Vivre!

Toute la journée d’hier, j’ai traîné une sorte de frustration, ou de mauvaise humeur, ou de mauvaise volonté : refus de suivre, je pense, les injonctions diverses du travail et des clients, la sinistrose des nouvelles à la radio, la psychose du virus, les menaces diverses. J’avais envie de légèreté et d’inconséquence, et aussi de férocité. Un rire sardonique essayait de se frayer un chemin. Comme Zarathoustra, je voulais grimper sur ma montagne pour qu’on me foute la paix. Et puis, fort heureusement, le soir j’ai été au théâtre du Châtelet. Je n’avais aucune espèce d’idée de ce que mes amis m’emmenaient voir. Perché dans les balcons, j’ai vu un décor brutal, une carrière de marbre, une grotte, un DJ, une fille qui se déhanche comme une possédée, puis une foule qui danse, d’abord séparément, chacun dans son cocon, puis ensemble dans une espèce de fusion, de slow-motion, de tableau mouvant. Ils finissent par porter leur DJ comme un roi barbare, plaqué au plafond de pierre, ils l’adorent et lui flotte, déconnecté de ses platines, extatique, béat. Tout au coup il y a quelque chose de très fort, un rite qui semble venir de très loin, de ces âges reculés dont parle Nietzsche dans le Gai Savoir, mais pourtant si réels. Tout à coup quelque chose dans la musique, dans la chorégraphie prend le relais de mon énervement du jour et le sublime, le transporte. Après divers actes barbares, le décor s’effondre, se ratatine (collapse) et puis une poignée de danseurs évoluent sur la scène nue, amorcent une ronde circonspecte, se scrutent, se dévêtent. C’est beau, et voilà l’hypothèse : nous ne sommes peut-être pas si foutus que cela, finalement. Certes, tout s’effondre, presque tout meurt comme ces poissons morts qui tombent soudain des cintres comme un avertissement du Ciel. Mais il reste l’absolue merveille des corps. L’absolue merveille des corps. Etre en vie, se mouvoir, être frappé de tremblements, se relever, aimer, courir, bondir avec grâce au-dessus des blocs de marbre, au-dessus des peurs ou des encombrants oripeaux que nous traînons sans savoir pourquoi, que nous traînons comme des carapaces conservatrices et toxiques. Ici tout n’est que bonds, catapultes, carrousels, frondes, cris. Et quelle joie ! Quelle joie, écrivait Nicolas de Staël à René Char après un match de football au Parc des Princes. Quelle joie, la lumière, la couleur, le mouvement, les corps, la grâce, l’équilibre, l’impression d’appartenir au monde, d’être de la même matière que le monde comme dit Rilke. Et bien là, c’est pareil avec cette ‘horde’ de jeunes danseurs qui célèbrent l’effondrement avec exactement la joie féroce que j’appelais de mes vœux depuis mon métro neurasthénique. Et partout, débonnaire comme une sorte de tank cabossé, circule la machine techno de RONE au bout de son fil, une sorte de cantine de campagne qui diffuse le tempo, le rythme, la vie. Car il est manifeste que ces boum/boum, ces basses, ces notes, c’est nous, n’en déplaise aux clients de l’hôtel Victoria qui essaient de dormir à côté. Comme il est manifeste que, débarrassé du fatras qui nous encombre, Ronisés, Hordisés ou Zarathoustrisés, nous prenons véritablement un plaisir très vif à être en vie.

 

Room with a view, Théâtre du Châtelet, musique RONE, chorégraphie (La) Horde, danse Ballet national de Marseille.

GS, #29

Mensonges rétroactifs

‘— Lorsqu’on commença en France à combattre les trois unités d’Aristote et par conséquent aussi à les défendre, il fut de nouveau possible de voir ce que l’on peut voir si souvent, mais qu’on ne peut voir qu’avec déplaisir : — on inventa des raisons pour lesquelles pareilles lois devaient subsister, simplement pour ne pas reconnaître que l’on s’était habitué à leur contrainte et qu’on ne voulait plus les changer. Et c’est de même façon que l’on agit à l’intérieur de toute morale et de toute religion régnantes, et cela depuis toujours : les raisons et les intentions qui seraient derrière une habitude, ne lui sont plus attribuées que par un mensonge rétroactif, à partir du jour où quelques-uns commencent à contester une habitude et s’interrogent sur ses intentions et ses raisons. Ce en quoi consiste la grande improbité des conservateurs de tous les temps : ce sont des menteurs rétroactifs.’

… et des freineurs des quatre fers, et des regretteurs du temps.

GS, #338

La volonté de souffrance et les compatissants

‘Oui… notre ‘propre voie’ est en effet une cause trop dure et exigeante, et trop éloignée de l’amour et de la reconnaissance d’autrui, — nous ne nous en évadons pas sans quelque soulagement, ainsi que notre conscience la plus personnelle, et cherchons refuge auprès de la conscience des autres… [Oui, ce que nous cherchons, c’est] — la permission d’éluder notre propre but… Et, s’il s’agit de taire certaines choses, je ne tairai pourtant pas ma propre morale, qui me dit : vis caché, afin que tu puisses vivre pour toi!’

(Lebe im Verborgenen, damit du dir leben kannst!)

GS, #284

La foi en soi-même

‘— Peu de personnes au demeurant ont la foi en eux-mêmes : — et parmi ce petit nombre, les uns la reçoivent de façon innée comme une cécité utile ou un partiel obscurcissement de leur esprit — (que ne verraient-ils s’ils pouvaient voir au fond d’eux-mêmes!), les autres la doivent acquérir d’abord : tout ce qu’ils font de bien, de valable, de grand, sert premièrement comme argument contre le sceptique logé en eux : il s’agit de convaincre celui-ci, ou de le persuader, et pour cela il faut presque du génie. Ce sont les grands insatisfaits d’eux-mêmes.’

Sceptique? Je dirais plutôt, incrédule.

Le gai savoir, 52

Ce que d’autres savent de nous

‘— Ce que nous savons de nous-mêmes et gardons dans la mémoire, n’est point si décisif que l’on croit pour le bonheur de notre vie. Le jour vient où ce que d’autres savent de nous (ou prétendent savoir) nous tombe sur le dos, — et dès lors nous reconnaissons que c’est là l’élément qui l’emporte. On vient plus facilement à bout de sa mauvaise conscience que de sa mauvaise réputation.’

Die fröhliche Wissenschaft, 23

De la corruption

‘- Les époques de corruption sont de celles où les fruits tombent de l’arbre : j’entends les individus, les porteurs de graine de l’avenir, les instigateurs de la colonisation spirituelle et de la formation de nouveaux organes de l’état et de la société. Le mot corruption n’est qu’un terme de mépris pour les automnes d’un peuple.’

Après tout

Le chapitre quinze, disons, n’est pas obligé de regretter, ni d’endosser, ni même de penser quoi que ce soit du chapitre sept. Il lui succède, purement et simplement – et encore, il ne lui succède pas directement. Mais une telle succession sans conséquence est-elle seulement possible? Est-ce que le temps est vraiment d’une essence aussi pure? Aussi libertaire? Et qu’en est-il de cette résonance qui nous hante? Ah!

Nietzsche, Aurore, I, 9

Voici déjà, par exemple, la proposition principale : la moralité n’est pas autre chose (donc, avant tout, pas plus) que l’obéissance aux mœurs, quel que soit le genre de celles-ci ; mais les mœurs, c’est la façon traditionnelle d’agir et d’évoluer. Partout où les coutumes ne commandent pas il n’y a pas de moralité ; et moins l’existence est déterminée par les coutumes, moins est grand le cercle de la moralité. L’homme libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de lui-même et non d’un usage établi : dans tous les états primitifs de l’humanité « mal » est équivalent d’«  intellectuel », de « libre », d’« arbitraire », d’« inaccoutumé », d’« imprévu », d’« incalculable ».

Miami

Les chats. Les suburbs. Les grosses voitures qui tanguent sur la route comme des cachalots sur ressorts. Les palmiers. Les gratte-ciels illuminés à la nuit tombée et la courbe gracieuse des avions, suspendus dans l’air rose. La touffeur. Le néant de la consommation, versus une forme d’indolence non américaine. Le professeur tahitien de dragon boat avec qui j’ai parlé sur le ponton, dans une étrange atmosphère de métal liquide, avec au fond, tremblotants comme des lingots, les éternels gratte-ciels. Par moment, presque par inadvertance, on se dit : c’est beau. Miami serait superbe en ruine, dévorée par les lianes, hébergeant une civilisation avancée d’alligators et de pélicans. Le retour au marécage originel.

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Hier sur le bateau immobile, à la nuit tombée, il y avait une douceur incroyable sur le plan d’eau de Key Biscayne. Le soleil se couchait derrière la mangrove avec le profil découpé des pélicans juste au-dessus. Un coq criait quelque part. Nous écoutions de la musique en buvant des bières glacées dans le carré, chacun faisant semblant de bricoler quelque chose sans beaucoup d’énergie. Le plan d’eau était un lac rouge frôlé d’oiseaux noirs. Au loin, des rires s’échappaient des yachts amarrés au port, des tintements de verre, de la musique encore. Soudain j’eu la révélation d’une sorte de nature, bordée de gratte-ciels scintillant calmement dans le noir comme une matrice, dans cette touffeur rouge, rose et noire : l’origine de quelque chose qui serait plus qu’un mode de vie ou une culture. L’origine d’une essence que je ne saurais qualifier, de quelque chose de grand qui se serait trouvé et installé là. Une vision à la Ballard encore, genre Vermillion Sands. Une civilisation? Une civilisation de la plage? Comme un rite, une célébration? Peut-être bien, oui. Il suffit de voir ces adolescents blonds et rieurs, au corps fuselé, pilotant des voitures incroyablement sophistiquées de plages en plages, comme des Atlantes nonchalants, pour s’en persuader.

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Le silence qui saisit les maisons américaines des surbubs. Pas un silence civilisé, poli à l’européenne, non. Un silence existentiel et noir qui tombe comme le crépuscule brutal des Tropiques, qui traverse les vitres et semble défier les constructions modestes des maisons, derrière la pompe et la nonchalance affichée. La lutte, ici, c’est de combler et d’occulter ce silence, alors on remplit de musique, de vidéos, de téléphone, d’éclats de rire forcés et d’effusions puritaines. Le sexe est partout et nulle part dans ces corps travaillés, ces dents blanches, ces yeux clairs. Les hommes presque tous bodybuildés. Les femmes sculptées, gonflées, comme soufflées à façon dans un moule. Ici on marche au Xanax et au vin blanc californien. Et ces sourires étranges, forcés, écartés comme des plaies dans les masques lisses des visages hâlés. Une fillette de dix ans pose à tout moment pour Instagram, érotisée à mort mais ce n’est pas ça qui me frappe, c’est le sourire. C’est le même sourire forcé, mécanique, moulé, tendu comme un arc qu’on arme d’une oreille à l’autre, alignant des quenottes impeccables, blanches, polies – c’est le même sourire que le candidat Schwarnegger quand il faisait campagne pour être gouverneur de Californie. Un sourire de martyre, un sourire de souffrance consentie comme un figurant sicilien portant la croix avec un vraie couronne d’épines. Que dit-il? Aimez moi, parce que je souffre, parce que je suis prêt à aller jusqu’au bout, à m’infliger les pires tourments. Un sourire religieux, qu’on apprend patiemment à ces gamins, tirant progressivemment d’une oreille à l’autre, dent par dent. Sur les innombrables selfies envoyés à la planète entière, on a l’impression de poser avec des femmes à plateau dont le plateau serait le sourire, avec des maxilliaires démesurément larges. A la fin il ne reste plus que le sourire qui flotte partout, comme celui du chat de Chestshire.

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