‘La vie que les gens louent et considèrent comme réussie est d’une seule espèce. Pourquoi accorder une importance excessive à une seule espèce aux dépens des autres?’
Auteur : jeanphilippedore
Thoreau, 24 avril 1852
‘La grande majorité des hommes aiment la société. Ils vivent en surface ; ils s’intéressent au transitoire et à l’éphémère ; ils sont comme du bois flotté sur le flot. Toujours et sans cesse ils demandent seulement les nouvelles, l’écume et la mousse de la mer éternelle. Ils agissent à leur avantage ; leurs manières compensent leur manque de substance. Ils ont maintes lettres à rédiger. Pour eux, la richesse et l’approbation des autres équivalent au succès. Pour eux, les entreprises de la société sont parfois suprêmes et suffisantes. Le monde les conseille, et ils écoutent ses avis. Ils mènent une vie entièrement évanescente, ce sont des créatures de circonstance.’
Sans titre (Aubervilliers)
La beauté de l’architecture, c’est quand son intentionnalité s’est perdue, quand sa préméditation et ses fins se sont perdues. La beauté de l’architecture, c’est quand ses auteurs l’ont perdue ou qu’elle a perdue ses auteurs. La beauté de l’architecture, c’est incontestablement la ruine de la pensée qui l’a produite, ruine nécessaire pour atteindre cet état scintillant, instable, entre artefact et chose, entre être et fantôme, entre projet et souvenir
Poneythoustra
I.
Fais bénéficier les circonstances de tes aptitudes, et tes aptitudes des circonstances.
II.
Travailler ses forces. Travailler ses faiblesses. Travailler ses forces comme des faiblesses. Travailler ses faiblesses comme des forces. C’est mieux.
III.
Ici j’ai appris la valeur du silence. Fin et inflexible comme le sourire d’acier de Pablo. C’est une déclaration, toujours renouvellée, une sorte de fil à plomb moral qui en toute circonstance tomberait d’un zénith idéal. Sérieux comme la mort. Mais d’où vient alors qu’on entende aussi, dans ce silence, un grand rire silencieux?
IV.
La faiblesse comme viatique et comme étendard. Quelle détestable habitude! Et quelle monstrueux succès elle rencontre!
V.
Un animal affligé d’infirmités physiques et morales effrayantes, mais ‘qui s’en sortirait’. Une progression finalement indestructible dans les collines grises et poudreuses. Une sorte de ‘juste assez’ dans l’élan vital. Une pointe d’immarcescible obstination dans le moteur, dans la traction. Etrange attelage vraiment.
VI.
‘(…) ils sentirent, mais trop tard, qu’il n’est pas de commencement si faible qui ne s’accroisse promptement par la persévérance, tirant, du mépris même qu’inspire cette faiblesse, l’avantage de ne point rencontrer d’obstacle à ses progrès.’
Plutarque, Vie de Jules César
VII.
Finalement, il n’est de montagne que relative, j’oserais dire, que circonstancielle. Mais pas plus qu’on ne peut éviter un instant, on ne peut éviter la montagne.
VIII.
C’est l’aventure, c’est ce que tu voulais, une vie d’aventure. Elle te définit, et tu la définis sûrement un peu. Mais d’où vient alors qu’une part de ‘moi’ se sent oubliée?
IX.
Marcher lentement en haut des remparts, guetter les trous où nichent les oiseaux. Se perdre dans les reflets métalliques de la mer, les îlots de lumière au loin. Écouter Tangerine Dream.
X. (F)
Toutes sortes de mouvements silencieux, de concessions faites aux silences, de sourires entendus au coin du feu en buvant du vin. Ici les relations sont un jeu de go qu’on joue parce qu’il faut le jouer. Ultimement on balance quelques confidences comme on jette du lest.
XI.
Mieux vaut être respecté que craint, dit-on. Et sans doute, mieux vaut être bien-aimé que simplement respecté. Mais les plus manoeuvriers s’emploient à être les trois à la fois. Nous ne pouvons nous départir des anciens comportements de la meute.
XII.
Nous sommes les patrouilleurs mélancoliques les opérateurs silencieux, les gardiens crépusculaires — oublieux de ce qu’ils gardent. Nous sommes, mesurons, vivons, ne pouvons être que : — l’épreuve de nos capacités.
XIII.
La location, ou disons l’occupation temporaire d’une condition, comme d’un costume existentiel. Alors on devient nécessairement cette condition, ou ce costume.
XIV.
Who ist das Retende? demande Gabriel. On peut recevoir distraitement les propositions de sauvetage qui jaillissent ça et là dans le cosmos, comme on intercepterait au hasard des comètes. Chaque comète serait aussi, encapsulée, une volonté de puissance, une volonté de vivre, de prospérer avec avidité. Dangereuses propositions en vérité.
XV.
Encore la même route sous le ciel métallique, encore les nuées bleues sur la mer, encore les remparts et les oiseaux, encore le cimetière, encore Tangerine Dream, encore la pierre qui lentement se monte, encore les mains qui polissent et qui font, encore et encore nos mélancoliques rondes et patrouilles, encore, encore et encore. Et comme dans le poème de Rilke, tout finit par s’abolir, ne reste que cette monade plasmatique qui lutte simplement contre le néant, le ‘Flucht’.
XVI.
Nous cherchons la ‘chose réelle’, pas l’image de la chose. Élusive quête! Un parfum d’aventure. Vertige des choses qui attendent d’être trouvées, sous leur cape d’invisibilité, ou d’indicibilité.
XVI.
Nous mentons tous, avec plus ou moins de sincérité.
XVII. SUPERSIGHT
Hier matin pendant une heure j’ai eu l’hypervue. Le monde me parlait dans un langage que je comprenais. Le monde s’écrivait tout seul, ou se chantait tout seul. L’équilibre du jour blanc du mois d’avril. Le côté dramatique de l’architecture qui sortait du néant, humide comme du brouillard solidifié. Comme des étraves émouvantes qui fendent la brume du temps. Un chat, de dos, rigoureusement immobile derrière une vitrine, devant un drap froissé. Un filet d’échafaudage qui pend devant un drapeau de l’Ukraine. Quelque chose de la rosée du premier jour. C’est toujours, éternellement, le premier jour.
XVIII.
La sidération des aéroports, je connais. Ce n’est plus la promesse du voyage, juste la promesse de plus de sidération encore : plus de process, plus d’ordinateurs portables, plus de conversations
Kirillov (Dostoïeski, Les démons, 2ème partie, chapitre 1, V)
STRAVOGUINE – Qu’est-ce que c’est, une allégorie?
KIRILLOV – Non, pourquoi? Pas une allégorie, non, je dis une feuille, tout simplement, juste une feuille. Une feuille, c’est bien. Tout est bien.
– Tout?
– Tout. L’homme est malheureux parce qu’il ne sait pas qu’il est heureux. Ça, c’est tout, tout! Celui qui arrive à le savoir, il devient heureux tout de suite, à l’instant même. (…) J’ai trouvé, d’un coup.
Les fats (Dostoïeski, Les démons, I, VI)
‘Ils étaient vaniteux jusqu’à l’invraisemblable, mais ne s’en cachaient pas le moins du monde, comme s’ils voyaient là un devoir. (…) Tous, jusqu’à l’étrange, ils s’enorgueillissaient d’on ne savait quoi. On lisait sur tous les visages qu’ils venaient juste de découvrir une espèce de secret d’une importance toute particulière.’
Boulevard de l’Espérance
Sous le ciel gris dans ce jardin en ruine, ici à Gagny, en buvant la pálinka, je goûte quelque chose que je suis seul à savoir faire. Au prétexte, disons de construire la chose que les plans représentent, serrés dans leur enveloppe en kraft, de creuser ces trous, de démolir ces murs, d’en ériger d’autres – quel plaisir! – s’établit un bref instant une république, une communauté, une camaraderie. Des barrières tombent, hier avec les Sardes, aujourd’hui avec les Roumains et les Moldaves, et après-demain avec qui voudra jouer. L’espace de la relation, je ne sais pas l’appeler autrement, l’espace qui commence où les préjugés s’arrêtent. L’espace du possible, du futur, du projet, l’espace où s’imagine soi, individu, pris dans quelque chose de collectif et reconnu, estimé dedans. On peut appeler ça la civilisation ou la société, ou la culture si on veut. Mais tout commence avec ce béton qu’on coule et cette pálinka qu’on boit. Le plaisir anticipé, c’est ça. C’est peut-être le seul moyen de nous accomplir, il faut interagir, se mêler. Même Zarathoustra finit par le faire, après dix ans sur sa montagne ‘à jouir de son esprit et de sa solitude’.
Poneygram
Au cimetière marin, ce sentiment est revenu.
Soleil au zénith, mer scintillante, allées désertes
Marcher lentement, regarder les noms sur les murs qui sont des noms que je connais, maintenant
— Attendre
Ces circonvolutions sont miennes, allées, placettes, venelles
Quelque chose se dépose ici
On marche et on médite sans but
Choses et homme sous le soleil
Érosion de la matière et du temps
Hommes sages qui attendent
Et ce prodigieux sentiment d’être soi
Face à la mer
Terminal C
Je l’aime. C’est le mien comme la cabine n°2 du ‘Gelria’ était à Cendrars. J’aime la fortuité de ses tôles, j’aime l’équanimité tranquille de ses néons. J’aime les mouvements circonspects et contrits des voyageurs dans cette pseudo-nef, et j’aime certains yeux au-dessus des masques. J’aime les machines, beaucoup, qui calmement accomplissent leur programme, qui se répandent en bips et en pings et en diodes luminescentes. J’aime tous les signaux qui luisent et qui irradient dans le néant, les panneaux, les écriteaux et les écrans. J’aime leur nature vibratile, élusive, ambivalente : un coup on les comprend, un coup on les voit. J’aime la nature inquiète du monde qui traverse le hall comme un jaguar invisible.
Rien ou presque
le basculement dans le soir rose
un immeuble blanc années trente
la façon dont ‘école’ est inscrit sur une école
avec des interlignes et des déliés
une certaine candeur, une certaine confiance
un type planté avec casquette et portable devant une vitrine
comme arrêté
les yoyos émotionnels qui s’amenuisent et convergent
en une forme de paix
ils n’auraient pas dû traduire ‘desassossego’ par ‘intranquillité’
la poésie c’est ce qui vient à la frange de l’inquiétude
peut-être
peut-être

