Les fats (Dostoïeski, Les démons, I, VI)

‘Ils étaient vaniteux jusqu’à l’invraisemblable, mais ne s’en cachaient pas le moins du monde, comme s’ils voyaient là un devoir. (…) Tous, jusqu’à l’étrange, ils s’enorgueillissaient d’on ne savait quoi. On lisait sur tous les visages qu’ils venaient juste de découvrir une espèce de secret d’une importance toute particulière.’

Boulevard de l’Espérance

Sous le ciel gris dans ce jardin en ruine, ici à Gagny, en buvant la pálinka, je goûte quelque chose que je suis seul à savoir faire. Au prétexte, disons de construire la chose que les plans représentent, serrés dans leur enveloppe en kraft, de creuser ces trous, de démolir ces murs, d’en ériger d’autres – quel plaisir! – s’établit un bref instant une république, une communauté, une camaraderie. Des barrières tombent, hier avec les Sardes, aujourd’hui avec les Roumains et les Moldaves, et après-demain avec qui voudra jouer. L’espace de la relation, je ne sais pas l’appeler autrement, l’espace qui commence où les préjugés s’arrêtent. L’espace du possible, du futur, du projet, l’espace où s’imagine soi, individu, pris dans quelque chose de collectif et reconnu, estimé dedans. On peut appeler ça la civilisation ou la société, ou la culture si on veut. Mais tout commence avec ce béton qu’on coule et cette pálinka qu’on boit. Le plaisir anticipé, c’est ça. C’est peut-être le seul moyen de nous accomplir, il faut interagir, se mêler. Même Zarathoustra finit par le faire, après dix ans sur sa montagne ‘à jouir de son esprit et de sa solitude’.

Poneygram

Au cimetière marin, ce sentiment est revenu.

Soleil au zénith, mer scintillante, allées désertes

Marcher lentement, regarder les noms sur les murs qui sont des noms que je connais, maintenant

— Attendre

Ces circonvolutions sont miennes, allées, placettes, venelles

Quelque chose se dépose ici

On marche et on médite sans but

Choses et homme sous le soleil

Érosion de la matière et du temps

Hommes sages qui attendent

Et ce prodigieux sentiment d’être soi

Face à la mer

Terminal C

Je l’aime. C’est le mien comme la cabine n°2 du ‘Gelria’ était à Cendrars. J’aime la fortuité de ses tôles, j’aime l’équanimité tranquille de ses néons. J’aime les mouvements circonspects et contrits des voyageurs dans cette pseudo-nef, et j’aime certains yeux au-dessus des masques. J’aime les machines, beaucoup, qui calmement accomplissent leur programme, qui se répandent en bips et en pings et en diodes luminescentes. J’aime tous les signaux qui luisent et qui irradient dans le néant, les panneaux, les écriteaux et les écrans. J’aime leur nature vibratile, élusive, ambivalente : un coup on les comprend, un coup on les voit. J’aime la nature inquiète du monde qui traverse le hall comme un jaguar invisible.

Rien ou presque

le basculement dans le soir rose

un immeuble blanc années trente

la façon dont ‘école’ est inscrit sur une école

avec des interlignes et des déliés

une certaine candeur, une certaine confiance

un type planté avec casquette et portable devant une vitrine

comme arrêté

les yoyos émotionnels qui s’amenuisent et convergent

en une forme de paix

ils n’auraient pas dû traduire ‘desassossego’ par ‘intranquillité’

la poésie c’est ce qui vient à la frange de l’inquiétude

peut-être

peut-être

Le miroir

On voudrait comprendre mais il n’y a rien à comprendre. On voudrait une histoire et il n’y en a pas. Rien que des fragments obsessionnels qui tournent en boucle, des souvenirs, des fantasmes, des troubles. On voudrait être pris en charge et on nous tend un miroir. La vie de l’âme, qui est finalement toujours la même, dans un corps et un décor qui change, avec les autres qui passent devant soi comme dans une rivière, avec un rôle et des responsabilités qui changent. L’âme immarcescible face au tapis roulant de la vie. L’enfance, la mère, la nuque de la mère qui attend assise sur la barrière en fumant une cigarette. Une fois, mille fois. La psyché rembobine la scène, la même lampe tombe de la table de jardin, toujours, la même nuque tend son énigme. Pas de divertissement mais un miroir. Tarkovski a fait une vingtaine de versions au montage, a renoncé puis a trouvé, avant de se déclarer libéré de ses obsessions d’enfance. Présence magnétique du père qui lit ses poèmes. La mère qui court dans l’énorme imprimerie soviétique pour rattraper une erreur imaginaire. Rire de soi après et pleurer sous la douche. La grange brûle, la lampe tombe, l’existence brûle, on tâtonne dans les miroirs.

Solaris (retour)

L’océan de Solaris scanne les âmes qui flottent au-dessus de lui dans la station spatiale. Ou peut-être ce sont elles qui émettent vers lui des encéphalogrammes, des signaux, des pings dans le noir, des désirs, des rêves. Et la réponse, le cadeau est terrible : Solaris donne ce qu’on désire et ce qu’on redoute le plus. Pour Kelvin, c’est Khari, sa femme morte dix ans plus tôt, suicidée. Mais ce n’est pas vraiment elle, ni vraiment ‘ça’. C’est la projection, le désir, le fantasme de Khari par Kelvin. Les plans de Kelvin en train de dormir sont effrayants parce qu’on sent la mécanique de l’inconscient en train de vrombir, les désirs, passagers clandestins des rêves, qui volent, qui cavalent à l’encontre de la conscience. ‘Ce n’est pas un problème de folie — la mystérieuse pathologie qui frappe les occupants de la station —, c’est un problème de conscience’, dit le Dr Guibarian avant de disparaître. Chacun a le sien – Wunscherfüllung -, à lui destiné, adapté, dans sa cellule spatiale. Tous lui envient celui de Kelvin : l’amour. Tout explose tout de suite, toute vraissemblance, toute finalité, toute logique, toute cause. Il n’y a plus de pourquoi à cette mission et tous luttent pour se parler encore, pour se considérer encore les uns les autres, pour faire société — car plus rien n’a d’intérêt que ce que l’océan a mis sous leurs yeux. Les ondes de la psyché assouvies, les désirs qui rencontrent leur réalisation sans frein dans cette étrange matière visqueuse, fluide, omnipotente, plastique, sans limite.

– Et toi, tu te connais ?, demande la copie de Khari.

– Comme tout être humain, murmure Kelvin devant le miroir.

Le sujet du film, en gigogne dans cette science-fiction métaphysique, dans cette interrogation philosophique sur l’humain, le sujet du film finalement c’est l’amour. Couchés sur le lit dans la capsule spatiale, Khari et Kelvin constatent qu’ils s’aiment, peu importe l’étrangeté de la situation. Peut-on aimer un ectoplasme, un fantasme, le résultat d’une projection, la matérialisation d’un souvenir? Il faut croire que oui. Plus troublant, est-ce que cet ectoplasme, cet assemblage de neutrinos qui ne peut ni dormir ni mourir, peut aimer aussi? Eh oui. C’est la Prisonnière de Proust, et c’est aussi Blade Runner avec Rachel et Deckard. L’objet de l’amour souffre de cette projection et vit par elle. Si l’amour disparaît, elle défonce la porte, elle meurt, elle revit, elle devient une altérité, elle devient une conscience, elle renvoie sa projection à Kelvin qui devient objet, ectoplasme à tour, fantasme, désir. On n’aime que ce qu’on peut perdre, dit Kelvin.

La séquence où Khari, dans la bibliothèque, se perd dans la contemplation du tableau de Brueghel en fumant une cigarette, les chasseurs dans la neige avec le prélude en fa mineur de Bach… A-t-on jamais vu un plus beau film? Ich ruf zu dir, Herr Jesu christ… chante le Lied… L’humanité, ça s’acquiert, ça se mimique, ça se copie et ça s’éprouve. C’est cette artificialité, c’est cette synthèse qui émane de nous, cette alphabétisation chimique d’un mystère, cet appel, ce code. Nous ne cherchons pas du tout de nouveaux mondes et la science, ce sont des fadaises, constate Snaut un peu amer dans son costume déchiré. Nous cherchons l’autre et nous cherchons nous-mêmes.