GS, #284

La foi en soi-même

‘— Peu de personnes au demeurant ont la foi en eux-mêmes : — et parmi ce petit nombre, les uns la reçoivent de façon innée comme une cécité utile ou un partiel obscurcissement de leur esprit — (que ne verraient-ils s’ils pouvaient voir au fond d’eux-mêmes!), les autres la doivent acquérir d’abord : tout ce qu’ils font de bien, de valable, de grand, sert premièrement comme argument contre le sceptique logé en eux : il s’agit de convaincre celui-ci, ou de le persuader, et pour cela il faut presque du génie. Ce sont les grands insatisfaits d’eux-mêmes.’

Sceptique? Je dirais plutôt, incrédule.

Le gai savoir, 52

Ce que d’autres savent de nous

‘— Ce que nous savons de nous-mêmes et gardons dans la mémoire, n’est point si décisif que l’on croit pour le bonheur de notre vie. Le jour vient où ce que d’autres savent de nous (ou prétendent savoir) nous tombe sur le dos, — et dès lors nous reconnaissons que c’est là l’élément qui l’emporte. On vient plus facilement à bout de sa mauvaise conscience que de sa mauvaise réputation.’

Die fröhliche Wissenschaft, 23

De la corruption

‘- Les époques de corruption sont de celles où les fruits tombent de l’arbre : j’entends les individus, les porteurs de graine de l’avenir, les instigateurs de la colonisation spirituelle et de la formation de nouveaux organes de l’état et de la société. Le mot corruption n’est qu’un terme de mépris pour les automnes d’un peuple.’

Après tout

Le chapitre quinze, disons, n’est pas obligé de regretter, ni d’endosser, ni même de penser quoi que ce soit du chapitre sept. Il lui succède, purement et simplement – et encore, il ne lui succède pas directement. Mais une telle succession sans conséquence est-elle seulement possible? Est-ce que le temps est vraiment d’une essence aussi pure? Aussi libertaire? Et qu’en est-il de cette résonance qui nous hante? Ah!

Nietzsche, Aurore, I, 9

Voici déjà, par exemple, la proposition principale : la moralité n’est pas autre chose (donc, avant tout, pas plus) que l’obéissance aux mœurs, quel que soit le genre de celles-ci ; mais les mœurs, c’est la façon traditionnelle d’agir et d’évoluer. Partout où les coutumes ne commandent pas il n’y a pas de moralité ; et moins l’existence est déterminée par les coutumes, moins est grand le cercle de la moralité. L’homme libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de lui-même et non d’un usage établi : dans tous les états primitifs de l’humanité « mal » est équivalent d’«  intellectuel », de « libre », d’« arbitraire », d’« inaccoutumé », d’« imprévu », d’« incalculable ».

Miami

Les chats. Les suburbs. Les grosses voitures qui tanguent sur la route comme des cachalots sur ressorts. Les palmiers. Les gratte-ciels illuminés à la nuit tombée et la courbe gracieuse des avions, suspendus dans l’air rose. La touffeur. Le néant de la consommation, versus une forme d’indolence non américaine. Le professeur tahitien de dragon boat avec qui j’ai parlé sur le ponton, dans une étrange atmosphère de métal liquide, avec au fond, tremblotants comme des lingots, les éternels gratte-ciels. Par moment, presque par inadvertance, on se dit : c’est beau. Miami serait superbe en ruine, dévorée par les lianes, hébergeant une civilisation avancée d’alligators et de pélicans. Le retour au marécage originel.

***

Hier sur le bateau immobile, à la nuit tombée, il y avait une douceur incroyable sur le plan d’eau de Key Biscayne. Le soleil se couchait derrière la mangrove avec le profil découpé des pélicans juste au-dessus. Un coq criait quelque part. Nous écoutions de la musique en buvant des bières glacées dans le carré, chacun faisant semblant de bricoler quelque chose sans beaucoup d’énergie. Le plan d’eau était un lac rouge frôlé d’oiseaux noirs. Au loin, des rires s’échappaient des yachts amarrés au port, des tintements de verre, de la musique encore. Soudain j’eu la révélation d’une sorte de nature, bordée de gratte-ciels scintillant calmement dans le noir comme une matrice, dans cette touffeur rouge, rose et noire : l’origine de quelque chose qui serait plus qu’un mode de vie ou une culture. L’origine d’une essence que je ne saurais qualifier, de quelque chose de grand qui se serait trouvé et installé là. Une vision à la Ballard encore, genre Vermillion Sands. Une civilisation? Une civilisation de la plage? Comme un rite, une célébration? Peut-être bien, oui. Il suffit de voir ces adolescents blonds et rieurs, au corps fuselé, pilotant des voitures incroyablement sophistiquées de plages en plages, comme des Atlantes nonchalants, pour s’en persuader.

***

Le silence qui saisit les maisons américaines des surbubs. Pas un silence civilisé, poli à l’européenne, non. Un silence existentiel et noir qui tombe comme le crépuscule brutal des Tropiques, qui traverse les vitres et semble défier les constructions modestes des maisons, derrière la pompe et la nonchalance affichée. La lutte, ici, c’est de combler et d’occulter ce silence, alors on remplit de musique, de vidéos, de téléphone, d’éclats de rire forcés et d’effusions puritaines. Le sexe est partout et nulle part dans ces corps travaillés, ces dents blanches, ces yeux clairs. Les hommes presque tous bodybuildés. Les femmes sculptées, gonflées, comme soufflées à façon dans un moule. Ici on marche au Xanax et au vin blanc californien. Et ces sourires étranges, forcés, écartés comme des plaies dans les masques lisses des visages hâlés. Une fillette de dix ans pose à tout moment pour Instagram, érotisée à mort mais ce n’est pas ça qui me frappe, c’est le sourire. C’est le même sourire forcé, mécanique, moulé, tendu comme un arc qu’on arme d’une oreille à l’autre, alignant des quenottes impeccables, blanches, polies – c’est le même sourire que le candidat Schwarnegger quand il faisait campagne pour être gouverneur de Californie. Un sourire de martyre, un sourire de souffrance consentie comme un figurant sicilien portant la croix avec un vraie couronne d’épines. Que dit-il? Aimez moi, parce que je souffre, parce que je suis prêt à aller jusqu’au bout, à m’infliger les pires tourments. Un sourire religieux, qu’on apprend patiemment à ces gamins, tirant progressivemment d’une oreille à l’autre, dent par dent. Sur les innombrables selfies envoyés à la planète entière, on a l’impression de poser avec des femmes à plateau dont le plateau serait le sourire, avec des maxilliaires démesurément larges. A la fin il ne reste plus que le sourire qui flotte partout, comme celui du chat de Chestshire.

***

Sans titre (Alphaville, Capitale de la douleur)

Aimer c’est ‘aller vers’, mais aussi, se trouver. C’est la fameuse promesse de bonheur de Stendhal, le plaisir anticipé – ou plutôt le plaisir de l’inconnu anticipé. Pour moi, le petit déclic de l’ascenseur quand on attend seul dans la chambre, le soir. Aimer, c’est être contenu, promis, donné, c’est-à-dire être sauvé. On pourrait croire, j’ai cru un moment, que cela voulait dire être débarrassé du fardeau d’être soi, être allégé, distancié, assuré en quelque sorte, sauvé de telle manière qu’on puisse jouir innocemment du monde et de l’Objet. Une sorte de paradis. Mais l’incertitude, le doute, d’abord faible bruit de fond puis progressivement puissance qui fore et qui ronge, c’est qu’on n’est pas très sûr que l’Objet est encore l’autre. Ou plutôt, que l’on arrive plus à oublier que l’on a soi-même fabriqué cet Objet. Karina qui lit Eluard, c’est sublime, mais c’est une construction sublime de Godard. Une projection. Un transfert. Le ravissement psychique de l’amour, c’est le ravissement du Moi, c’est la volonté de puissance du Moi qui contamine, qui crée l’Objet. Au moment où l’Objet se réveille et secoue ses fers, la construction s’effondre. Le voyage, et le contenu, et la destination, et le salut s’effondrent instantanément comme un décor. Et le Moi se réveille dans un néant glacé. Et vexé comme un pou, encore!

Ode au Vilain

On avait tout dit, tout pensé, on avait refermé résolument l’épais grimoire pour passer à autre chose. Passe-t-on jamais vraiment à autre chose? On avait dit que c’était atavique, on avait dit que c’était ordalique. On avait dit que c’était du théâtre, de vieilles ruses. Des images qui passent au loin, comme une caravane dans le désert. Et puis, on s’y est remis, fatalement. La rechute. L’addiction honteuse. La claudication sinistre de ce vieux Mephistophélès qui vient vous relancer jusqu’au fond de votre lit avec son contrat. Le contrat. Les petites clauses oubliées qui reviennent vous gratter derrière l’oreille. Les petits détails qui vous réveillent en pleine nuit. Mais à quoi donc sommes-nous enchaînés? Au Mal, dit Nietzsche. A la pulsion de mort, dit Freud. Au théâtre, dit Shakespeare. Peut-être que tout cela, c’est la même chose. Et qui a dit que ça nous déplaisait tellement, d’être enchaînés?

Il est là, devant nous, mollement allongé comme l’Olympia de Manet sur la fameuse banquette verte, sanglé dans son improbable costume de méchant de James Bond. Rees-Mogg. Le méchant ultime, le vilain ultime. Il dort, parce qu’il s’ennuie. Il dort avec un petit sourire méprisant. Il dort, mollement abandonné, quoique raide, parfaitement tenu. Il s’en fout. Dort-il vraiment? En face, ceux du Lib-Dem, du Labour s’étranglent d’indignation, ils en mangeraient leurs micros qui pendent lugubrement au plafond de la Chambre des Communes. Comment peut-il dormir devant eux pendant une heure, pendant qu’on débat de loi, du Brexit, du No Deal, du futur, du bien et du mal? C’est là le génie de Rees-Mogg, son côté machine infernale. Il n’est plus backbencher ni frontbencher, il n’est plus ni opposition ni parti au pouvoir. Il est lui, le vilain, le méchant, le scélérat. Il est le Richard III du monologue de Shakespeare. ‘And therefore, since I cannot prove a lover / To entertain these fair well-spoken days, / I am determinèd to prove a villain / And hate the idle pleasures of these days’. Ah! Par haine des vains plaisirs de ces jours! Quelle pureté dans la haine! On se prend à imaginer, avec effroi, quelles avanies, quels affreux corsetages de l’âme et du corps le petit Jacob Rees-Mogg a dû traverser pour survivre, pour en arriver là. Rees-Mogg enfant, jouant au cricket avec les autres? Allons donc! Mais maintenant, la scène est installée, et le méchant est là, sous la lumière, il dort innocemment comme le Dormeur du Val. Tout dans son attitude hurle : détestez-moi! Et oui, comme ils le détestent, comme ils s’indignent, comme ils tentent de se hausser en vertu à hauteur de sa vilenie métaphysique, absolue. Et ça marche! Merveilleuse Angleterre, merveilleux Brexit qui éternellement relance sa machine, entretient sa flamme, son moteur tournant entre Bien et Mal, entre héroïsme et vilenie, entre arrogance (vraie et fausse) et humilité (vraie et fausse). Certes, c’est du théâtre, mais ce théâtre c’est nous, c’est notre chair. ‘Le monde entier est une scène, et nous sommes les acteurs.’ Parce qu’il n’y a rien d’autre, savez-vous? Rees-Mogg est un homme d’état, pas dans le sens, héroïque et égotique, où Boris Johnsson voudrait l’être, ni dans le sens robotique et de devoir où Theresa May voulait l’être. Non. Rees-Mogg n’incarne pas seulement une Angleterre victorienne, Etonienne, révolue, conservatrice comme l’est le formol, raide, élitiste, bornée, arrogante, etc. Rees-Mogg incarne le méchant, tout simplement. Car il faut bien des méchants, comme le constatent si sérieusement les enfants qui jouent à la guerre. Il faut bien des méchants pour que nous apparaissions bons, pour que James Bond gagne à la fin. Il faut bien des dragons rilkiens pour que nous appaissions enfin, enfin, ‘beaux et courageux’. Il faut bien des abîmes, pour triompher, pour savoir qui on est et pour le faire savoir. Il faut bien le mal pour que le bien sorte du bois (Nietzsche). Rees-Mogg, c’est ça, et plus largement, le Brexit c’est ça aussi, une catharsis, une épisiotomie monstrueuse, une croisière téméraire au-delà des bouées du bien et du mal, une réinvention mythique avec une mauvaise foi étonnante, avec des tonnes de courage et de ruse. Quel casting. Quels acteurs. Quelle pièce. Quels auteurs. Impossible de lâcher