A time Odyssey, suite

‘Les jours passent vite, mais pas les semaines’, me dit Stanislas. Voilà un SMS sibyllin. ‘Les jours sont tous les mêmes’, ajoute-t-il. C’est vrai, mais après tout, ses jours à lui ne sont pas si désagréables. Le soleil brille, il livre ses pizzas sur son vélo, la Fac a fermé sans espoir de retour, il regrette sa copine et ses amis, il repeint son appartement, il lit, etc. Mais les jours ne constituent plus une suite, ils ne s’additionnent plus, ils ne dessinent plus un projet ni une progression. C’est juste des jours, sans semaine ni week-ends. Ce n’est pas que le temps s’est arrêté, c’est plutôt qu’il nous a fait descendre du train : on voit bien que la Terre tourne et avance, que le printemps se déclenche comme prévu, mais sans nous, dirait-on. Notre temps social est à l’arrêt, et on voit bien la confusion qui était la nôtre, l’anthropomorphisme qui nous le faisait confondre avec le temps, disons, absolu, géologique, astral. Nous, nous sommes de l’Histoire à l’arrêt, de la destinée en suspens tandis que la planète continue sur son erre. C’est extrêmement troublant, alors même, paradoxe suprême, que nous sentons bien que nous fonçons vers un nouvel état humain, le mystérieux ‘après’ que tous les intellectuels agitent déjà sous notre nez avec une liste de prescriptions longue comme un jour sans pain. La nouvelle morale attend son heure, comprimée dans sa gangue. Notre temps s’est décollé du temps primordial, du socle primal de notre condition animale. Tout notre apparatus, toutes nos pompes, tout notre flux de représentation, Instagram et Twitter en tête, cela pourrait aussi bien se passer autre part, sur Mars ou ailleurs. Le monstrueux emprunt de la conscience, de la représentation, du langage nous a complètement projetés dans l’ailleurs, en équilibre instable, en porte-à-faux au-dessus du monde, ne tenant plus que par le mince ombilic du biologique qui est notre talon d’Achille, ce qui nous relie encore au vivant, ce qui nous tue et nous fait vivre encore finalement, immergés que nous sommes dans le virtuel.

Là, présentement, confinés que nous sommes avec le nez sur notre condition, sur notre destin, exempts de divertissement et de sollicitation, privés d’utilité, nous sommes condamnés à vivre toujours la même journée comme Sisyphe à pousser son rocher sur la pente, ou Prométhée à se faire dévorer le foie par l’aigle. Captifs nous sommes, mais l’esprit peut s’échapper encore. Du puits de boue et d’étoiles, comme écrit Char, quelque chose veut parler.

Sans titre

L’air est absolument cristallin. Une sorte d’éther. Les HLM de la place des Fêtes gisent dans le ciel comme des icebergs translucides, bleutés, de l’air gelé. La Mouzzaïa s’étend comme une structure mystérieuse, un monde secret dans une autre dimension, un décor de Miyazaki. Les plantes vertes grandissent dans leur pot, les marchandises attendent devant les magasins fermés, dans leur carton, sur leur palette, sous leur plastique. En silence, en silence, en silence. La Marianne moissonneuse de la place du Danube ressemble à une pompéïenne figée dans la cendre du volcan. Le printemps déroule bien son cycle, le programme s’accomplit, mais nous, non. Nous ne déroulons plus. Toutes sortes d’intentionnalités flottantes s’épuisent pour rien, signifient dans le vide, irradiées par un soleil inhumain, indifférent. Des affichettes. Des banderoles aux balcons, déjà délavées, soutiennent le personnel hospitalier et souhaitent que l’argent qui est là soit plutôt ici. Des affiches électorales qui semblent du siècle dernier promettent des choses avec des sourires faux. Tout cela est formidablement sans objet. Le sens se dilapide, se disperse, se vaporise dans l’éther ouaté. Il coule comme un sang incolore. La ville est un gigantesque navire en panne dans une mer d’huile. On entend des craquements dans le silence, des grincements signes d’une usure insidieuse, les grignotements d’un rat occasionnel dans la soute. Le vent n’est plus qu’un souvenir.

Faster than the speed of…

Là, devant, en face, les silhouettes qui se meuvent dans la pénombre des appartements. Certains font un petit signe de la main. Trop loin pour se parler. Beaucoup se tiennent devant leur fenêtre et regardent, comme moi. Comme dans les tableaux d’Edward Hopper, leur regard traverse les parois de pierre des immeubles et filent vers l’infini. Ici, le soleil commence son lent panoramique d’est en ouest, il balaye les pièces vides, cranté par les barreaux de fer du balcon. Nous sommes devenus de nouveaux adorateurs du soleil dans ce ciel pur, et nos appartements sont les cadrans solaires qui précieusement comptent les jours vides. De quoi est-ce la célébration ? Est-ce un rite barbare, une conjuration ? Des années de cela une femme se tenait sur ce lit en tendant son visage au soleil, exactement comme dans ‘Morning Sun’ de Hopper. Il y a ce rite silencieux. Il y a la vie, et puis c’est tout. ‘Je devins esclave de la faculté pure de voir, esclave de mes yeux irréels et vierges, ignorants du monde et d’eux-mêmes’, dit Eluard dans ‘Les dessous d’une vie’. Il y a la lumière, et c’est tout. Elle n’est plus là mais son image voyage encore, sa lumière voyage encore. Elle fonce. Ce n’est pas la lumière du souvenir, c’est la lumière de la futurition et du devenir. Soigneusement notés, codés, émis, les gris-vert, les roses de carnation, les cool shadows, les ombres bleues et l’indicible nuance du petit pan de mur vert, tout cela voyage fantastiquement dans l’espace et dans le temps. Alors que nous nous languissons, désheurés, désempennés, désœuvrés, sevrés de l’existence telle que nous la connaissions – sevrés de la sollicitation infinie –, nous arrivons à la porte d’une autre existence qui n’est que mystère. Nous sommes pris dans le vaisseau de la futurition qui nous emporte, du destin qui nous transporte comme horde et nous dépayse comme individu. ‘Nous avons quitté la terre, nous nous sommes embarqués…

Stase extatique

Aujourd’hui, rien. Le journal est un genre assommant par la fausse franchise qu’il professe, avec le postulat absurde que les jours attendent de nous que nous les écrivions. Enfin, si, quand même, Pessoa — je me demande bien ce qu’il aurait pensé de ce voyage immobile.

92. Livre de l’intranquillité.

Je n’ai jamais rien fait que rêver. Cela, et cela seulement, a toujours été le sens de ma vie. Je n’ai jamais eu d’autre souci véritable que celui de ma vie intérieure. Les plus grands chagrins de mon existence se sont estompés dès lors que j’ai pu, ouvrant la fenêtre qui donne sur la rue de mon rêve, m’oublier en contemplant son perpétuel mouvement.

Je n’ai jamais voulu être rien d’autre qu’un rêveur. Si on me parlait de vivre, j’écoutais à peine. J’ai toujours appartenu à ce qui n’est pas là où je me trouve, et à ce que je n’ai jamais pu être. Tout ce qui n’est pas moi — si vil que ça puisse être — a toujours eu de la poésie à mes yeux. Je n’ai jamais aimé que rien. Je n’ai jamais souhaité ce que je ne pouvais pas même imaginer. Je n’ai jamais demandé à la vie que de me laisser effleurer par elle, sans la sentir passer. Je n’ai jamais demandé à l’amour que de rester un rêve lointain. Jusque dans mes paysages intérieurs, tous parfaitement irréels, c’est toujours le lointain qui m’a attiré, et les aqueducs qui allaient s’estompant, presque à l’horizon de mes paysages rêvés, avaient une douceur de rêve, comparés aux autres parties du paysage ; et c’était justement cette douceur qui me les faisait aimer.’

La seule réalité, ici, sont les petits crissements que font les crampons des joggers sur le gravier, autour du parc, et les carillons mélancoliques des bus vides. Devant moi, à l’infini, s’ouvrent dans une certaine ironie des lointains dorés et bleus, la Défense, le Mont-Valérien, Saint-Cloud.

Par la fenêtre, 2

L’air est de plus en plus transparent, ce que certifie Airparif. Et nous aussi, recroquevillés que nous sommes, confinés, logés, rangés comme des accessoires inutiles dans une réserve. L’air est de plus en plus froid aussi, et nous cherchons le sens de tout cela comme Swann cherchait Odette en parcourant Paris dans sa victoria. Printemps glacial… Les ombres portées des immeubles sur le bitume sont de plus en plus nettes, ces immeubles qui acquièrent une autorité de falaises, de canyons, de concrétions géologiques immémoriales. De nous débarrassées, en quelque sorte. Les rares piétons rasent les murs, se voûtent, deviennent transparents et flous et leur démarche n’occupe plus du tout l’espace en propriétaire. Ces falaises sont remplies de gens qu’on ne voit plus, et qui se demandent s’ils existent encore. On voudrait exister pour les autres, en obédients petits lemmings, et voilà qu’il faut exister en mode autonome, en conserve, en réserve. Notre monde bruyant et tout rempli de vraies-fausses intentionnalités à notre égard, nous est dénié. Il nous faut fonctionner sans téléphone qui sonne, sans pétrolettes qui pétaradent, sans klaxon et sans… occupation. Nous sommes condamnés à la vacance, à la béance existentielle. A quoi servons-nous, au fait ? Notre monde, là, sous nos fenêtres, se détache gentiment et part dérive comme un inlandsis, débarrassé de notre décorum, de nos us et coutumes, de notre fatras, de notre comédie et de notre bruit. C’est très troublant, encore que très beau.

Par la fenêtre, 1

En face de moi, de l’autre côté du carrefour, légèrement sur la droite, à, disons, quarante mètres et un étage en dessous, un homme. Un homme seul dans un appartement ressemblant au mien, quoi que plus grand, plus chic, dans un immeuble Art Déco. Un homme seul qui évolue dans son appartement, — et l’on présume que sa solitude n’est que conjoncturelle, accidentelle, très probablement due au confinement. On sent que cet homme n’a pas l’habitude d’être seul, ces mouvements n’ont pas la fluidité, l’assurance que procurent une longue habitude. On pressent une épouse et des enfants en Bretagne, et lui retenu à la ville dans un scénario bourgeois, urbain, rassurant de classicisme. Un scénario, d’avant. Voire… L’homme a l’air jeune, et un autre scénario voudrait tout aussi bien qu’il n’habite pas chez lui, qu’on lui ait prêté l’appartement, les ‘Bretons’ étant de la famille ou des amis proches. Cela expliquerait la raideur, les gestes empruntés, la politesse excessive à l’égard d’objets ou de meubles qui ne sont pas les siens, la distance amusée et respectueuse face à un luxe qui lui est d’ordinaire étranger. A cette distance précisément, ni trop près ni trop loin, on voit les gens sans les scruter, on les aperçoit sans vraiment les distinguer, ce sont des silhouettes, des personnages en quête d’auteur, comme dans la pièce de Pirandello. Et ce qui frappe chez ce distant voisin, cet alter ego un peu brumeux, c’est sa distinction. Pas sa distinction en tant qu’individu (chemise bleue, cheveux bruns, mince, une sorte de moue dédaigneuse, presque outrageusement habillé pour lire un lire, comme ça sur son canapé, un samedi matin de confinement), sa distinction en tant que quidam, silhouette, homo sapiens, Mensch. Je veux dire, les précautions incroyables du genre humain vis-à-vis d’un extérieur tout théorique. L’élégance, pourrait-on dire, ou plus pauvrement, les manières, mais ce n’est pas ça. Cette chemise, cette coupe de cheveux, cette tenue du corps dans le volume de vide de l’appartement, cette évolution fluide du squelette (frame), des muscles dans l’atmosphère confinée, c’est la résistance au néant, c’est plus que ‘la vie’, c’est la civilisation, c’est la culture. C’est quelque chose qui se trace sur fond de vide, qui s’emporte sur fond de vide et cela requiert de l’énergie, de l’atavisme, de la ruse et de l’entraînement. Qu’est-ce qui fascine le narrateur, dans le Côté de Guermantes, quand le soir à Doncières il distingue ‘des hommes et des femmes amphibies, se réadaptant chaque soir à vivre dans un autre élément que le jour’ et qui nagent dans la lumière de leur appartement ? L’opacité de nos rites, l’insondable complexité de nos apparences qui nous fait prendre, à une certaine distance, nos contemporains pour une espèce mystérieuse, inconnue.

 

Il faut, continuellement, présenter quelque chose face à l’énigme du monde. Il nous faut, à chaque instant, une forme contre laquelle celle-ci puisse glisser, heurter au besoin et se faisant, nous définir. Il nous faut une forme– ce que la brume de la conscience et de ses arrières-mondes n’ont que rarement, ce que la pensée n’a que rarement, par flashes. Il nous faut une forme contre la rumeur du monde, contre le white noise du monde. Un visage, pourrait-on dire. La forme d’un corps. Mais au-delà, ce que cette chemise, ce col, cette légère moue, ce que l’angle de ce livre présenté au soleil disent, c’est la certitude absolue de l’individu d’être dans un ensemble, d’appartenir à un ensemble. En me comportant comme ceci ou comme cela, je présuppose l’existence et le comportement de tous les hommes, j’esquisse une morale, dit Sartre. En reconnaissant à la société ses pouvoirs sur ma psyché, mon égo, dit Castoriadis, en admettant et en accueillant sa puissance de projection sur moi – d’où ce comportement policé, dressé – je récupère la possibilité d’évoluer moi aussi dans les représentations, dans les significations imaginaires sociales, d’interagir avec elles. Je suis toujours et en tout lieu porté, projeté, étayé sur ces représentions qui me donnent contenance et apparence, chez moi ou dans le désert de Gobi. J’appartiens. I belong. Castoriadis, dans ‘L’institution imaginaire de la société’, cite la définition de l’ensemble donnée par le mathématicien Georg Cantor : ‘Un ensemble est une collection en un tout d’objets définis et distincts de notre intuition et de notre pensée’. Cet ensemble fondamental, naïf, indémontrable, qui rend interchangeable le mien et le nôtre, que l’on happe par la fenêtre ouverte autant qu’on le projette, — cette chaude continuité de l’être ensemble, de l’être dans un ensemble depuis l’enfance –… la voilà, notre armure. La voilà, notre économie de filaments cognitifs et affectifs lancés à travers l’espace et le temps, notre mycélium. Nous nageons là-dedans comme les aristocrates de Proust nagent dans la ‘grasse liqueur’ de la lumière de leur appartement. Nous n’y prêtons pas plus attention qu’à l’air que nous respirons ou à l’eau dans laquelle nous nageons, pour la raison que des milliers de génération ont tissé cette toile avant nous et pour nous. Et nous flottons replets dans cette nonchalance, du canapé à la cuisine.

Sans titre

Autre volatile, ce corbeau — ou bien est-ce une corneille? — qui a pris, lui de jour, possession du carrefour. Il volète d’une corniche à l’autre, d’un lampadaire à une caméra de vidéosurveillance, d’un platane bourgeonnant aux maigres plantations de mon balcon, savane miniature d’herbes carbonisées. Indifférent, presque goguenard, il vaque comme sorti d’une fable de la Fontaine. ‘Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés’, mais pour lui, ça va, merci. Le carrefour, qui est ma section de monde, mon éprouvette et mon ouvroir — j’avais un temps projeté de créer ‘les éditions du carrefour’, projet mort-né —, vit de sa nouvelle vie de dimanche artificiel, de demi-deuil, de semi-congé. Un faux rythme s’installe, un nomos propre à cette crise qui n’est, en apparence, qu’attente, ennui, chômage, inaction. Quelques ouvriers du gaz fourbissent vaguement un trottoir, tracent des chiffres à la bombe fluorescente, un, deux, quatre, six, percent un peu, disquent un chouïa, puis tiennent un bref conciliabule sous leur casque et derrière leur masque. On verra ça lundi, concluent-ils. Exeunt.

Tel un croisiériste ennuyé, je traîne au bastingage, c’est-à-dire au balcon. La chambre est confortable, la vue est belle, mais l’angoisse sourd de cette lumière filtrée, de ce soleil poudreux qui depuis une semaine préside à notre infortune. Des citoyens masqués émergent de loin en loin de la bouche du métro Botzaris, constituant, sur fond des graciles arches de fonte de Guimard, une scène de carnaval étrange : becs d’oiseaux haletants derrière leurs valves de plastique, regards inquiets. Le navire, ou le vaisseau de l’appartement, de l’immeuble, de la ville n’est pas tout à fait à l’arrêt ; experts en immobilité nous sommes capables désormais de sentir la rotation de la Terre, sa course parmi les astres, indifférente à notre destin comme ce corbeau qui ricane. Notre erre est faible, quoi que non nulle. Nous avançons, nous devenons, nous nous maintenons avec une forme de dignité qui est consubstantielle à l’espèce humaine. Nous aussi, nous sommes immémoriaux, entêtés, stupides, implacables – comme le virus. Nous aussi, nous avons la puissance nucléaire du vivant. Nous aussi, nous sommes ce magma sourd qui continûment s’écoule, ce phénomène étrange qui continûment emprunte à l’absurde, au néant, à la mort, au non-sens pour continuer d’exister.

Sans titre (la nuit)

Toutes les nuits, la chouette chante dans le parc. Elle trace une nuit à l’intérieur de la nuit, derrière le pointillé des grilles. Elle chasse. Elle commande à cette nuit. Elle gouverne nos rêves, qui peu à peu, changent : ils s’imprègnent du dehors, ils nous transportent hors de notre bulle, hors du dôme réglementaire qui nous est désormais attribué. Mais peut-être avons-nous accès à un autre dehors, un au-delà du décor qui s’effondre autour de nous, un nouvel espace ouvert par les hululements de l’animal. De jour, nous sommes dans le dôme d’un kilomètre de rayon, dont nous sommes le centre, à l’arrêt ou à tourner en rond. Nous sommes dans notre espace personnel que nous monitorons scrupuleusement comme des laborantins obéissants et inquiets, nous surveillons bien tous les paramètres, un œil sur tous les capteurs, sur toutes les diodes. Des autres, nous n’avons plus que l’image rassurante sur l’écran, à travers le miroir, dans les enregistrements qui traversent la nuit. Nous pratiquons la distanciation sociale, les gestes barrière, comme disent les autorités, comme de nouvelles vertus. Nous régressons à nous, nous nous retirons en nos mers intérieures. Nous passons en mode réserve dans notre vol de nuit. Nous arpentons l’arrière-cuisine en scrutant les rayons. D’un dôme à l’autre passent des signaux faibles, assourdis, anesthésiés, écrêtés de toute violence, ébarbés de toute aspérité. Ne passent qu’une inquiétude polie, filtrée, un enjouement d’acteur, une sollicitude délayée. La vraie question est de savoir comment nous allons revenir de cet état, si nous allons en revenir tout à fait. Qu’aurons-nous vu et appris entretemps ?

 

Le dôme, c’est l’amnios primitif, le fluide nutritif, numérique qui en continu nous alimente, si correctement dosé et filtré, un sédatif dont nous n’avons plus conscience. Il s’écoule en nous, et le ressouvenir qu’il remplace des sensations plus vraies, un rapport plus direct aux choses, lentement s’efface. A chaque dôme une âme ‘qui construit un monde entièrement formé des matériaux de sa propre conscience’, dit JG Ballard dans la nouvelle ‘Motel Architecture’. ‘A chaque âme appartient un autre monde’, dit Nietzche dans Zarathoustra, Le convalescent ; et ‘pour chaque âme chaque autre âme est un arrière-monde’. Comment faire coïncider nos arrières-mondes, alors ? Comment régler nos tuners et nos écrans personnels, comme dans la nouvelle de Ballard ? Heureusement, ajoute Zarathoustra, qu’il existe une si aimable chose que les mots et les sons, qui ‘jettent des arcs-en-ciel et des ponts illusoires entre ce qui est éternellement séparé.’ Du confinement nous émergerons comme d’un long hiver, comme des ours groggys émergent de leur longue hibernation. Nous échangerons nos rêves alors, les mots, les emojis, les rires. Peu à peu nous nous synchroniserons, nous trouverons la cadence et le rythme. Nous trouverons la société, possiblement changée, surprise d’elle-même, nouvelle. Nouvelle. Quelque chose des hou….-ouhou de la chouette nous le promettent, la nuit, tandis qu’on frissonne dans nos lits.

Sept heures du soir

Sept heures du soir. Un soleil énorme se couche derrière la Défense qui ressemble à un décor de carton-pâte, à un totem inutile. Dans le couchant, un avion unique décolle, raide, dressé comme un cigare alcyonien, un messager d’Icare, un vaisseau sur la mer d’or et de soie du ciel. Il se consume ; il brûle comme nous brûlions, tout à son effort de grimper, de monter. Trois petites filles passent en riant et en sautillant et en tournant sur elles-mêmes : l’une a un masque à rayures, l’autre à fleurs, et sur celui de la troisième, on aperçoit des étoiles. On voit aussi les yeux brillants d’excitation et de plaisir entre le masque et la frange. Plus loin, un père et son fils jouent au football sur le terrain désaffecté des boulistes : ils soulèvent une poussière glorieuse traversée par le vecteur horizontal des photons, par le plasma orange du couchant. Plus loin encore, trois garçons asiatiques jouent au ping-pong sur l’une des tables fixées devant le parc, ils se renvoient une balle, orange aussi et de même taille que le soleil, et se figurent en riant que c’est le virus. Une plaque de marbre, que je n’avais jamais remarquée auparavant, honore la mémoire de Robert Endewelt, 1923-2018, fils de Gitla Dynerman et Szmul Endewelt, résistant communiste. Quelle paix ! Quelle paix incroyable, sans nous ! Les enseignes des magasins, de la pharmacie luisent dans le crépuscule, et leurs beaux signes crépitent pour eux seuls, jalousement, ils sont les jalons d’un monde qui nous est désormais inconnu – comme le chant des oiseaux, comme le ronronnement des dernières machines, consciencieuses, appliquées, fidèles, solitaires. Ce calme de début de printemps, ce calme de province et de presbytère, il ne se raccorde pas avec l’idée que nous avons de la ville, nous, derrière nos vitres, derrière nos lunettes. Le monde nous échappe, il s’émancipe, il démissionne. Il cesse d’être le monde, il devient l’Ouvert, le Monstre, le Cyclope, la Bête.

Un grand rire monte dans l’air du soir, un amusement immense mais ce n’est pas nous qui sommes amusés, ou alors sous une forme passive, on se rit de nous – nonobstant le ton enjoué de nos conversations sur WhatsApp, mais pourquoi donc doivent-elles être toujours enjouées ? Un irrésistible sentiment d’absurde flotte dans l’air du soir. Des silhouettes, des gens masqués tractant des chiens sans masque s’agglutinent à distance raisonnable, s’évitent les uns les autres comme des champs magnétiques de frousse, tournent, qui joggant, qui marchant autour du parc fermé, du parc dont il ne reste que les grilles, et des aperçus à travers ces grilles d’un paradis perdu désespérément quotidien et banal. Le parc lui-même s’échappe, il appartient aux chouettes et aux renards, bientôt on y verra des tricératops ou une civilisation avancée de rats. Toute le monde tourne autour des grilles, dans le sens horaire ou antihoraire et partout règne ce demi-sourire, le sourire du chat de Cheshire dans Alice au pays des merveilles, qui persiste encore quand le chat a disparu. Le monde des intentionnalités, initialement à notre service exclusif, prend congé et laisse un sourire flottant à la place. Ciao.

Qu’avons-nous ? Des systèmes d’alarmes dans des immeubles vides construits par des architectes désheurés, des autoroutes désertes veillées par des crapauds dans leurs crapauducs, des plages interdites bornées par des bunkers qui s’érodent extraordinairement lentement, des feux qui passent lentement du rouge au vert dans des carrefours solitaires, des robots qui soliloquent dans des halles vides, des comptoirs d’étain et de zinc qui prennent la poussière dans une lumière de fin du monde, des bus vides, des aéronefs vides qui cuisent cruellement sous le soleil sur des parkings de béton, de puissances berlines allemandes vides dans des garages souterrains, dont, très, très lentement les pneus se dégonflent, des moniteurs de télésurveillance qui enregistrent le vide de leurs images striées, verdâtres, comme issues de profondeurs innommables, des casemates souterraines bourrées de paquets de macaroni, des vérins hydrauliques qui attendent d’envoyer vers Mars la sonde de la dernière chance. ‘Grands sont les déserts’, dit Pessoa, ‘et tout est désert’. Le vide atteste du vide en notre absence, momentanée ou définitive. Le vide s’avance, le désert s’avance, les lèvres sèchent, les yeux clignent. Quelle est donc cette lumière nouvelle, cette clarté nouvelle qui nous traverse, qui nous ignore, qui nous fait douter de notre existence même ? Pourquoi donc les murailles se sont-elles écroulées ? Que gardaient-elles ?

Sans titre (l’abîme)

La couleur du ciel a changé. Le dôme jaunâtre de pollution que je voyais de mes fenêtres chaque matin, là-haut, a presque disparu. L’orange des couchants est plus vif, et l’air qui circule entre les immeubles du carrefour, dans le cône de lumière et d’ombre, est plus cristallin, plus clair, plus léger. Il porte les sons, que nous avons récupéré en même temps que le silence. La nuit, dans le parc, on entend le hululement d’une chouette. J’imagine les animaux, la faune qui rôde dans la tranchée de la Petite Ceinture, qui s’aventure nuitamment toujours un peu plus loin en grimpant les talus, en explorant les allées. La clarté du ciel, une mise en abîme du virus, me dit Gabriel. L’abîme… nous le regardons, mi- apeurés, mi- fascinés, et sans doute nous regarde-t-il aussi comme dans l’aphorisme de Nietzsche. Numéro 146, dans ‘Par-delà le bien et le mal’. ‘Wer mit Ungeheuern kämpft, mag zusehn, daß er nicht dabei zum Ungeheuer wird. Und wenn du lange in einen Abgrund blickst, blickt der Abgrund auch in dich hinein.’ Ce qui se traduit par : ‘Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme finit par regarder aussi en toi.’ Ungeheuer‘, ‘monstrueux’, c’est aussi comme cela que Kafka qualifie la créature que Gregor Samsa est devenue, un matin dans son lit, dans la Métamorphose. Nous combattons le monstre, par nous-même produit, en nous efforçant de ne pas devenir des monstres. Le monstre, c’est aussi le prodige, l’incroyable, l’inhumain ou le surhumain.

Rilke, dans la Première Elégie de Duino :‘Qui donc, dans les ordres des anges, m’entendrait si je criais ? / Et même si l’un deux soudain me prenait sur son cœur : / de son existence plus forte je périrais. / Car le beau n’est que le commencement du terrible, ce que tout juste nous pouvons supporter / et nous l’admirons tant qu’il dédaigne de nous détruire. / Tout ange est terrible.’

Et dans la Huitième Elégie : ‘De tous ses regards le vivant perçoit ‘l’ouvert’. / Seuls nos yeux à nous sont à l’envers, / posés comme des pièges autour des issues. / Ce qui est dehors, nous ne le savons que par le regard des animaux ; / car très jeune nous retournons l’enfant, / l’obligeant de voir des formes derrière lui. / Il n’apercevra point l’ouverture profonde / dans le regard libre de mort.’

Et plus loin : ‘Nous, nous n’avons jamais, pas même un jour devant nous, / ce clair espace où s’ouvrent sans fin les fleurs. / C’est toujours : le monde, / et jamais ce ‘nulle part’ sans néant : la pureté / que rien ne surveille, que l’on respire et connaît infiniment / et sans convoiter…’

Peut-être qu’il s’entrouvre devant nous, ce clair espace. Peut-être que ce que nous appelons ‘le monde’, en nous appuyant artificiellement sur sa cohérence présumée, sa contingence présumée, ses ordres et ses obligations, son haut et son bas, est en train, momentanément de se dissoudre — et nos yeux de se dessiller. Nos yeux, posés à l’envers… Qu’est-ce que je veux dire ? Je ne sais pas, je ne sais pas du tout. Je m’accroche au bureau qui vibre, qui vrombit, qui vole, qui voyage avec moi-dessus. Voyager dans ‘l’ouvert’ (das Offene) …