Ce qui compte, après tout, c’est la joie pure de construire, d’être toujours surpris par le résultat, de participer au mystère du monde. Et aussi, la vaste aventure des relations humaines qui m’a toujours fasciné, comme un toboggan irrésistible, une piste de bobsleigh infinie. Nous glissons, nous autres, dans la futurition, nos fameux ‘problèmes’ agissant comme des écrans qui nous révèlent le temps, qui nous révèlent nous mêmes.
Auteur : jeanphilippedore
Belleville
L’agent immobilier avec ses chaussures de maquereau et sa gueule de travers
Et Raymonde, ah, Raymonde
Et les amis qui reviennent toujours du diable vauvert
Dans Paris la grise, la mouillée
Des générations de pigeons morts dans la cour veillés par des angelots en stuc qui ont connu des jours meilleurs
Des éclairs
Des rayons subreptices qui nous traversent par hasard
Par chance
La musique du hasard qui un instant nous porte
To-morrow, and to-morrow, and to-morrow
La vie passe, étrange caravane
Airport
Les plaisirs obscurs de l’aéroport
Aller et venir comme un quidam, une simple silhouette, une esquisse de personnage
Entre des tables sous cellophane, des boutiques anesthésiées, des systèmes informatiques fatigués
Derrière leurs écrans leurs masques leurs lunettes, d’autres quidams comme moi codent le monde à coups de petites croches, de petits chiffres, on verrait presque les zéros et les uns surgir de leurs appareils et de leur tête
Étrange et absurde communion mais c’est bien dans ce monde que nous vivons
— pas dans l’autre, celui qui existe.
La République du Laptop comme triste emblème
Les rares enfants qui sont là ont l’air faux, en plastique, mûs par des impulsions électriques
On ne sait trop ce qu’on attend, quelle catastrophe
On se loge dans une condition, un confort, un carcan d’indicible…
Une simplification peut-être aussi.
About Minimal Compact (and Wendy Carlos)
If we understood better our relationship with machines, we would know better who we are. But then, we wouldn’t build machines, or what?
Minuit
Rues désertes
Comme dans un pays de l’Est qui n’existe pas
Un ordre dont on aurait oublié les fondements ou les raisons
Et dont il nous resterait juste
Au ciel
Un avion unique qui passe sous une étoile solitaire
Les nuages qui s’en vont au loin
Quelques cris encore puis plus rien
A part les crissement lointain des pneus sur le bitume
Des claquements au hasard
Une voix solitaire
Comme dans un grand hoquet silencieux
Le monde se réajuste, se reprogramme et nous avec lui, réglables que nous sommes
Rue du Faubourg du Temple (Husserl 1)
L’éléphant tout cubique
Renfrogné
De l’enseigne du Palais des Glaces
La promesse simple, humide, légèrement bombée et brillante
Du trottoir, du ciel, du matin
Le regard extraordinairement lointain
De l’employé du Monoprix qui fume sa cigarette appuyé à la devanture
Les lumières stellaires du supermarché
Et des vibrations ici et là
Ne pas cesser de vouloir
D’aimer
Naïvement, comme à neuf, comme la première fois
Décrire le monde
S’étonner d’être
Un de ces phénomènes.
Virabhadrâsana
Il existe au-dessus d’un immeuble gris et sans âme
Un édiculon du même gris et dont l’âme est peut-être la machinerie qu’il héberge
C’est lui que je regarde
Plus que ses semblables dont les portes de fer battent au vent
Antennes de télévision en déshérence
Vieux morceaux de zinc qui se morfondent face au ciel
Graffitis oubliés, signes des jours meilleurs et des couchers de soleil
Le monde des toits que j’aime depuis l’enfance quand je m’ennuyais à l’école et que je m’échappais
Par les yeux
C’est lui qu’il faut regarder entre tous donc
Pour que l’ouverture se produise ce sentiment de plénitude et d’assise
Ferme sur le sol courbe du monde
Ferme sur la course du monde
J’entends déjà le guru qui gronde : ‘point de visualisation!’
Ce n’est pas de la visualisation me défendrais-je
C’est attraper l’avers du monde
La face qu’on ne voit pas
A moins d’être
Furtivement
Un héros
ZAC des Batignolles
Dans le parc
Depuis l’étrange construction qui enjambe la voie ferrée qui ne mène nulle part
— une sorte de belvédère
On voit bien
Les immeubles neufs qui s’élancent avec une sorte de bonne volonté dans la laideur
Ils sont laids parce qu’ils sont un peu en avance
Ils sont de leur temps et nous pas encore — nous devons apprendre ce qu’est notre temps
Une jeune fille enchaîne les punches sur les gants plats de son entraîneur, gauche, droite ça fait un bruit sourd
Un cadre dans l’informatique entreprend de se suspendre avec des élastiques aux tubulures de fer gris, il va se soumettre à des exercises effrayants
La bonne volonté, énorme, ruisselle sur le monde
Une alarme au loin retentit, la vague musique d’une enceinte portative
Des ouvriers en orange s’agitent
On ne sait pas trop ce qui se passe, beau ou laid ce n’est pas la question
Mais quelle est donc
La question
Les temps ne sont pas accomplis, il ne sont pas jointifs, il y a cette béance, cette ouverture comme une gueule de baleine géante qui nous happe
L’Ouvert, voilà
L’oeil de l’Ouvert de Rilke nous regarde
Et règne sur les choses.
Still loving you
Rue Lepic
Scorpions brâme son antienne chez le charcutier
Pendant que
Lentement, comme un animal méticuleux l’ascensoriste progresse dans sa gaine barre par barre
(Lui il écoute plutôt de la variété moldave)
Un instant j’habite cet instant
Dans l’aquarium de la rue Lepic
J’étends mes nageoires invisibles.
Question
— Ce que vous appelez « imposture », c’est avant tout une capacité à jouer, à incarner un rôle, à prendre une distance, à se rapprocher ou à transgresser les limites pour que les choses deviennent possibles, pour que l’échange puisse se faire, pour que la chimie de la création prenne. Et ce que vous appelez « travail », c’est avant tout une justification, une assurance, un jeu bien défini au sein de limites, une sorte de confort moral un peu poltron.
— Fort bien, et qu’est-ce que tu essaies de nous dire?


