs, blancs, n’intéressent ni les martiens ni les mouettes. Ils clignotent désespérément entre le statut de signe et celui de chose. Que signifient ces grands chiffres tracés face aux nuages? Quelles divinités invoquent-ils? Ici ‘Marseille’ a des airs de station interstellaire anonyme, une sorte de Belgique flottante et grise, de Charleroi cosmique. Toutes les vingt-deux minutes une voix enregistrée et robotique nous rappelle — après un bref chant de cigales synthétiques — de nous tenir à un mètre les uns des autres et de porter un masque. ‘Nous’ étant un couple d’anglais sénescents, un teckel et moi. Soixante mètres nous séparent dans un terminal si parfaitement vide qu’il en craque d’ennui, sous l’effet combiné de la dilatation des structures d’acier et d’aluminium, et de honte de sa profonde, totale inutilité. Il y a aussi un certain nombre de machines qui vrombissent, qui vibrent ou qui bipent sans réussir non plus à occuper le vide. Les frigos de la cafétéria fermée. Les distributeurs Selecta où de loin en loin l’un de nous, sauf le chien, vient chercher un café. Il y a aussi des climatiseurs, des ventilateurs, des caméras de vidéosurveillance, des écrans de contrôle, des hauts-parleurs, des capteurs, des panneaux lumineux d’affichage qui n’affichent rien d’autre qu’une danse folle de pixels. Tout cela tourne absolument en vain. L’aéroport est devenu une structure d’observation du Néant. Ma vieille obsession du Vaisseau revient me hanter : je croise, allongé derrière les hautes vitres obliques sur une couchette ergonomique de cosmonaute, ou de khasmanaute. Je traverse des immensités de ciel gris, je survole les montagnes bleues, je fends le temps et ses craquements comme une étrave mélancolique. Plus étrange que tout, les cris lointains d’un bébé retentissent dans l’aérogare. Le vieillard anglais mène une morne et interminable conversation d’affaires en glissant sur la moquette verte piquetée de bleu. On entend de loin en loin, en écho, fine… yeah… alright… ok… On attend un avion improbable, une réunion hypothétique, un rendez-vous dans les limbes virtuelles. On n’a plus ni faim, ni soif, ni froid, ni sommeil. On n’éprouve plus ni anxiété, ni colère, ni excitation, ni ennui. On n’éprouve plus rien. On ronronne comme un frigo. On a atteint la stase ultime, la transformation en lichen, en diode, en schéma. J’ai une pensée pour les archéologues du futur qui tireront du sable, de la glace ou de la cendre les reliefs de nos aéroports. Il contempleront perplexes les pistes de béton interminables, les kilomètres d’acier inoxydable, de verre, les multiplications fragments de machines absurdes et essaieront de se représenter de quoi cela pouvait bien être la célébration. De quoi sommes-nous la célébration?