La zone d’intérêt

D’abord, la lumière, blanche, mais plombée. Une lumière sans pitié. Dès le début du film, on est captifs des plans, remarquables dans leur précision. On est comme forcé de regarder, de voir tous les détails de cette maison mièvre, rêve petit bourgeois littéralement accompli avec le sang et la souffrance des autres, des ombres, des Untermenschen. Il y a comme une fadeur dans la lumière même qui évoque les années 40, mais aussi une lumière de cauchemar, de faillite morale dont on voudrait échapper alors que c’est impossible. Les fleurs, toute cette Natur, le bonheur de cette famille sont vénéneux, toxiques. Et puis il y a ce que les plans ne nous montrent pas, toute l’horreur suggérée en arrière-plan visuel et sonore : les barbelés, les miradors, la cheminée du four crématoire qui crache en permanence flammes et fumées. Ensuite, les sons qui ont commencé par la musique déchirée de Mica Levi sur fond noir, et tout de suite, ce grondement d’Auschwitz, entêtant, sourd, le bruit de la machine de mort qui vrombit nuit et jour et qui se superpose avec ces images de vie quotidienne bourgeoise, de chambres à coucher d’enfants blonds. Les cris des condamnés, des capos, les aboiements des chiens, les éclats métalliques ou les bruits sourds de la machine Auschwitz. La banalité du mal, a écrit Hannah Arendt, ou l’espèce de bonhomie effroyable qu’il y a dans les Bienveillantes de Jonathan Littell. Mais ce film va au-delà. Il y a l’arrivisme absolument sans conscience d’Hedwig Höss qui se félicite « d’avoir bien réussi », d’avoir tout ce qu’elle voulait dans la vie, la maison, la considération, les domestiques – des ombres juives venues du camp d’en face qui risquent leur vie à chaque détail du service – les biens spoliés, le manteau de fourrure, etc. Il y a la machine industrielle allemande de la destruction : les réunions, les plans, l’organisation à laquelle on se consacre, sans s’y réfugier. « Quand les allemands font quelque chose, ils le font à fond », dit Georges-Arthur Goldschmidt. Cela me ramène à Kertész qui est l’auteur qui m’a le plus marqué ces derniers mois. L’holocauste, Auschwitz, c’est le point d’orgue indépassable de notre civilisation, une sorte de pic négatif. Combien de milliers d’années de civilisation, pensais-je en regardant le film, pour parvenir à cette « chambre de combustion rotative », à ce rendement dans l’horreur. Auschwitz, du point de vue allemand, c’est aussi – surtout – des colonnes de chiffres, une organisation hiérarchique, une course à l’excellence chiffrée dans l’extermination, une compétition au besoin. Il y a un lien direct, je ne sais pas si je suis légitime pour le tracer, entre les fondements de la révolution industrielle, du capitalisme, dont W.G. Sebald décrit les ruines à Manchester, et Auschwitz. Auschwitz comme culture dit Kertész, est issu de la civilisation, négative, mais civilisation tout de même. Technostructure, si on préfère. Barbarie morale, mais, une fois l’absurdité, l’horreur, la monstruosité de la Endlösung admise par les cadres SS, recherche permanente de solutions techniques, d’amélioration, d’innovations, poursuite d’un but, d’un ordre jusqu’à la folie. L’homme porte en lui-même sa destruction. La conscience individuelle disparaît, s’élude, s’étouffe – n’était peut-être les vomissements de Höss à la fin du film ? – disparition portée par… quoi ? La rancœur, le ressentiment – la petite notation de la mère de Hedwig Höss qui voulait faire main basse sur les rideaux de la dame juive chez qui elle faisait le ménage – la vengeance, les bas-instincts (« elle doit être de l’autre côté du mur, maintenant »). Mais ce ne sont que des mots tout ça. La faillite morale c’est quand la coutume, les mœurs, le plus grand nombre bascule du mauvais côté, quand le mal prend la place du bien dans la conduite des comportements. Mais encore ? Quoi ? Comment peut-on avoir un pavillon de banlieue pimpant collé à Auschwitz ? Fertiliser le jardin avec les cendres des juifs morts, gazés, incinérés ? C’est toujours et encore la question du mal. Arendt et Littell expliquent, l’une la banalité du mal, l’étroitesse de l’application à accomplir cette tâche, l’autre, éventuellement, l’aventure collective, la fascination, le fait que toute la société soit rendue à l’horreur et dévouée à elle. Arendt et Littell expliquent, à la rigueur, Rudolf Höss. Höss, c’est Eichmann finalement. Hedwig Höss, c’est autre chose. Mélange, peut-être, d’idéologie nazie – le Lebensraum, la colonisation de l’Est – de ressentiment, d’élévation sociale, de vengeance au besoin. Formidable Sandra Hüller, qui la joue. On ne sent aucune faille, on n’éprouve aucune empathie. Au final, on est laissé sans explication, sans démonstration. On contemple l’incompréhensible.

Le joueur

Je parle à P. Mais tout en lui parlant, je me surprends à penser à ce que je vais écrire. Ou plutôt, les rouages de la machine codeuse se mettent en marche, tac tac tac, les petites griffes et croches de l’écriture se saisissent du sujet, caractérisent un personnage, font entendre leur musique annonciatrice. Quelque chose d’automatique, la fameuse transcription s’opère d’elle-même. Donc je parle et en même temps j’écris. Est-ce pervers, ce double jeu ? En face de moi, P. qui, il faut bien le dire, se donne beaucoup de mal pour être un personnage de roman : infantile, joueur, gâté (spoiled), perdu à bon ou à mauvais escient, je ne sais pas. Il raconte ce qu’il veut bien raconter, son histoire officielle en quelque sorte. Il sculpte sa propre forme, avec délectation, et même une pointe de douleur. De ses crises, affects, heurs et malheurs, de ses talents multiples, il joue. Son souci, c’est d’avoir toujours assez de jetons de sympathie pour continuer à miser, pour continuer à jouer. Il lui faut des appuis, il est content d’en avoir trouvé un ce soir. Mais, perversité, ou effet de miroir, moi aussi je joue, il me faut des personnages, il me faut des vies tel le vampire, pour nourrir les croches assoiffées qui littéralement vrombissent, dérapent d’impatience. Ce n’est pas Faust et Méphistophélès, c’est plutôt deux joueurs, genre Dostoïevski, qui boivent accoudés à la table poisseuse de ce bar, et calculent leur prochain mouvement.

Tangerine Dream

9h30. Soleil. Au « Nord-Sud ». Belle surface brillante du bar, café crème. Sentiment que (finalement ?) tout est possible. Reçu cette nuit les photos de l’hypothétique client – mais ne sont-ils pas toujours hypothétiques ? – pour un hôtel à Porto-Vecchio, dans la vieille ville. Il me teste, je le teste. The usual game… Cela fait plaisir de voir des photos de la Corse l’hiver, la lumière métallique de la mer et du ciel, la luminosité immanente des choses – la pierre, la terre cuite, et même l’herbe fluorescente – qui appellent immédiatement des sensations et des odeurs. Construire en ville, parmi ces murailles, dans cette citadelle, ce serait le rêve. Mais on peut rêver dans ce métier, ça, c’est gratuit. Les images me rappellent aussi la musique de Tangerine Dream (Tangram) que j’écoutais sans fin dans la Peugeot entre Bonifacio et Porto-Vecchio. Identificazione di una donna… Toute cette aventure, qui nous a pris quatre ans.

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Journal de Gombrowicz, 1953 : « Vendredi. Ce Journal, je le rédige à contrecœur. Sa sincérité insincère me fatigue. Pour qui est-ce que j’écris ? Si c’est pour moi, pourquoi cela va-t-il à l’impression ? Et si c’est pour le lecteur, pourquoi fais-je semblant de dialoguer avec moi-même ? Te parlerais-tu de manière à ce que les autres t’entendent ? Que je suis loin de l’assurance et de l’élan qui m’animent lorsque — excusez le mot — « je crée » ! Sur ces feuillets, c’est comme si du sein béni de la nuit je sortais péniblement à la dure lumière du matin qui me fait bâiller et tire mes erreurs au grand jour. Le mensonge qui est à la base même de ce Journal me rend timide, et je vous en demande pardon, oui, pardon (mais peut-être ces derniers mots sont-ils superflus et, déjà, prétentieux ?) »

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Simpliste, ou peut-être seulement naïf, pas dans la réalité, etc. : la gauche, c’est la confiance dans le devenir de l’homme, ou plutôt, c’est l’espoir. La droite, c’est la recherche de la sécurité, ou plutôt, c’est la peur de la perdre. Aujourd’hui, il n’y a plus de gauche, l’idéologie du socialisme et du communisme est faillie, ou trahie, et donc il n’y a plus d’espoir. Il nous reste la droite et sa peur, partout, en menu unique. C’est drôle, comme le sens réside dans les mots, les hante telle une radiation fossile. Patrimoine : l’héritage du père : on imagine tout de suite des réunions de famille un peu crispées. Conservateur. En 1283, cela voulait dire : « Celui qui est chargé de maintenir un droit ou un privilège. » En 1795 : « Qui protège du désordre. » Et en 1815 : « Opposé à toute innovation. » L’acte même de conserver, de maintenir, de protéger en vue de transmettre, si l’on veut, implique la peur de perdre. Il ne peut pas y avoir d’espoir ; à la place, il doit n’y avoir que des certitudes. L’espoir est en berne, il n’est pas dans le Zeigeist car l’avenir est en berne. Ce qui manque, c’est la pensée, la pensée créative et dynamique du temps qui se crée, qui surgit, et qui accompagne notre trajectoire en cette vie, et en ce monde. Laissée à elle-même la droite fabrique de la droite qui va mécaniquement vers l’extrême droite, elle n’a pas d’idées, qui viendraient du camp d’en face, à contrer, elle n’a plus de « réaction » à opposer, elle ne fait que se parodier et se ronger elle-même dans les boucles de sa peur. Peur de tout, en fait, peur de l’autre, peur du changement, peur de perdre, peur de gagner, peur d’avoir peur, peur d’avoir peur d’avoir peur. Naïf : ce qu’il faut, c’est une pensée créative de gauche, pas une idéologie, pas des claquements de dents pavloviens. Une pensée. Pourquoi pas Castoriadis, à ce stade, « l’Institution imaginaire de la société » : « Toute société a essayé de donner une réponse à quelques questions fondamentales : qui sommes-nous, comme collectivité ? Que sommes-nous, les uns pour les autres ? Où et dans quoi sommes-nous ? Que voulons-nous, que désirons-nous, qu’est-ce qui nous manque ? La société doit définir son « identité » ; son articulation ; le monde, ses rapports à lui et aux objets qu’il contient ; ses besoins et ses désirs. Sans la « réponse » à ces « questions », sans ces « définitions », il n’y a pas de monde humain, pas de société et pas de culture –car tout serait chaos indifférencié. Le rôle des significations imaginaires est de fournir une réponse à ces questions, réponse que de toute évidence, ni la « réalité » ni la « rationalité » ne peuvent fournir. »

Rue Georges et Maï Politzer

Retour rue de Reuilly. Quelle catastrophe a eu lieu ici ? Côté rue, la muraille grise d’une barre des années 60. Derrière la barre, un terrain vague transformé en une rue sinueuse, le site de l’ancienne gare de Reuilly. L’établissement où j’ai mon chantier est un ancien entrepôt de la SNCF logé sous la barre. Raccord chaotique, pour partie dessin et pour partie hasard, entre les brutalités des années 60 et les ZAC des années 90. Rue Georges et Maï Politzer, s’appelle la rue. Georges Politzer, juif, hongrois, philosophe, communiste, résistant, compagnon de route de la psychanalyse à Vienne avec Freud et Ferenczi. Fusillé au Mont Valérien en 1942. Marie Politzer, dite Maï, sa femme, morte à Auschwitz en 1943. Je me demande par quel processus ils ont hérité de cette rue, en 1988. Ici, c’est l’arrière, ou les coulisses de tout. Quais de livraison avec des nuées de livreurs Amazon qui attendent sur leurs scooters. Partout, sur les trottoirs, les rampes, et le square minable qui sert de rond-point, les tentes des SDF. Au fond de l’impasse
l’établissement de travailleurs handicapés. Je pense à Georges Politzer. Comète, comme
Simone Weil. Impasse du communisme, impasse de la gauche. Et aussi, dans cet étrange corridor urbain, coincé entre ces murailles bâties, impasse du modernisme et de ses rêves. Les grandes barres axées Nord-Sud, l’urbanisme sur dalle, les couches fonctionnelles de la ville. Les visions de Raymond Lopez. Toutes les forces tectoniques de l’histoire, toutes les idéologies échouées, arrêtées dans le temps comme dans de la lave solidifiée. Et dans les interstices temporels et spatiaux, des endroits comme cet « ESAT » où l’on essaie de réparer les gens, de faire fonctionner quelque chose. On travaille, on établit des listes. On pourrait se dire que c’est
effroyable, mais ça ne l’est pas. C’est juste différent. Thoreau, dans Walden : “La vie que les gens louent et considèrent comme réussie est d’une seule espèce. Pourquoi accorder une importance excessive à une seule espèce aux dépens des autres ?” Régulièrement j’entends les grondements du métro qui secouent toute la tour tandis que je prends des notes, que j’anime, enfin que j’essaie de faire le métier. Sourires. Dix fois on me propose un café. On m’acclimate. Je m’acclimate. Il existe une possibilité d’entente entre les humains. Ici on peut être propulsé par un simple sourire. Je pense à A., samedi soir, à lumière vacillante des bougies dans ce restaurant-atelier à Zürich. Autres friches urbaines, plus prospères celles-là, plus sombres aussi. La finesse de sa mâchoire, de sa nuque, de ses épaules. La vivacité de son regard. Son rire. Mon esprit vagabonde. La rue de Reuilly, encore, après le chantier. Tout à coup, le retour de ce sentiment d’aventure, de bonheur, dehors, dans le gris, dans l’ouverture du jour. Devant moi, de l’autre côté de la rue, les bâtiments de Roland Schweitzer qui fut l’architecte de la ZAC de Reuilly dans les années 70-80. L’hôpital des Diaconesses, 1964. L’école Saint-Eloi et l’institut Sainte-Clothilde, 1974-1978. Pour moi, Schweizer c’est l’humanisme chrétien, une architecture du soin, dirait-on aujourd’hui, une architecture attentive à l’homme et qui aurait digéré ses maîtres, qui aurait avalé la modernité comme un surmoi et une éthique : Perret, Le Corbusier, Prouvé, le Japon. Plasticité, musique, composition, harmonie. Il règne dans ce quartier une grisaille étonnante, légère, lumineuse, poudreuse comme les chemins de l’aventure, dans laquelle j’aime à me fondre.

Zeitgeist

La tectonique du social, des moeurs. Evolution qui se fait au prix de ruptures violentes, douloureuses (tremblements de terre, tsunamis, déchirements). Révoltes, résistances. Poussées, contre-poussées réactionnaires. Un certain nombre de gens ont l’impression que la terre disparaît sous leurs pieds. Remise en question brutale du haut et du bas, du bien et du mal. Basculement brusque des moeurs, des coutumes, de la morale (Nietzsche, Aurore). Changements brutaux de majorités comme des grains sur le plan d’eau. On affale… Fébrilement les tacticiens cherchent la route. On est puni par ce qu’on croyait alléguer. Cruauté : quand les lois invisibles de la société (condition des femmes, assujetissement, etc.) deviennent visibles, c’est alors qu’elles peuvent disparaître. On comprend toujours trop tard la société, à rebours. On ne sort du contrat social (de l’ambigüté) qu’à son détriment (Talleyrand). Derniers coups de boutoirs sur la digue de l’ancien monde. Flot (chasse) cathartique, terrifiant, majestueux, beau, destructeur. J. Godrèche : les coups, ça fait mal.

L’avventurra

Toute vie est une vie d’aventure, si ce n’est d’aventures. Toute vie est “ce qui advient”, ce qui se présente à nous, ce qui surgit, ce qui vient vers nous ou croise à notre portée : comète, opportunité, rencontre, chance, torpille. Le temps est aventure, “le temps est création”, dit Castoriadis, “surgissement de l’altérité radicale”. Rivés à notre fauteuil de mortels, comme dans un manège diabolique, il nous saute à la figure. Qui est le projectile de qui? Se lever du fauteuil pour saisir cela -saisir-, ou bien esquiver habilement ceci, ce serait encore supposer la possibilité du choix, d’une éthique. Quelque chose entre la compromission et la décision.

Les Émigrants

W. G. Sebald

Un antiroman, des personnages sans roman autour, la relation des faits par un narrateur qui s’apparente à un enquêteur. Un documentaires avec des pièces à conviction patiemment amassées. L’enquêteur interagit avec les personnages, les témoins, il y a des succédanés de dialogue fondus dans un texte labyrinthique, des descriptions minutieuses qui restent extérieures aux affects. Les personnages sont décrits comme des objets. Et les objets, la maison et les arbres d’ Henry Selwyn, l’agenda d’Ambrose Adelwarth, la machine à thé anglaise du narrateur, la salle de classe de Paul Bereyter, les usines abandonnées sont en réalité des personnages, ils ont plus de réalité et même plus de profondeur que les hommes et les femmes de l’histoire. Les photos de Sebald insérées dans le livre en attestent. C’est une narration qui tend vers une révélation tout en l’évitant, qui tourne autour d’un traumatisme et d’une horreur dont on ne parle jamais : l’émigration, les crimes de l’Allemagne, la déportation et l’assassinat des juifs, les blessures de l’enfance du narrateur, la monstruosité de sa famille, la construction mystérieuse de sa personnalité. Il y a une musique mélancolique qui émane du livre, comme quand il parle de « l’eau profonde » d’Helen Hollaender, ou de la fin d’Ambrose Adelwarth dans l’asile psychiatrique d’Ithaca. Cette description de l’extérieur, contraire à tous les canons du roman, n’a pas qu’un effet esthétique. Elle a un effet existentiel, elle lie les êtres à l’histoire, au paysage, à l’écoulement du temps. La nostalgie poignante, qui pousse Sebald à lutter pour exhumer ces personnages comme des fossiles dans la gangue trompeuse des souvenirs, à vivre avec eux, même maladroitement, imparfaitement, même pour un instant, au prix de voyages, d’entretiens, d’écriture et de réécriture. Ce n’est pas une enquête dans le sens de la résolution d’une énigme. C’est plutôt une quête désespérée, impossible, vouée à l’échec, obsessionelle, minutieuse. Plus on écrit, finalement, plus apparaît l’essence élusive de l’écriture, le mystère – l’humble solennité d’une chambre d’hôtel le dimanche après-midi, les preuves qui attendent dans leurs boîtes, la toile scarifiée de Max Ferber qui révèle une vérité cachée, blessée. C’est ça, l’art, recréer une réalité – réécrire encore et encore le carnet de voyage d’Ambrose Adelwarth qui est pourtant là, devant lui, pour le faire exister. Ce n’est pas la recherche du temps perdu. Ce n’est pas non plus l’exorcisation, la catharsis. C’est… la musique. Le besoin impérieux de cette musique, le temps qu’elle dure et exerce son charme. Le plaisir, sans doute, amer, sombre et triste, seul dans la campagne anglaise, ou dans la voiture de location sur les highways. C’est… je ne sais pas. Je n’arrive pas à l’exprimer. Il faudrait écrire.

Un anglais

Nous nous amusons, Jseb et moi, des rencontres de fortune, des potentiels clients surgis de nulle part avec leurs lubies. C’est particulièrement le cas de Matthew, qui m’a choisi « because I live next door » et nous emmène visiter ce petit atelier en arrière-cour, boulevard de Clichy, coincé entre un sauna-hammam luxurieux et une pharmacie qui a dû en voir de belles. L’agente immobilière arrive en trottinant sur ses bottines, jolie fille qui a l’air de vivre du recel de ses bonnes manières et d’un anglais parfait, et nous regardons donc un petit atelier en bois et briques dans une jolie ruelle plantée. Matthew veut acheter pour un « project » qui consisterait à vendre à des américains un Paris qui n’existe pas mais qui, de fait, existerait. Je l’apprécie, il articule consciencieusement pour que je comprenne bien sa pensée, et aussi pour contrer le très léger chuintement d’un invisible dispositif dentaire. Il veut construire un sous-sol « like in London » et nous exposons calmement, imperturbables, comme des commissaires-priseurs, comme les guides d’un parcours compliqué, comme des architectes qui auraient du travail, les raisons et les difficultés, les poches de gypse antéluvien, les carrières, le « soft soil » et les « heritage protections ». Nous nous amusons d’être sérieux, ou plutôt, nous prenons au sérieux le fait de nous amuser. Matthew écoute patiemment, il prend note des spécificités avec un stoïcisme parfait, il pourrait être aussi bien sur Mars, cela ne changerait rien : « it is what it is ». Solenn, l’agente, agite mollement sa bottine, elle s’en fout un peu de le vendre ou pas, ce truc. Arrive la concierge en tablier bleu, tout droit sortie d’un film français des années quatre-vingt, et flanquée d’un chien sans queue ni tête qui s’intéresse immédiatement aux chevilles de Jseb. Passent des créatures de la nuit ou de la mode, élégantes et sombres. Tout cela est léger, sans conséquence, comme un printemps avant l’heure et me rappelle nombre de rendez-vous, que j’appelais mes rendez-vous Simenon : la simple curiosité de pousser des portes, de découvrir des lieux, des gens et leurs bizarreries. Strictement, c’est l’aventure, c’est-à-dire, ce qui advient, le destin, la vie. Recherches faites par Jseb, le sauna-hamman s’avère être l’ancien« Cabaret du Néant » fondé en 1892, décor d’ossements, croque-morts, cercueils et squelettes. Tout cela nous enchante et nous partons festoyer au Bouillon Pigalle.

Le règne

J’arpente le douzième arrondissement, planète grise, triste, inconnue, irréelle, vivrière, âpre, royaume d’un dimanche perpétuel. Je voudrais, entre deux rendez-vous, manger un sandwich au bar, boire une bière, lire le Parisien. Ça n’existe pas. Ça n’existe plus. Je découvre les rouages de la machination : ce n’est pas parce que je n’éprouve rien qu’il ne passe rien, sinon mon monde social ne s’appliquerait pas à me bombarder de messages. J’ai cinquante ans et je transporte un fardeau à moi invisible, aux autres pas. Tel l’éléphant je revendique un monde qui n’existe pas, ou alors, hors de prix. Mais là, tout de suite, j’estime que ce n’est pas grave : un peu plus ou un peu moins effaré, décalé, pas de ce monde ou de cette réalité. Un peu plus dans mon ‘règne’ pour parler comme Hans Castorp : je ne demande pas mieux.