Pitch kafkaïen. Héros solitaire, confiné dans son appartement, crise sanitaire, regarde le monde par la fenêtre, s’informe des nouvelles sur Internet, suit le nombre de malades, de morts, s’inquiète de quand il pourra sortir, dialogue avec ses proches par téléconférence, etc, etc. Puis, par une prise de conscience terrible, soudaine — ou par un rêve terrible qui le réveille — il réalise avec horreur qu’il n’est jamais sorti de chez lui, qu’il a toujours été confiné, qu’il est prisonnier de la fiction de l’Etat — crise sanitaire depuis trois semaines — dans laquelle il tourne comme le hamster dans sa roue. Souvenirs de la vie d’avant (enfance, amours) implantés comme dans Blade Runner, amis sur la vidéo, avatars fabriqués sur mesure. Fiction vertigineuse du temps qui éternellement dure trois semaines, des jours qui recommencent toujours comme la toile de Pénélope. Fiction, décor, cadre de la société totalement inventés, fabriqués, produits. Par la Psyché? par l’Etat? Par un ordinateur? Cela pourrait être totalement terrifiant.
Auteur : jeanphilippedore
Sans titre (maintenant)
C’est une drôle de vie. J’enchaîne, comme un robot, les treize activités que j’ai répertoriées parmi lesquelles figurent manger, dormir, travailler (en l’occurrence, dessiner), acheter de la nourriture, lire, écrire, etc. Ce n’est pas une vie, ce sont les conditions mêmes de l’ennui. Mais alors, pourquoi est-ce exaltant ? Pourquoi, me demande Anna, travailler avec cette rage maniaque. Par ce qu’il se passe quelque chose, évidemment. Pour une fois le titre de ce journal tombe à pic, avec les paroles de Dylan dans ‘Ballad of a thin man’ : ‘Something is happening, but you don’t know what it is.’ Certes, il y a la coercition du confinement, mais il faut être honnête et dire qu’elle ne me pèse guère. Pour cette coercition-ci on gagne ce relâchement-là : une dépressurisation totale de la société, inespérée, unique, inconcevable. Et conséquemment, comme un bouchon longtemps retenu au fond, quelque chose de nous-même remonte et fait surface. Plus mystérieux encore, quelque chose du monde autour de nous remonte et fait surface, ou bien est–ce que le brouillage habituel des sensations, des significations, des institutions qui nous empêche de le voir, s’est dissipé. En termes de yoga, on dirait que les klesha se dissipent et que le puruça apparaît. Mais ce n’est pas qu’un état séraphique, privilégié, individualiste. J’ai lu le récit d’une jeune médecin réanimatrice de la Salpêtrière. Elle raconte une de ses gardes qui a duré près de quarante-huit heures sans dormir avec des morts, des drames, des espoirs, des improvisations farouches, une communication intense avec ses collègues, les unités de réanimation étant renommées d’après les plages du débarquement : Juno Beach, Omaha, Sword, Utah. Elle raconte ses douze années d’études qui aboutissent à ce moment décisif. Elle raconte son sentiment, longeant le canal à vélo après une journée éreintante moralement et physiquement, d’accomplir une tâche grandiose, de mener un combat grandiose. De trouver un sens à la vie tout simplement, et à la sienne. Ce sont les lueurs de ce combat, de ce feu qui nous éclairent. Ce sont ces lueurs-là qui confèrent l’étrangeté de notre situation, son mystère, ce que j’ai appelé la joie secrète. Il se passe quelque chose de si important, qui touche l’humanité dans son ensemble qu’il n’est point possible de ne pas être remué dans les tréfonds de son être. Et de se poser la question : cette énergie farouche, que l’on réservait pour une occasion toute hypothétique, cet engagement personnel sur lequel on minaudait, jamais à bout d’excuses, n’est-ce pas maintenant qu’il faut les dépenser sans compter ? N’est-ce pas maintenant qu’il faut vivre et peser enfin en ce monde ?
Cruising
Les masques des joggers fendent l’espace fluide, les ombres tranchantes et ce nouveau soleil qui semble venu de très loin dans l’espace. Le masque profilé épouse toujours plus étroitement les contours de leur visage, comme ces lunettes de soleil qui viennent mouler étroitement l’orbite des yeux. On entend de moins en moins le choc de leurs chaussures légères sur le sol, ni le son de leur respiration filtrée, ni le mouvement de leur corps dans l’espace vide. Ce sont les trotteurs de l’apocalypse, les messagers infatigables du nouvel Ordre, les héros et les héroïnes d’un mystérieux jeu vidéo survivaliste dont on ignore les règles. On voit d’autres figures aussi, dans la Mouzaïa, autour du parc. Des petits groupes de gens distendus qui conversent, à deux mètres les uns des autres, les mains dans les poches, les yeux baissés ou derrière des lunettes de soleil, sous la visière de casquettes — toutes sortes de dispositifs destinés à affronter un milieu extérieur hostile. Nos promenades sont des sorties extravéhiculaires dans la jungle des dangers, et le danger c’est l’Autre, bien sûr. Mais le désir, c’est l’Autre aussi alors, instinct de conservation et instinct de conversation négocient, trouvent des accords, signent des deals. C’est fascinant de voir avec quelle facilité ces ajustements se font : ce qui se perd en mimiques, en expression faciale, en clins d’œil se gagne en grands gestes expressifs, mouvements de sémaphore que je capte aussi depuis ma fenêtre en même temps que ces voix chuchotées qui traversent l’espace silencieux. En sans doute, aussi, que les sujets de conversation se sont simplifiés jusqu’à l’épure, la simple conservation du lien, la relance convenue d’une quotidienneté lissée, bornée, encadrée. Nulle révolte ne gronde ici. Partout règne ‘the new normal’dans la lumière blanche d’avril. Rue de la Mouzzaïa, toute une famille masquée s’extasie devant des jonquilles sur une plate-bande. La femme est séduisante derrière son masque. L’homme est nécessairement rassurant derrière son masque, tout comme l’enfant est délicieux derrière son masque. ‘O, make me a mask !’ chantait Dylan Thomas. Le voilà servi.
Allée de la Renaissance, un jazz agréable s’échappe d’une fenêtre entrouverte. On imagine le robot holographique à l’œuvre, tissant patiemment ce niveau de réalité de grand luxe, incomparablement réel. Plus loin, sur les boulevards de Ceinture, je vois une boulangerie sous plastique, l’herbe entre les rails du tramway désaffecté qui prétend au statut de prairie. Des systèmes sophistiqués attendent, très lentement se corrodent dans la béance de leur utilité inutile, sous l’œil froid des caméras de vidéosurveillance. De la Butte-Rouge, j’aperçois des voitures solitaires sur le périphérique, comme arrêtées dans leur course : on dirait de mornes robots patrouilleurs. Plus loin encore une sorte de petit square, un biotope mis au point par un paysagiste consciencieux avec poissons rouges, tritons, grenouilles, roseaux, lentilles d’eau. Sont-ils réels ? On en jurerait, n’était un petit morceau de plastique qui dépasse par ci, par là. Le plastique des masques, des lunettes, des voiles de polyane jetés contre la contagion. Le plastique des bouteilles d’eau et le plastique qui contient l’air du ballon de foot que se renvoient mollement des adolescents ennuyés, dans la cage de leur playground flambant neuf. La notion même de préservatif prend un tour grotesque, nous allons finir dans des bulles stériles individuelles, chauffées au soleil comme dans les visions de JG Ballard. L’étrange mélange que nous inhalons, que nous assimilons comme de l’air, comme du plancton, comme une nourriture fluide et sans goût : pour partie plastique, pour partie résidu biologique, mais d’origine douteuse, pour partie, l’ordre social en pleine recomposition avec les programmateurs à lunette qui pédalent à toute vitesse leurs lignes de code – ça va marcher, ça va marcher –, pour partie le déversement numérique que nous happons à grandes lampées sur WhatsApp, sur Google, sur Zoom, sur Skype, sur FaceTime : nous n’avons plus assez de bouches pour avaler, ni d’orifices pour assimiler il va falloir nous en créer de nouveaux. Chimères, nous sommes. Créations composites de tous ces fragments, argonautes de l’océan de plastique et du white noise.
Place du Danube, une autre famille happe les signaux lumineux du panneau d’information municipal : ‘ETERNUEZ DANS VOTRE COUDE / NE VOUS DEPLACEZ PAS SANS MOTIF VALABLE / NE SERREZ PAS LA MAIN / N’EMBRASSEZ PAS’, etc. On voit le combo masque-lunettes de soleil qui opine en rythme. J’écoute ‘Nineteen Eighty-Four’ de Eurythmics sur mon Iphone grâce à mon abonnement Apple Music. Il n’y a rien à comprendre ni à penser. Juste regarder. Ecouter. Observer. Happer avec nos branchies de chimères. Le supertanker est en train d’incurver sa trajectoire avec la gravité d’une planète qui éviterait un astéroïde. Le code du jeu vidéo se recompose en silence. Les ombres s’avancent lentement dans l’après-midi, sur les carrefours déserts.
Vif (masques et héros)
Tels Lindberg dans The spirit of Saint Louis, tels Colombus dans sa Caravelle, tels Ulysse dans Argo, tels Gagarine dans le Sputnik, nous embarquons. Bravaches, farauds, pas rassurés, avec ce petit signe de la main gantée, ce clin d’oeil derrière le globe de verre du scaphandre. Nous n’essayons plus d’être virils. Nous essayons d’être dignes, à la hauteur de la circonstance, à la hauteur de ce que nous nous découvrons de ressources, ou d’espoir. Les héros portent des masques. Les yeux des infirmières et des médecins brillent derrière leurs masques, derrière leurs lunettes de protection. Les héros sont des quidams, des silhouettes, ce sont les personae vaguement familières que j’aperçois à leur balcon, ou traversant furtivement le carrefour en diagonale, dans la lumière déclinante et rasante du soir. C’est cet anonymat, ce dénominateur commun de la société et de l’humain qui confère l’héroïsme. C’est la redécouverte, dans un placard oublié, ou dans des couches profondément enfouies de nous-mêmes, de ressources, de gisements, d’étendues. C’est la redécouverte de l’être, au soir, dans le chant des oiseaux. La mort rôde et nous montre l’essentiel, et nous voyons,stupéfaits, basculer dans le superflu ce que nous croyions être les bornes établies de notre vie. Il y a la jouissance et l’excitation de vivre plus intensément. Il y a la découverte profonde de ce qu’est l’autre, qui n’est plus là juste à côté – et de soi-même qui n’est pas là exactement non plus, qui est plutôt vers là-bas.
En parcourant le Journal de Guerre de Simone de Beauvoir, je tombe sur ceci : ‘Forte impression de joie en parcourant ces rues. Pour la première fois je ne me sens pas perdue dans la guerre avec l’idée que plus je suis perdue, plus je réalise la guerre en moi. La guerre est un événement du monde et que je saisis à travers ma vie – et j’ai comme une fois à Megève une joie devant la richesse du monde et de ma vie. Je me sens témoin aussi, témoin de ce village en guerre comme si j’étais par-delà temps et espace.’
Immobiles, nous voyageons. Figés, nous devenons. Le vaisseau de notre futurition est fantastique.
‘ [dans le désert] on baigne en permanence dans les conditions mêmes de l’ennui. Et cependant d’invisibles divinités lui bâtissent un réseau de directions, de pentes et de signes, une musculature secrète et vivante. Il n’est plus d’uniformité. Tout s’oriente, dit Saint-Exupéry dans Lettre à un otage. Toutes sortes de Caravelles ou de Mayflowers appareillent en tous sens sur la mer étale de notre empêchement. Comme cette amie qui met en place une véritable communauté à la campagne, avec ses règles de vie en commun, ses horaires. Reviendront-ils ? Pas sûr. Serpents incrédules, nous regardons notre peau d’avant qui git là, devant nous. D’évidence, nous ne pourrons ni ne voudrons y entrer à nouveau, y retourner. D’évidence, nous sommes le futur, le devenir, la création de ce que nous sommes. Nous avançons par crans, par saccades cruelles, par éruptions et par désolations. Nous avançons par joie féroce, glissant sur la glace dure, raide, bleue de notre condition. ‘Nous sommes embarqués.’
(to Friedrich)
J’ai été brisé en de si petits morceaux, que me voici fluide comme le sable, coulant comme l’onde, souple comme le fouet.
A time Odyssey, suite
‘Les jours passent vite, mais pas les semaines’, me dit Stanislas. Voilà un SMS sibyllin. ‘Les jours sont tous les mêmes’, ajoute-t-il. C’est vrai, mais après tout, ses jours à lui ne sont pas si désagréables. Le soleil brille, il livre ses pizzas sur son vélo, la Fac a fermé sans espoir de retour, il regrette sa copine et ses amis, il repeint son appartement, il lit, etc. Mais les jours ne constituent plus une suite, ils ne s’additionnent plus, ils ne dessinent plus un projet ni une progression. C’est juste des jours, sans semaine ni week-ends. Ce n’est pas que le temps s’est arrêté, c’est plutôt qu’il nous a fait descendre du train : on voit bien que la Terre tourne et avance, que le printemps se déclenche comme prévu, mais sans nous, dirait-on. Notre temps social est à l’arrêt, et on voit bien la confusion qui était la nôtre, l’anthropomorphisme qui nous le faisait confondre avec le temps, disons, absolu, géologique, astral. Nous, nous sommes de l’Histoire à l’arrêt, de la destinée en suspens tandis que la planète continue sur son erre. C’est extrêmement troublant, alors même, paradoxe suprême, que nous sentons bien que nous fonçons vers un nouvel état humain, le mystérieux ‘après’ que tous les intellectuels agitent déjà sous notre nez avec une liste de prescriptions longue comme un jour sans pain. La nouvelle morale attend son heure, comprimée dans sa gangue. Notre temps s’est décollé du temps primordial, du socle primal de notre condition animale. Tout notre apparatus, toutes nos pompes, tout notre flux de représentation, Instagram et Twitter en tête, cela pourrait aussi bien se passer autre part, sur Mars ou ailleurs. Le monstrueux emprunt de la conscience, de la représentation, du langage nous a complètement projetés dans l’ailleurs, en équilibre instable, en porte-à-faux au-dessus du monde, ne tenant plus que par le mince ombilic du biologique qui est notre talon d’Achille, ce qui nous relie encore au vivant, ce qui nous tue et nous fait vivre encore finalement, immergés que nous sommes dans le virtuel.
Là, présentement, confinés que nous sommes avec le nez sur notre condition, sur notre destin, exempts de divertissement et de sollicitation, privés d’utilité, nous sommes condamnés à vivre toujours la même journée comme Sisyphe à pousser son rocher sur la pente, ou Prométhée à se faire dévorer le foie par l’aigle. Captifs nous sommes, mais l’esprit peut s’échapper encore. Du puits de boue et d’étoiles, comme écrit Char, quelque chose veut parler.
Sans titre
L’air est absolument cristallin. Une sorte d’éther. Les HLM de la place des Fêtes gisent dans le ciel comme des icebergs translucides, bleutés, de l’air gelé. La Mouzzaïa s’étend comme une structure mystérieuse, un monde secret dans une autre dimension, un décor de Miyazaki. Les plantes vertes grandissent dans leur pot, les marchandises attendent devant les magasins fermés, dans leur carton, sur leur palette, sous leur plastique. En silence, en silence, en silence. La Marianne moissonneuse de la place du Danube ressemble à une pompéïenne figée dans la cendre du volcan. Le printemps déroule bien son cycle, le programme s’accomplit, mais nous, non. Nous ne déroulons plus. Toutes sortes d’intentionnalités flottantes s’épuisent pour rien, signifient dans le vide, irradiées par un soleil inhumain, indifférent. Des affichettes. Des banderoles aux balcons, déjà délavées, soutiennent le personnel hospitalier et souhaitent que l’argent qui est là soit plutôt ici. Des affiches électorales qui semblent du siècle dernier promettent des choses avec des sourires faux. Tout cela est formidablement sans objet. Le sens se dilapide, se disperse, se vaporise dans l’éther ouaté. Il coule comme un sang incolore. La ville est un gigantesque navire en panne dans une mer d’huile. On entend des craquements dans le silence, des grincements signes d’une usure insidieuse, les grignotements d’un rat occasionnel dans la soute. Le vent n’est plus qu’un souvenir.
Faster than the speed of…
Là, devant, en face, les silhouettes qui se meuvent dans la pénombre des appartements. Certains font un petit signe de la main. Trop loin pour se parler. Beaucoup se tiennent devant leur fenêtre et regardent, comme moi. Comme dans les tableaux d’Edward Hopper, leur regard traverse les parois de pierre des immeubles et filent vers l’infini. Ici, le soleil commence son lent panoramique d’est en ouest, il balaye les pièces vides, cranté par les barreaux de fer du balcon. Nous sommes devenus de nouveaux adorateurs du soleil dans ce ciel pur, et nos appartements sont les cadrans solaires qui précieusement comptent les jours vides. De quoi est-ce la célébration ? Est-ce un rite barbare, une conjuration ? Des années de cela une femme se tenait sur ce lit en tendant son visage au soleil, exactement comme dans ‘Morning Sun’ de Hopper. Il y a ce rite silencieux. Il y a la vie, et puis c’est tout. ‘Je devins esclave de la faculté pure de voir, esclave de mes yeux irréels et vierges, ignorants du monde et d’eux-mêmes’, dit Eluard dans ‘Les dessous d’une vie’. Il y a la lumière, et c’est tout. Elle n’est plus là mais son image voyage encore, sa lumière voyage encore. Elle fonce. Ce n’est pas la lumière du souvenir, c’est la lumière de la futurition et du devenir. Soigneusement notés, codés, émis, les gris-vert, les roses de carnation, les cool shadows, les ombres bleues et l’indicible nuance du petit pan de mur vert, tout cela voyage fantastiquement dans l’espace et dans le temps. Alors que nous nous languissons, désheurés, désempennés, désœuvrés, sevrés de l’existence telle que nous la connaissions – sevrés de la sollicitation infinie –, nous arrivons à la porte d’une autre existence qui n’est que mystère. Nous sommes pris dans le vaisseau de la futurition qui nous emporte, du destin qui nous transporte comme horde et nous dépayse comme individu. ‘Nous avons quitté la terre, nous nous sommes embarqués…
Stase extatique
Aujourd’hui, rien. Le journal est un genre assommant par la fausse franchise qu’il professe, avec le postulat absurde que les jours attendent de nous que nous les écrivions. Enfin, si, quand même, Pessoa — je me demande bien ce qu’il aurait pensé de ce voyage immobile.
92. Livre de l’intranquillité.
‘Je n’ai jamais rien fait que rêver. Cela, et cela seulement, a toujours été le sens de ma vie. Je n’ai jamais eu d’autre souci véritable que celui de ma vie intérieure. Les plus grands chagrins de mon existence se sont estompés dès lors que j’ai pu, ouvrant la fenêtre qui donne sur la rue de mon rêve, m’oublier en contemplant son perpétuel mouvement.
Je n’ai jamais voulu être rien d’autre qu’un rêveur. Si on me parlait de vivre, j’écoutais à peine. J’ai toujours appartenu à ce qui n’est pas là où je me trouve, et à ce que je n’ai jamais pu être. Tout ce qui n’est pas moi — si vil que ça puisse être — a toujours eu de la poésie à mes yeux. Je n’ai jamais aimé que rien. Je n’ai jamais souhaité ce que je ne pouvais pas même imaginer. Je n’ai jamais demandé à la vie que de me laisser effleurer par elle, sans la sentir passer. Je n’ai jamais demandé à l’amour que de rester un rêve lointain. Jusque dans mes paysages intérieurs, tous parfaitement irréels, c’est toujours le lointain qui m’a attiré, et les aqueducs qui allaient s’estompant, presque à l’horizon de mes paysages rêvés, avaient une douceur de rêve, comparés aux autres parties du paysage ; et c’était justement cette douceur qui me les faisait aimer.’
La seule réalité, ici, sont les petits crissements que font les crampons des joggers sur le gravier, autour du parc, et les carillons mélancoliques des bus vides. Devant moi, à l’infini, s’ouvrent dans une certaine ironie des lointains dorés et bleus, la Défense, le Mont-Valérien, Saint-Cloud.
Par la fenêtre, 2
L’air est de plus en plus transparent, ce que certifie Airparif. Et nous aussi, recroquevillés que nous sommes, confinés, logés, rangés comme des accessoires inutiles dans une réserve. L’air est de plus en plus froid aussi, et nous cherchons le sens de tout cela comme Swann cherchait Odette en parcourant Paris dans sa victoria. Printemps glacial… Les ombres portées des immeubles sur le bitume sont de plus en plus nettes, ces immeubles qui acquièrent une autorité de falaises, de canyons, de concrétions géologiques immémoriales. De nous débarrassées, en quelque sorte. Les rares piétons rasent les murs, se voûtent, deviennent transparents et flous et leur démarche n’occupe plus du tout l’espace en propriétaire. Ces falaises sont remplies de gens qu’on ne voit plus, et qui se demandent s’ils existent encore. On voudrait exister pour les autres, en obédients petits lemmings, et voilà qu’il faut exister en mode autonome, en conserve, en réserve. Notre monde bruyant et tout rempli de vraies-fausses intentionnalités à notre égard, nous est dénié. Il nous faut fonctionner sans téléphone qui sonne, sans pétrolettes qui pétaradent, sans klaxon et sans… occupation. Nous sommes condamnés à la vacance, à la béance existentielle. A quoi servons-nous, au fait ? Notre monde, là, sous nos fenêtres, se détache gentiment et part dérive comme un inlandsis, débarrassé de notre décorum, de nos us et coutumes, de notre fatras, de notre comédie et de notre bruit. C’est très troublant, encore que très beau.
