14. Jardin désert

Peu à peu le tracé des allées disparut, recouvertes qu’elles étaient d’écorce, de pommes de pin, de feuillages et de débris divers. Des fissures, des lézardes apparurent dans le bitume et le béton révélant le gonflement et la poussée de la terre en-dessous, brèches aussitôt envahies d’herbes et d’arbrisseaux pleins de vigueur. Tout prit peu à peu un air flou, indéterminé, les lignes brisées par d’aventureuses lianes, les disciplines ruinées par des effondrement et des glissements subits, les grilles tordues par des branches puissantes. Tout un monde animal voletait, rampait, trottait-là, bandes insurrectionnelles et malicieuses pratiquant une guérilla de dilettantes, là une vitre brisée qui transforme en volière une pompeuse buvette, ici la pile d’un petit pont rompu par une escouade de rongeurs ou de termites. Tout prenait un air tordu, penché, pas droit, pas pensé. De subtils encouragements, de subversives poussées hâtaient la venue du désordre. Un pin jeté en travers du chemin, un trou béant dans la chaussée révélant des profondeurs grouillantes, le flot impétueux d’une cascade sortie de son lit et qui se hasarde à une aventure géologique foutraque, inventant à la minute des canyons, des deltas, des estuaires, des isthmes et des îles dans le terreau jusqu’ici méticuleusement amassé. Anticipant une ère de désordre et de barbarie, d’entropie sauvage, les plaques de béton qui jusqu’ici mimaient stérilement un faux paysage, glissèrent de leur support en une furieuse embâcle à bas de la petite montagne. Le petit temple de la Sybille, tout en haut du tertre factice, se retrouva brutalement privé de support, et, après un bref et héroïque instant de tenue dans le vide, les huit fûts de marbre cannelé churent, basculèrent, rebondirent sur les parois creuses pour s’écraser avec fracas dans le petit lac sous les caquetages indigné des cygnes et des canards. Le terrain penchait, le terrain glissait comme animé par un déclic invisible, ce qui était en haut se retrouvait en bas, et d’en bas émanaient de furieuses éruptions, des explosions d’égouts, des craquements de pierre, des surgissements d’effluents et de fluides divers. Peu à peu s’était installé le chaos le plus effroyable derrière les grilles tordues.

5. Six heures du soir (Charlotte edit)

Il y a cette étrange lumière, ce soleil éclatant qui n’éclaire pas, ce soleil martien avec ces ombres intimidantes. Longtemps, elle irradiera en nous, halo fossile de l’événement qui aura infléchi le cours de nos vies. Nous emporterons cette lumière, pour nos vies d’après. Elle irradiera nos vaisseaux, elle rayonnera dans nos colonies, elle baignera nos rêves, elle accompagnera nos aventures. Elle baignera les blonds enfants de l’Après.

9. Colony (2)

C’était l’incrédulité.
Pas vraiment décevant, non,
Plutôt la surprise.
C’était… comme l’ancienne Amérique un peu.
C’était comme dans les livres, comme dans les films.
Nous marchions, incrédules,
Nous rions en silence dans la poussière rouge.
Déjà, nous habitions en pensée les lointains bleutés,
Déjà nous tirions des plans.
Sortant du Vaisseau avec avidité comme des animaux clandestins,
Les Mots prenaient possession de chaque rocher, de chaque caillou, de chaque dépression.
Malgré toutes nos précautions,
Nous avions apporté nos rêves et nos pensées avec nous manifestement.
Mais il y avait autre chose :
Comme sorti des tréfonds,
De la soute la plus obscure,
De la trappe la plus oubliée,
Il y avait
Cet impérieux désir.

***

***

It was disbelief.
Not really disappointing, no,
Rather the surprise.
It was … a little bit like ancient America.
It was like in the books, like in the movies.
We were walking, incredulous,
We were laughing in silence in the red dust.
Already, we lived in thought in the distant bluish mountains,
Already we were drawing plans — and plans inside the plans.
Leaving the Ship greedily like clandestine animals,
Words took possession of each rock, each pebble, each depression.
Despite all our precautions,
We obviously brought our dreams and thoughts with us.
But there was something else…
Like coming out of the depths,
From the darkest bunker,
From the most forgotten hatch,
There was
This imperious desire.

3. Chercher la joie secrète

Time went by, pretty bad,
Time passed with the strangled hiss of oxygen in the tubes.
Come on, how high can you count?
Try again
We looked at each other, through the transparent shells of our helmets.
We looked at each other, through each other
With the faintest smile,
Whacked in the Ship,
Chewing nicotine,
Absent from us all.
Transported at prodigious speed
We were going so far that we couldn’t tell
We were going so far that we couldn’t tell
We were going so far that we couldn’t tell

We were going so far that we would arrive as strangers, at least
We were going so far that we could no longer die

***

***

Du temps passait, plutôt nul
Du temps passait avec le sifflement étranglé de l’oxygène dans les tubes
Allez, dis moi jusqu’à combien tu sais compter
Essaye encore
Nous nous regardions, impavides, à travers les coques transparentes de nos casques
Nous nous regardions, à travers l’un l’autre
Avec le plus fin sourire
Brinqueballés dans le Vaisseau
A mâcher de la nicotine
Absents à nous même
Transportés à une prodigieuse vitesse
Nous allions si loin que nous ne pouvions le dire
Nous allions si loin que nous ne pouvions le dire
Nous allions si loin que nous ne pouvions le dire

Nous allions si loin que nous arriverions des autres, au moins
Nous allions si loin que nous ne saurions plus mourir

1. Autobahn (Kraftwerk cover)

Wir fahr’n fahr’n fahr’n auf der Autobahn

Wir fahr’n fahr’n fahr’n auf der Autobahn

 

Vor uns liegt ein weites Tal

Die Sonne scheint mit Glitzerstrahl

 

Wir fahr’n fahr’n fahr’n auf der Autobahn

Wir fahr’n fahr’n fahr’n auf der Autobahn

 

Die Fahrbahn ist ein graues Band

Weisse Streifen, gruener Rand

 

Jetzt schalten wir ja das Radio an

Aus dem Lautsprecher klingt es dann:

 

Wir fah’rn auf der Autobahn

Tracklist for a dream album

1. Autobahn – 3 :16

 

2. Dawn patrol (to Friedrich) – 5 :12

 

3. Chercher la joie secrète – 3 :27

 

4. Time odyssey (Icarus) -2 :44

 

5. Six heures du soir – 1 :42

 

6. Faster than the speed of sadness – 8 :21

 

7. Into the ship – 3 :12

 

8. Colony 1 – 2 :40

 

9. Colony 2 – 3 :20

 

10. Foucault – 3 :24

 

11. New childs – 1 :24

 

12. Personae – 0 :32

 

13. Forever fall – 7 :36

 

14. Desert gardens – 3 :36

 

15. Heartbeats – 1 :22

 

16. Autobahn (remix) – 8 :25

 

17. Into the ship (remix) – 2 :12

 

(Gama/pvaa (c) 2020 / Vivid Spray Records)

Six heures du soir

Soleil voilé à la Turner. Nappe de brume bleue et grise dont émergent quelques fulgurances argentées, la pente d’un toit au soleil, le pare-brise d’une voiture qui passe. Dans le parc, ombres violettes, pelouses confidentielles, vols secrets des oiseaux. Et hors du parc, l’habituel manège des confinés, le tour de la prison. Les joggers, dont l’élan hermaïque a été brisé, patientent. Il reste les lents remous de la foule printanière, les filles en débardeurs, les boxeurs qui boxent dans le vide devant des conteneurs de recyclage de verre, les enfants qui bondissent en silence, comme au ralenti, pris eux-aussi par la solennité ouatée de la fin d’après-midi. Il y a cette étrange lumière, ce soleil éclatant qui n’éclaire pas, ce soleil martien, ces ombres intimidantes comme dans les photographies de Gabriel. La lumière du Covid. Longtemps, elle irradiera en nous, nous le savons. Rayon spectral, halo fossile de l’événement qui aura infléchi nos vies. Nous emporterons cette lumière, pour nos vies d’après. Elle irradiera nos vaisseaux, nos colonies, elle baignera nos rêves et accompagnera nos entreprises. Elle baignera nos blonds enfants de l’Après.

Bradbury, 2

‘Tout le long du chemin, le poursuivi et les poursuivants, le rêve et les rêveurs, la proie et la meute. Tout le long du chemin, la révélation subite, l’éclair d’yeux familiers, un nom ancien que l’on crie, les souvenirs d’autres temps, la foule qui se multiplie. Chacun qui s’élance à mesure que le rêve fugitif, telle une image réfléchie par dix mille miroirs, dix mille yeux, arrive et repart, offrant un visage différent à ceux qui sont devant, à ceux qui sont derrière, à ceux qu’il reste à rencontrer, à ceux qu’on ne voit pas encore.’

‘All down the way the pursued and the pursuing, the dream and the dreamers, the quarry and the hounds. All down the way the sudden revealment, the flash of familiar eyes, the cry of an old, old name, the remembrances of other times, the crowd multiplying. Everyone leaping forward as, like an image reflected from ten thousand mirrors, ten thousand eyes, the running dream came and went, a different face to those ahead, those behind, those yet to be met, those unseen.’

The martian, september 2036