Miami

Les chats. Les suburbs. Les grosses voitures qui tanguent sur la route comme des cachalots sur ressorts. Les palmiers. Les gratte-ciels illuminés à la nuit tombée et la courbe gracieuse des avions, suspendus dans l’air rose. La touffeur. Le néant de la consommation, versus une forme d’indolence non américaine. Le professeur tahitien de dragon boat avec qui j’ai parlé sur le ponton, dans une étrange atmosphère de métal liquide, avec au fond, tremblotants comme des lingots, les éternels gratte-ciels. Par moment, presque par inadvertance, on se dit : c’est beau. Miami serait superbe en ruine, dévorée par les lianes, hébergeant une civilisation avancée d’alligators et de pélicans. Le retour au marécage originel.

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Hier sur le bateau immobile, à la nuit tombée, il y avait une douceur incroyable sur le plan d’eau de Key Biscayne. Le soleil se couchait derrière la mangrove avec le profil découpé des pélicans juste au-dessus. Un coq criait quelque part. Nous écoutions de la musique en buvant des bières glacées dans le carré, chacun faisant semblant de bricoler quelque chose sans beaucoup d’énergie. Le plan d’eau était un lac rouge frôlé d’oiseaux noirs. Au loin, des rires s’échappaient des yachts amarrés au port, des tintements de verre, de la musique encore. Soudain j’eu la révélation d’une sorte de nature, bordée de gratte-ciels scintillant calmement dans le noir comme une matrice, dans cette touffeur rouge, rose et noire : l’origine de quelque chose qui serait plus qu’un mode de vie ou une culture. L’origine d’une essence que je ne saurais qualifier, de quelque chose de grand qui se serait trouvé et installé là. Une vision à la Ballard encore, genre Vermillion Sands. Une civilisation? Une civilisation de la plage? Comme un rite, une célébration? Peut-être bien, oui. Il suffit de voir ces adolescents blonds et rieurs, au corps fuselé, pilotant des voitures incroyablement sophistiquées de plages en plages, comme des Atlantes nonchalants, pour s’en persuader.

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Le silence qui saisit les maisons américaines des surbubs. Pas un silence civilisé, poli à l’européenne, non. Un silence existentiel et noir qui tombe comme le crépuscule brutal des Tropiques, qui traverse les vitres et semble défier les constructions modestes des maisons, derrière la pompe et la nonchalance affichée. La lutte, ici, c’est de combler et d’occulter ce silence, alors on remplit de musique, de vidéos, de téléphone, d’éclats de rire forcés et d’effusions puritaines. Le sexe est partout et nulle part dans ces corps travaillés, ces dents blanches, ces yeux clairs. Les hommes presque tous bodybuildés. Les femmes sculptées, gonflées, comme soufflées à façon dans un moule. Ici on marche au Xanax et au vin blanc californien. Et ces sourires étranges, forcés, écartés comme des plaies dans les masques lisses des visages hâlés. Une fillette de dix ans pose à tout moment pour Instagram, érotisée à mort mais ce n’est pas ça qui me frappe, c’est le sourire. C’est le même sourire forcé, mécanique, moulé, tendu comme un arc qu’on arme d’une oreille à l’autre, alignant des quenottes impeccables, blanches, polies – c’est le même sourire que le candidat Schwarnegger quand il faisait campagne pour être gouverneur de Californie. Un sourire de martyre, un sourire de souffrance consentie comme un figurant sicilien portant la croix avec un vraie couronne d’épines. Que dit-il? Aimez moi, parce que je souffre, parce que je suis prêt à aller jusqu’au bout, à m’infliger les pires tourments. Un sourire religieux, qu’on apprend patiemment à ces gamins, tirant progressivemment d’une oreille à l’autre, dent par dent. Sur les innombrables selfies envoyés à la planète entière, on a l’impression de poser avec des femmes à plateau dont le plateau serait le sourire, avec des maxilliaires démesurément larges. A la fin il ne reste plus que le sourire qui flotte partout, comme celui du chat de Chestshire.

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Sans titre (Alphaville, Capitale de la douleur)

Aimer c’est ‘aller vers’, mais aussi, se trouver. C’est la fameuse promesse de bonheur de Stendhal, le plaisir anticipé – ou plutôt le plaisir de l’inconnu anticipé. Pour moi, le petit déclic de l’ascenseur quand on attend seul dans la chambre, le soir. Aimer, c’est être contenu, promis, donné, c’est-à-dire être sauvé. On pourrait croire, j’ai cru un moment, que cela voulait dire être débarrassé du fardeau d’être soi, être allégé, distancié, assuré en quelque sorte, sauvé de telle manière qu’on puisse jouir innocemment du monde et de l’Objet. Une sorte de paradis. Mais l’incertitude, le doute, d’abord faible bruit de fond puis progressivement puissance qui fore et qui ronge, c’est qu’on n’est pas très sûr que l’Objet est encore l’autre. Ou plutôt, que l’on arrive plus à oublier que l’on a soi-même fabriqué cet Objet. Karina qui lit Eluard, c’est sublime, mais c’est une construction sublime de Godard. Une projection. Un transfert. Le ravissement psychique de l’amour, c’est le ravissement du Moi, c’est la volonté de puissance du Moi qui contamine, qui crée l’Objet. Au moment où l’Objet se réveille et secoue ses fers, la construction s’effondre. Le voyage, et le contenu, et la destination, et le salut s’effondrent instantanément comme un décor. Et le Moi se réveille dans un néant glacé. Et vexé comme un pou, encore!

Ode au Vilain

On avait tout dit, tout pensé, on avait refermé résolument l’épais grimoire pour passer à autre chose. Passe-t-on jamais vraiment à autre chose? On avait dit que c’était atavique, on avait dit que c’était ordalique. On avait dit que c’était du théâtre, de vieilles ruses. Des images qui passent au loin, comme une caravane dans le désert. Et puis, on s’y est remis, fatalement. La rechute. L’addiction honteuse. La claudication sinistre de ce vieux Mephistophélès qui vient vous relancer jusqu’au fond de votre lit avec son contrat. Le contrat. Les petites clauses oubliées qui reviennent vous gratter derrière l’oreille. Les petits détails qui vous réveillent en pleine nuit. Mais à quoi donc sommes-nous enchaînés? Au Mal, dit Nietzsche. A la pulsion de mort, dit Freud. Au théâtre, dit Shakespeare. Peut-être que tout cela, c’est la même chose. Et qui a dit que ça nous déplaisait tellement, d’être enchaînés?

Il est là, devant nous, mollement allongé comme l’Olympia de Manet sur la fameuse banquette verte, sanglé dans son improbable costume de méchant de James Bond. Rees-Mogg. Le méchant ultime, le vilain ultime. Il dort, parce qu’il s’ennuie. Il dort avec un petit sourire méprisant. Il dort, mollement abandonné, quoique raide, parfaitement tenu. Il s’en fout. Dort-il vraiment? En face, ceux du Lib-Dem, du Labour s’étranglent d’indignation, ils en mangeraient leurs micros qui pendent lugubrement au plafond de la Chambre des Communes. Comment peut-il dormir devant eux pendant une heure, pendant qu’on débat de loi, du Brexit, du No Deal, du futur, du bien et du mal? C’est là le génie de Rees-Mogg, son côté machine infernale. Il n’est plus backbencher ni frontbencher, il n’est plus ni opposition ni parti au pouvoir. Il est lui, le vilain, le méchant, le scélérat. Il est le Richard III du monologue de Shakespeare. ‘And therefore, since I cannot prove a lover / To entertain these fair well-spoken days, / I am determinèd to prove a villain / And hate the idle pleasures of these days’. Ah! Par haine des vains plaisirs de ces jours! Quelle pureté dans la haine! On se prend à imaginer, avec effroi, quelles avanies, quels affreux corsetages de l’âme et du corps le petit Jacob Rees-Mogg a dû traverser pour survivre, pour en arriver là. Rees-Mogg enfant, jouant au cricket avec les autres? Allons donc! Mais maintenant, la scène est installée, et le méchant est là, sous la lumière, il dort innocemment comme le Dormeur du Val. Tout dans son attitude hurle : détestez-moi! Et oui, comme ils le détestent, comme ils s’indignent, comme ils tentent de se hausser en vertu à hauteur de sa vilenie métaphysique, absolue. Et ça marche! Merveilleuse Angleterre, merveilleux Brexit qui éternellement relance sa machine, entretient sa flamme, son moteur tournant entre Bien et Mal, entre héroïsme et vilenie, entre arrogance (vraie et fausse) et humilité (vraie et fausse). Certes, c’est du théâtre, mais ce théâtre c’est nous, c’est notre chair. ‘Le monde entier est une scène, et nous sommes les acteurs.’ Parce qu’il n’y a rien d’autre, savez-vous? Rees-Mogg est un homme d’état, pas dans le sens, héroïque et égotique, où Boris Johnsson voudrait l’être, ni dans le sens robotique et de devoir où Theresa May voulait l’être. Non. Rees-Mogg n’incarne pas seulement une Angleterre victorienne, Etonienne, révolue, conservatrice comme l’est le formol, raide, élitiste, bornée, arrogante, etc. Rees-Mogg incarne le méchant, tout simplement. Car il faut bien des méchants, comme le constatent si sérieusement les enfants qui jouent à la guerre. Il faut bien des méchants pour que nous apparaissions bons, pour que James Bond gagne à la fin. Il faut bien des dragons rilkiens pour que nous appaissions enfin, enfin, ‘beaux et courageux’. Il faut bien des abîmes, pour triompher, pour savoir qui on est et pour le faire savoir. Il faut bien le mal pour que le bien sorte du bois (Nietzsche). Rees-Mogg, c’est ça, et plus largement, le Brexit c’est ça aussi, une catharsis, une épisiotomie monstrueuse, une croisière téméraire au-delà des bouées du bien et du mal, une réinvention mythique avec une mauvaise foi étonnante, avec des tonnes de courage et de ruse. Quel casting. Quels acteurs. Quelle pièce. Quels auteurs. Impossible de lâcher

Lac (notes sur l’organisation K.)

Une agence, peut-être, disons, là où s’ébattraient des agents. Des opérateurs silencieux. Des opérateurs secrets, invisibles, affables, charismatiques, mystérieux, candides. Des opérateurs aux yeux clairs qui apparaitraient et disparaitraient avec un sourire dans la nuit. Des miroirs. De grands miroirs calmes comme des lacs, de très agréables pièges. Des miroirs qui monnayeraient l’image qu’ils rendent. Des opérateurs gourmés qui excelleraient dans le temps de silence, dans le ‘hold’. Des miroirs pervers qui retiendraient légèrement les images. K. a absolument raison de dire que c’est ‘comme avec les filles’- et pour lui, ça veut tout dire. C’est l’amour, c’est la compassion, c’est le fluide. Tendre un lac dans la vie des gens – et dans la sienne aussi. Etre Smiley, et Karla aussi. Être Ubik, et Uqbar aussi. Être tout.

Villa Pi Blau

Pourquoi quelque chose plutôt que rien, demandent-ils. Pourquoi l’établissement humain, la civilisation, la culture. Pourquoi faire des enfants, construire des bâtiments et des routes, pourquoi écrire des livres ou de difficiles traités qui régissent la vie entre les hommes. Pourquoi continuer à nous répandre ainsi? Pourquoi ne pas régresser au rang d’amibe ou de caillou, pourquoi ne pas renoncer à toute responsabilité ou projet, à toute articulation de pensée, à toute construction, à toute morale. Utilitaristes à rebours, ils étudient l’art de la disparition, du retrait, de la décolonisation d’eux-mêmes, du démantèlement. Etrange roulette russe où l’intelligence se retourne contre elle-même. Eh bien, on pourrait répondre, ici, à la villa du pin bleu, d’un geste de la main, d’un sourire, d’un souffle : parce que. Pourquoi construire le Samrat Yantra, ou Notre Dame, pourquoi écrire Ulysse, pourquoi courir pendant quatre heures. Parce que. Cette année, brusquement, j’ai compris le mot de gratitude qu’on m’a soufflé à l’oreille. Auparavant, il aurait éveillé ma méfiance, il aurait immédiatement faire réapparaître les grilles de la prison. J’étais encore un petit Zarathoustra trop vite monté en graine. La gratitude et le bonheur d’être en vie. Ah! Comme un choc au creux de l’estomac, comme un vrombissement dans la gorge, comme un espace soudainement accru dans la poitrine, comme de mystérieux scintillements d’étoiles derrière les yeux fermés. Purusha, autrement dit. La source, le puits, le phare, l’élan vital. La mystérieuse ‘salure immémoriale des océans’ à l’intérieur d’Albertine, sur laquelle le narrateur bute, dubitatif, dans la Prisonnière. L’ombilic du rêve dans l’Interprétation du Rêve de Freud. La fantastique énergie nucléaire à l’origine du ‘Bloomsday’ de Joyce. La trouée poétique qui tout à coup relie Woolf, ou Cendrars, ou Rilke, au tout. La gratitude et l’étonnement d’être en vie. La surprise, un peu effrayée, de découvrir que l’on nage dans des eaux beaucoup plus profondes qu’escomptées – ou plutôt que la couche dans laquelle on se débattait jusqu’alors est ridiculement superficielle – et que ces eaux, c’est nous. L’étonnement d’accéder par l’intérieur au sens, par l’intérieur à l’autre, ce parfait inconnu en face de soi sur le tapis, que pourtant on connaît, on comprend. L’étonnement incrédule qui nous fait rire comme des enfants. La villa du pin bleu, c’est notre observatoire à nous, c’est notre Samrat Yantra construit pour nous par des esprits incroyablement éclairés, avisés, bienveillants, élevés, humbles et raffinés. Je pourrais la rebaptiser la villa Parce Que. Chaque été nous grimpons ses degrés, nous arpentons ce dispositif qui fait jouer nos cordes intimes, qui révèle nos étoiles. Et le flux, le fluide qui nous traverse est le même. Ānanda, la joie. Prāna, le souffle. Nous construisons, nous voyageons, nous créons en gratitude. C’est le matériau et l’énergie. C’est l’écriture, entre autres. C’est l’amour. C’est une espèce de fluide chaud que nous hébergeons, qui nous traverse, plutôt, dans la mesure où nous ne sommes pas trop obstrués. Il n’est pas trop tard pour s’en rendre compte, après tout.

Frogs from Mars

Lovées dans leur posture, bien calées sur leurs bolsters qui figuraient des véhicules fabuleux, les grenouilles paradaient, prêtes au départ. Sur leurs globes oculaires, un petit sac de noyaux de cerises exerçait une douce pression. Et dans leurs oreilles, la Voix avait laissé place à une étrange musique, une sorte de new age planant vaguement himalayen qui n’était que de longues stances de départs gémissants allant crescendo. Au plissement de narines de certaines grenouilles, on devinait que la musique était diversement appréciée. Mais la Voix s’en moquait : on était là pour décoller, et l’on décollait bel et bien. Douze grenouilles, liées par l’harmonique de leur posture et par les ondes sonores de la Voix, quittaient cette Terre. Étranges spationautes avec leurs casques en noyaux de cerise. Peu à peu, la salle où ils se trouvaient tous, allongés en faisceau, leurs cuisses de grenouilles repliées et dardées vers le couchant, montrait sa vraie nature de nef, de Vaisseau. Le Vaisseau décollait en craquant légèrement, ses acastillages métalliques tiraient sur le bois blond de la coque. La vaste baie aux vitres repliées aspirait l’air du soir comme une raie manta à la gueule béante. Batraciens d’un nouveau genre, précurseurs d’une espèce nouvelle, nous filtrions calmement la nature du monde, nous enregistrions sur de vastes mémoires périphériques le cri de l’oiseau, les discrets tintements de la cuisine et ses effluves, le frottement de pneus lointains sur une route solitaire, la rumeur ineffable de la mer, le rire argentin d’une jeune fille qui perçait le bleu du ciel comme une mouette. Et, tout au fond de nos globes massés par les noyaux, nous explorions, nous scannions résolument de fantastiques contrées d’être et de non être qui étaient nos nouvelles latifundia. Nous étions les propriétaires hésitants, et aussi, nous étions les voyageurs légers comme des photons, aussi immatériels que des neutrinos traversant une piscine, la nuit. Nous étions la Nuit. Nous étions la nuit du corps et de l’âme. Nous étions notre propre nuit et nous voyagions dedans à mesure que nous la créions. Sur les flancs du vaisseau nous avions floqué nos nouveaux étendards : Ahimsa, Satya, Asteya, Bramacharya, Aparigraha. Nous étions embarqués chacun dans un voyage personnel que pourtant, mystérieusement, nous faisions ensemble. Nous progressions dans une constellation de questions, une galaxie de mystères. Le vaisseau tanguait entre les novae, les concrétions, les nodularités aux figures effrayantes. Spationautes figés, en extase, nous murmurions en silence les mêmes mots, nous dessinions sous notre masque les mêmes expressions incrédules. Nous faisions le même rêve, nous dormions du même sommeil. Un voyage hypnotique. Et nous sentions les organes obscurs de nos corps, comme des élytres repliés, intacts. Et nous sentions les profondeurs de nous-mêmes, les couches magnétiques dans le noir, des dimensions étonnantes de surprise et de connaissance. Le voyage serait long, et cela nous rendait heureux. Tous, nous arborions le même demi-sourire invisible, que nous projetions au devant de nous-mêmes comme une formule, comme un mantra, comme une étrave.

Psyché vs Société

Chacun va spontanément, en première instance, vers ce qu’il est. C’est le mouvement même de l’âme. La question est de savoir si on s’autorise ce mouvement vital, si on s’autorise finalement cet accès à soi. Tout est dans les composantes de cet ‘on’ qui autorise ou pas évidemment, dans la lutte d’influence qu’il incarne, dans l’entrechoquement féroce de Royaumes dont il résulte. D’un côté, la sauvage, l’indomptable psyché. De l’autre, l’impitoyable force instituante de la société qui veut réduire, soumettre cette psyché, pour canaliser à son profit sa puissance psychique. Who’s gonna win? Et si victoire il y a, au prix de quelles amputations, de quels compromis, de quels enfouissements, de quelles dissimulations, de quelles stratifications – en effet, tous les stratagèmes sont bons pour faire oublier que ‘l’ennemi’ est toujours là, dans un autre plan, un autre niveau de réalité et de conscience.