Kafka, le château, 2

Là-haut, le Château, déjà étrangement sombre, que K. avait espéré atteindre dans la journée, recommençait à s’éloigner. Mais, comme pour saluer K., à l’occasion de ce provisoire adieu, le Château fit retentir un son de cloche, un son ailé, joyeux, qui faisait trembler l’âme un instant : on eût dit – car il avait aussi un accent douloureux – qu’il vous menaçait de l’accomplissement des choses que votre coeur souhaitait obscurément.

Kafka, Le château, 3

– Qui attendez-vous?

– Un traîneau qui me prenne, dit K.

– Il ne passe pas de traîneau ici, dit l’homme, il n’y a aucune circulation.

– C’est pourtant la route qui mène au Château! objecta K.

– Peu importe, dit l’homme avec une certaine cruauté, on n’y passe pas.

Puis ils se turent tous deux. Mais l’homme réfléchissait sans doute à quelque chose, car il gardait sa fenêtre ouverte : il en sortait de la fumée.

– Un mauvais chemin, dit K. pour lui venir en aide.

Mais l’homme se contenta de répondre:

– Evidemment.

Il ajouta pourtant au bout d’un instant:

– Si vous voulez je vous emmènerai avec mon traîneau.

– Oui, faites-le je vous prie, répondit K. tout heureux, combien me demanderez-vous?

– Rien, dit l’homme.

K. fut très étonné.

– Vous êtes bien l’arpenteur? dit l’homme. Vous appartenez au Château! Où voulez-vous donc aller?

– Au Château, fit K. hâtivement.

– Alors je ne vous prends pas, dit l’homme aussitôt.

Kafka, Le château, 1

– Dans quel village me suis-je égaré? Y a-t-il donc ici un Château?

– Mais oui, dit le jeune homme lentement, et quelques-uns des paysans hochèrent la tête, c’est le Château de monsieur le comte de Westwest.

– Il faut avoir une autorisation pour pouvoir passer la nuit? demanda K. comme s’il cherchait à se convaincre qu’il n’avait pas rêvé ce qu’on lui avait dit.

– Il faut avoir une autorisation, lui fut-il répondu, et le jeune homme, étendant le bras, demanda, comme pour railler K., à l’aubergiste et aux clients :

– A moins qu’on ne puisse s’en passer?

– Eh bien, j’irai en chercher une, dit K. en bâillant, et il rejeta la couverture pour se lever.

– Oui? Et auprès de qui?

– De monsieur le comte, dit K., il ne me reste plus autre chose à faire.

– Maintenant! A minuit! Aller chercher l’autorisation de monsieur le comte? s’écria le jeune homme en reculant d’un pas.

– C’est impossible? demanda calmement K. Alors pourquoi m’avez-vous réveillé?

Le jeune homme sortit de ses gonds.

– Quelles manières de vagabond! s’écria-t-il. J’exige le respect pour les autorités comtales! Je vous ai réveillé pour vous dire à quitter sur-le-champ le domaine de monsieur le comte.

Au 104

L’ironie des situations. Dans l’ancien bâtiment des pompes funèbres municipales, devenu centre d’art, j’attends pour la vaccination du Covid. Merveilleuse versatilité des halles industrielles du dix-neuvième siècle, on peut tout y faire avec style. Sous les verrières rénovées de la halle, donc, voici l’alignement de cubicles gris qui forment, par leur savante disposition, quelque chose comme un camp de baraquements. Travées, places, numérotation, formulaires : tout de suite s’instaure un sens. L’administration s’exprime toujours de la même manière dans l’espace, quand elle s’y met vraiment. Eh bien, il semble que nous y sommes, les mailles du tamis, réglées au minimum, ratissent. L’amusant est que le centre d’art est aussi ouvert, moyennant la production du passe sanitaire. On attend dans une clairière entre les cubes gris, un long moment assis dans un carré de gens qui s’observent mi-goguenards, mi-terrifiés comme dans la scène du cachot de l’Armée des Ombres. Puis on penètre dans une cabine, subit un court interrogatoire, et enfin la piqûre. Ensuite on continue dans le process, qui s’insère merveilleusement dans le plan du 104, passerelles, coursives, demi-niveaux, merveille qui est finalement le plan des pompes funèbres elles-mêmes. Fluidité du process qui atteint son optimum quand les individus (volontaires, infirmières, médecins) s’oublient eux-même pour devenir le grand corps qui s’échauffe et fonctionne, la machine. On glisse d’un demi-niveau à l’autre comme les cochons de l’abattoir de Chicago décrits par Siegfried Giedon dans la Mécanisation au Pouvoir. L’efficace s’atteint, s’accomplit, les fiches se remplissent, les QR Codes fleurissent et glissent silencieusement dans la nuit électronique. Assis sur leur chaise de plastique noir, dans l’Attente, les vaccinés se recroquevillent sur leur portable, tout au plus fanfaronnent-ils au téléphone. Ça y est, ânnonent-ils. La société, ce n’est pas que ce vague sentiment ressenti l’autre jour à Stockholm, cet édredon d’or pâle sur lequel il faisait bon prendre place, nonchalamment, comme par inadvertance, cet ordre vaste et souple qui passait entre les nuages, cette évidence au fond des yeux clairs. C’est aussi, et avant tout, ce moment où les individus s’abolissent et deviennent une abstraction. Ce moment où un ordre apparaît. Dans les chiottes du 104, on voyait des individus hagards, tous surpris de lui appartenir, à cet ordre. Certains appelaient leur mère, pressentant un malentendu, un quiproquo, une erreur factuelle dans les petits caractères du contrat, dans les circonvolutions du QR code. Ils titubaient sur les rampes de ciment, bientôt ils allaient se reprendre et sortir plus droits du hangar, avec peut-être un petit rictus aux lèvres. Marqués, enregistrés. Dieu! Quel mécompte! C’était donc ça? Cette appartenance? Cette soumission? Cette condition? C’était donc ça, frères humains? Impavides, les néons rouges frémissaient dans la pénombre du chemin du retour.

Djurgården

A Stockholm, on évolue dans un espace ouvert, eau, ciel, ville, parcs et forêt, or pâle de l’atmosphère. La fin de l’été est fluide, fraîche, tranquille. Le soleil est oblique et pâle et il a son pesant d’ombres bleues. Le soleil est la tristesse et la joie, un sentiment impossible à définir. Ici, on est pris en charge par les amis qui nous aiguillent, nous aident sans nous toucher, comme par induction. Sourires, silences. Le terrible, l’hiver n’est pas pour demain mais il approche. Chacun contient les autres, chacun se conduit avec cette bonne volonté sous-jacente, cette certitude des yeux clairs. Que cachent-ils? L’architecture, par exemple (Liljevalchs Konsthall) n’est pas essentiellement différente mais la teneur des rapports humains l’est. On sent ici une sorte de Grand Etre qui serait la société. Est-ce au détriment de l’individu? Peut-être, mais à lui, tout lui sera rendu au centuple simplement en marchant dans la forêt, en nageant dans un lac, sous le ciel. Il y a quelque chose de précieux qui vit ici, dans un demi-sourire inexprimé. Quelque chose de minéral, végétal, mutique et vivant. Une essence. Cela intrigue le néophyte, l’urbain fatigué des combats, le midlifer. On aimerait comprendre. On aimerait rester. On se prend à rêver, comme à la fin des voyages, la vie qu’on pourrait avoir, l’identité qu’on pourrait avoir, ici. Sur la baie de Djurgård…

Skitjärn (Dalarna 12)

Un instant sur le ponton

Capter les rayons obliques du soleil

Tous les rayons possibles entre deux nuages

Nager entre deux couches d’eau l’une froide l’autre très froide où règnent les algues et les nénuphars

Sentir la différence

Jouir non pas du moment mais de l’instant

D’où vient ce sentiment de perte irréparable cette douleur

C’est la vie sans doute

C’est l’envers de notre capacité à être heureux

Depuis dix jours je me sens comme une aiguille qui oscille parmi les troncs pâles des bouleaux

Demain Uppsala et puis Stockholm, Runmarö

Here I come, Tranströmer

Falun (Dalarna 11)

Sur la route 70

On progresse comme immobiles

Dans le paysage immuable qui déroule

Le gris pâle de la route sous le gris bleu du ciel

Champs qui tardent à être moissonnés piquetés par les granges et les fermes rouges

Forêts de pins, sapins et bouleaux

Collines

Lacs et rivières

De loin en loin un regroupement de hangars indiquent les villes

Vastes complexes industriels des mines

Le fer

Le charbon

L’acier

Le cuivre

Et tout cela se recompose en variations depuis notre point de départ vers notre point d’arrivée

Falun donne une indication du Nord

On rêve de s’aventurer plus loin encore

Septentrion

Les sept boeufs qui tirent le ciel

On divague

On rêve de ciels plus pâles encore

De forêts plus retirées

De lacs plus solitaires

Sans titre (Dalarna 10)

Devant le silo désaffecté au bord de la voie ferrée

S’accumulent des trophées dérisoires

Dont l’ironie vient de leur seul déplacement

On voit un bimoteur en morceaux

Une colonne Morris

De belles américaines pourrissantes

Un vieux camion militaire

Tous attendent, un projet peut-être

Mais enfin ils attendent

Oscillant entre intentionnalité et non intentionnalité

Dans cet état qu’on pourrait appeler poétique ou ouvert

— les organes mêmes de leur fonction antérieure rendus béants par l’Ouvert qui les dévore —

Tout dépend comment on les regarde, si on les regarde ou pas, s’ils se considèrent ou pas

Leur destin s’affranchit de leur destination

Et ils décollent, irrésistiblement

Comme ce fuselage sans ailes qui pointe son museau vers le ciel gris

A Hedemora.

Electric counterpoint (Dalarna 9)

Balles de foin qui flottent dans les champs inondés, répétition infinie des bouleaux dans la vapeur du paysage toujours oblique, toujours pâle et sujet à d’infimes variations, que peu-à-peu on apprend à déceler. Il en est de même pour les musiques répétitives que l’on écoute dans la voiture, et de nos silences aussi. Nous devenons experts en nuances, nous guettons la moindre ride sur la Borealis Planitia, le moindre rayon, synonyme de watts pour nos systèmes solaires. Et pour la première fois ce soir, alors que glissait dans le ciel une lueur de mercure doré, à force de scruter la frondaison vert sombre de la forêt, j’ai vu un chevreuil sortir, faire quelques pas vers moi, avant de se rengouffrer dans le noir.