Je ne fais pas ce que je dis, ni ce que je dois, ni même ce que je pense. Je fais ce que je suis. And this is it.
Auteur : jeanphilippedore
GS, #253
Toujours chez soi. — Le jour vient où nous touchons à notre but, — et dès lors nous montrons avec fierté quels longs voyages furent les nôtres pour y atteindre. La vérité est que nous n’avions du tout remarqué que nous voyagions. En sorte que nous allâmes si loin qu’à chaque nouvelle étape nous pensions être toujours chez nous.
Le gai savoir #272
‘Qu’aimes-tu chez les autres? — Mes espérances.’
Non prodest
Debout sur la terrasse avec la cliente, nous discutions des mérites comparés des vues sur la mer ‘où on ne voit que la mer’ et de celles où ‘il y a la mer avec des îles au loin’. Que je le veuille ou non, j’appartiens à une sorte de structure déférente, je fais désormais partie du contingent obscur des gens qui font des choses pour que d’autres gens en profitent. Avec, pour conséquence, une certaine méfiance vis-à-vis de la chose vendue, du scénario. La méfiance des gens de cuisine pour le plat servi. Ce n’est pas de l’envie, c’est plutôt un désabusement un peu bravache, du genre à moi on me la fait pas. On regarde d’un oeil narquois l’apprenti Icare qui essaye de décoller avec son kite surf, la jeune fille qui marche vers la plage avec son petit panier, toute habillée de blanc, avec tous les yeux d’Instagram sur elle, le couple qui essaye vainement de ‘profiter’ du petit-déjeuner de l’hôtel, de la Méditerranée, du printemps ou que sais-je. Les notions même de loisirs, de vacances deviennent douteuses. Nous autres, nous sommes dans les coulisses, nous voyons les rouages, les coutures, les raccords. Pour nous nulle injonction ‘d’en profiter’ et nous en tirons une supériorité narquoise, nous jouissons de la solidarité obscure des gens de l’autre côté. Mais cette vertu est illusoire. Nous aussi, nous devons croire à un monde de piscines, de vues sur la mer, d’hôtels de charme, de bergeries romantiques. Nous le vendons, et nous sommes vendus avec.
Je me demande si notre année en conserve n’a pas rendu nos plaisirs illusoires, nous courons après pour revivre ce qui s’est peut-être perdu en route. Les vacances, les loisirs comme d’autres domaines, ont perdu leur saveur, ont changé de goût. Nous avons été cruellement rendus à notre destin collectif – d’espèce, de métabolisme, de société – et cela nous est devenu difficile de vivre pour nous mêmes, d’expérimenter le monde avec innocence. Les cabanes de Walden Pond sont de plus en plus difficiles à trouver, ou alors il faudrait les multiplier à l’infini en détruisant précisément ce que Henri David Thoreau appelait de ses voeux, une vie simple, presque sauvage, frugale, solitaire. Cette notion de ‘profit’ nous tracasse, finalement. Au delà de l’injonction – jouir sur ordonnance – il y a le malaise de profiter – soi – au dépend, ou comparé aux autres. Une sorte de dégrégarisation impossible. Mais on ne peut pas faire que travailler en ricanant, il faut trouver autre chose, quelque chose. Un refus de l’injonction de profiter, bon, soit. Il nous faut nous hâter vers notre prochaine peau, vers notre prochaine phase mais le chemin est long, tortueux, difficile et les regards en arrière impossibles à éviter.
Il y a certainement une poésie de cette infrastructure des loisirs en déshérence, les quais désertés, les cafés fermés, les resorts gagnés par la végétation. Marcher dans Venise déserte, ce n’était pas mal. Esthétique des ruines, de l’engloutissement. Et surtout, encore, voir cette infrastructure, voir l’envers du décor. Il y a peut-être une ruse à trouver. Gagner ces coulisses et en faire son territoire. ‘Circuler librement dans les espaces intermédiaires’, disait Claude Cahun. Nous verrons bien.
L’étranger, chapitre II
« Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et j’ai erré dans l’appartement. Il était commode quand maman était là. Maintenant il est trop grand pour moi et j’ai dû transporter dans ma chambre la table de la salle à manger. Je ne vis plus que dans cette pièce, entre les chaises de paille un peu creusées, l’armoire dont la glace est jaunie, la table de toilette et le lit de cuivre. Le reste est à l’abandon. Un peu plus tard, pour faire quelque chose, j’ai pris un vieux journal et je l’ai lu. J’y ai découpé une réclame des sels Kruschen et je l’ai collée dans un vieux cahier où je mets les choses qui m’amusent dans les journaux. Je me suis, aussi lavé les mains et, pour finir, je me suis mis au balcon.
Ma chambre donne sur la rue principale du faubourg. L’après-midi était beau. Cependant, le pavé était gras, les gens rares et pressés encore. C’étaient d’abord des familles allant en promenade, deux petits garçons en costume marin, la culotte au-dessous du genou, un peu empêtrés dans leurs vêtements raides, et une petite fille avec un gros nœud rose et des souliers noirs vernis. Derrière eux, une mère énorme, en robe de soie marron, et le père, un petit homme assez frêle que je connais de vue. Il avait un canotier, un nœud papillon et une canne à la main. En le voyant avec sa femme, j’ai compris pourquoi dans le quartier on disait de lui qu’il était distingué. Un peu plus tard passèrent les jeunes gens du faubourg, cheveux laqués et cravate rouge, le veston très cintré, avec une pochette brodée et des souliers à bouts carrés. J’ai pensé qu’ils allaient aux cinémas du centre. C’était pourquoi ils partaient si tôt et se dépêchaient vers le tram en riant très fort.
Après eux, la rue peu à peu est devenue déserte. Les spectacles étaient partout commencés, je crois. Il n’y avait plus dans la rue que les boutiquiers et les chats. Le ciel était pur mais sans éclat au-dessus des ficus qui bordent la rue. Sur le trottoir d’en face, le marchand de tabac a sorti une chaise, l’a installée devant sa porte et l’a enfourchée en s’appuyant des deux bras sur le dossier. Les trams tout à l’heure bondés étaient presque vides. Dans le petit café : « Chez Pierrot », à côté du marchand de tabac, le garçon balayait de la sciure dans la salle déserte. C’était vraiment dimanche.
J’ai retourné ma chaise et je l’ai placée comme celle du marchand de tabac parce que j’ai trouvé que c’était plus commode. J’ai fumé deux cigarettes, je suis rentré pour prendre un morceau de chocolat et je suis revenu le manger à la fenêtre. Peu après, le ciel s’est assombri et j’ai cru que nous allions avoir un orage d’été. Il s’est découvert peu à peu cependant. Mais le passage des nuées avait laissé sur la rue comme une promesse de pluie qui l’a rendue plus sombre. Je suis resté longtemps à regarder le ciel.
À cinq heures, des tramways sont arrivés dans le bruit. Ils ramenaient du stade de banlieue des grappes de spectateurs perchés sur les marchepieds et, les rambardes. Les tramways suivants ont ramené les joueurs que j’ai reconnus à leurs petites valises. Ils hurlaient et chantaient à pleins poumons que leur club ne périrait pas. Plusieurs m’ont fait des signes. L’un m’a même crié : « On les a eus. » Et j’ai fait : « Oui », en secouant la tête. À partir de ce moment, les autos ont commencé à affluer.
La journée a tourné encore un peu. Au-dessus des toits, le ciel est devenu rougeâtre et, avec le soir naissant, les rues se sont animées. Les promeneurs revenaient peu à peu. J’ai reconnu le monsieur distingué au milieu d’autres. Les enfants pleuraient ou se laissaient traîner. Presque aussitôt, les cinémas du quartier ont déversé dans la rue un flot de spectateurs. Parmi eux, les jeunes gens avaient des gestes plus décidés que d’habitude et j’ai pensé qu’ils avaient vu un film d’aventures. Ceux qui revenaient des cinémas de la ville arrivèrent un peu plus tard. Ils semblaient plus graves. Ils riaient encore, mais de temps en temps, ils paraissaient fatigués et songeurs. Ils sont restés dans la rue, allant et venant sur le trottoir d’en face. Les jeunes filles du quartier, en cheveux, se tenaient par le bras. Les jeunes gens s’étaient arrangés pour les croiser et ils lançaient des plaisanteries dont elles riaient en détournant la tête. Plusieurs d’entre elles, que je connaissais, m’ont fait des signes.
Les lampes de la rue se sont alors allumées brusquement et elles ont fait pâlir les premières étoiles qui montaient dans la nuit. J’ai senti mes yeux se fatiguer à regarder ainsi les trottoirs avec leur chargement d’hommes et de lumières. Les lampes faisaient luire le pavé mouillé, et les tramways, à intervalles réguliers, mettaient leurs reflets sur des cheveux brillants, un sourire ou un bracelet d’argent. Peu après, avec les tramways plus rares et la nuit déjà noire au-dessus des arbres et des lampes, le quartier s’est vidé insensiblement, jusqu’à ce que le premier chat traverse lentement la rue de nouveau déserte. J’ai pensé alors qu’il fallait dîner. J’avais un peu mal au cou d’être resté longtemps appuyé sur le dos de ma chaise. Je suis descendu acheter du pain et des pâtes, j’ai fait ma cuisine et j’ai mangé debout. J’ai voulu fumer une cigarette à la fenêtre, mais l’air avait fraîchi et j’ai eu un peu froid. J’ai fermé mes fenêtres et en revenant j’ai vu dans la glace un bout de table ou ma lampe à alcool voisinait avec des morceaux de pain. J’ai pensé que c’était toujours un dimanche de tiré, que maman était maintenant enterrée, que j’allais reprendre mon travail et que, somme toute, il n’y avait rien de changé. »
Sans titre (aphorisme)
Une forme subtile d’amitié — voire d’amour? — : la faculté de faire sienne les obsessions de l’autre. C’est à dire, au delà de l’indulgence, de l’altruisme, la capacité à reposer en l’autre comme en soi. Un caméléon sur pilotis, comme qui dirait.
Du poneyage
Je dirais tout d’abord qu’il faut une bonne viscosité relationnelle, il faut se sentir chez soi dans le déséquilibre des relations, il faut être habitué au nécessaire béquillage sur l’autre — pris comme une sorte de prothèse qui pallie ou complète votre être. Vous passez telle une caravane, et des choses se passent. Des particules s’assemblent et se complaisent dans leur nouvel état, leur nouvelle texture qui crée des possibles, une éventuelle communauté, une possible république, l’assemblée d’un instant et d’une opportunité. Ouverture. Le poney se délecte de l’ouverture qu’il créé ou qui se crée sur son passage – dans un mystère qui toujours le dépasse. Des particules, des neutrinos d’opportunité flottent dans l’air comme un pollen invisible et il les happe, béat. Le poney trotte et s’ignore. Son champ est une prairie mycélienne, un épais tapis tissé de fils invisibles : affects, relations, attractions qui polarisent le champ, pré-programment et influent les comportements. On peut réagir mais pas agir. On peut sentir mais pas comprendre. On habite des infractuosités de hasard, des ‘et si’, des ‘demain’, des sourires, des instants de cafés et des cigarettes. Une vie de hasard, de random, ou ‘randon’ qui veut dire course impétueuse, errance dans les steppes à la recherche d’imperceptibles signes. Une randonnée, si l’on veut, une course au hasard gouvernée par les astres, les attractions, les chances. Nous sommes infatigables parce que nous sommes anciens, sédimentés, codés, mystérieux et denses. C’est l’animal en nous qui cavale, libre. Et dans toutes les directions s’étend la steppe.
Viareggio
Au matin se promener sur la grande plage noire, d’un côté les installations du port vers Livourne, de l’autre La Spezia et les rochers de Porto Venere qui s’étagent en caps dans la brume. Des nuages noirs flottent sur les montagnes de Carrare. Je marche sur la plage avec la gueule de bois de la veille, avec les problèmes du jour ou du lendemain. Personne sauf quelques quidams avec chiens et masques. Il y une couche d’hôtels de style anglais, genre palaces vieillissants où l’on vous prend votre température, votre passeport et votre carte bleue avec des mines compassées. Puis une couche de ‘Passeggiata’ avec ses petits édifices balnéaires à fronton, puis la plage, large et longue, sinistre sous ce ciel noir. La civilisation balnéaire est à l’arrêt. Je me demande si Pasolini s’est arrêté ici avec sa petite voiture quand il faisait ‘La longue route de sable’. Plus loin il y a Forte dei Marmi, sorte de station snob avec ses magasins de luxe déserts. Mais ici il n’y a rien qu’un marché où on surjoue un peu une jovialité forcée. Les chiens s’inquiètent d’être autant promenés. Dans la salle du restaurant où je prends mon petit déjeuner, jazz compassé au volume minimum, serveur compassé en baskets noires, blondes compassées en jean talons, traînant des longs cachemires coûteux et marchant la tête basse, pour ne pas tomber peut-être. Quelques businessmen qui essayent d’avoir l’air féroce avec leur téléphone et leur costume. Tout ça n’est pas sérieux, ou trop sérieux. Les oeufs brouillés ont des reflets verdâtres, le thé est tiède. L’humanité est véritablement à bout ici comme ailleurs. Ce qui était un plaisir est devenu une douloureuse comédie. Ce qui était le sens des choses n’est plus qu’un vent de sable.
Scrambling
On ne comprend pas. Mais qui serions-nous pour comprendre? Des ‘sur-humains’? Nous ne serions rien, tout au plus des ectoplasmes flottant au-dessus des choses. Depuis un an l’impression d’irréalité est toujours là, familière dans son étrangeté. Un-heimlich / Heimlich. Nous flottons dans l’intentionnalité et les systèmes, dans l’intentionnalité des systèmes et tant pis s’ils ne convergent plus en une réalité. Systèmes : les plans dans la dropbox, le livreur de pizza qui égrène son effort dans le Cloud où on peut l’exploiter tranquillement, les codes barres et les QR codes où l’on me scanne comme une marchandise tout au long de mon périple, la péroraison du loueur de voiture qui habille d’une politesse de façade une implacable procédure assurantielle et financière, un procès en vérité, les gestes mécaniques de l’hôtesse de l’air, du réceptionniste de l’hôtel, tout ce fatras comme des sémaphores qu’on longerait dans un voyage intranquille — quel voyage, vers où? Intentionnalité : partout, radiante, perdue, émettant dans le noir l’hypothèse d’un monde aussitôt recouvert, oublié. Enseignes, directives, injonctions, mots, messages. L’hypothèse monstrueuse que ce monde est à nous, pour nous. La conscience avale l’objet pour le faire sien, elle le digère en lui imposant un sens. Mais derrière les systèmes, à rebours des intentionnalités il existe d’autres chemins, on pourrait appeler ça la poésie ou l’Ouvert même si cela ne s’appelle pas vraiment.
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Onze heures du soir à Lyon entre la Tête d’Or, dans les rues il n’y a plus que des livreurs de pizza dans leurs livrées de polyester criardes et des promeneurs de chiens couleur asphalte. Et des voitures de police. Tout le monde est claquemuré devant sa pizza tiède et sa série. Le monde tourne en automatique. L’intentionnalité de la loi règne, et aussi l’algorithme des systèmes. La vie est distribuée en pixels, en gigabites. Les brebis numériques se serrent dans un sommeil peureux, sans rêve. Partout la grande force hypnotique accomplit son travail, la stase numérique. On rase les murs.
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Promener le chien, disait Michaud avec son humour grinçant. Le chien c’était lui.
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Il faudrait être une sorte de grand oeil sarcastique, genre Gai Savoir de Nietzsche à Gênes et à Turin, sautillant, espliègle, terrible. Et aussi, un grand oeil humide, genre Rilke à Duino. Flotter, immatériel comme un photon, particule indétectable au-dessous des radars, des procédures, des intentionnalités et des systèmes. Le navire Whatever qui appareille dans l’espace caché, dans l’angle mort, qui hante à rebours de toutes les scrutations, de toutes les définitions, de toutes les conformité. Continuer de voyager comme ça, sans but. Et l’écriture, voilà le fantasme, serait le sillage de ce voyage inutile.
Encore et malgré tout
Ce qui compte, après tout, c’est la joie pure de construire, d’être toujours surpris par le résultat, de participer au mystère du monde. Et aussi, la vaste aventure des relations humaines qui m’a toujours fasciné, comme un toboggan irrésistible, une piste de bobsleigh infinie. Nous glissons, nous autres, dans la futurition, nos fameux ‘problèmes’ agissant comme des écrans qui nous révèlent le temps, qui nous révèlent nous mêmes.


