Un balcon sur le vide

Carrousel. Rue Georges et Maï Politzer, encore. De semaines en semaines, plus de tentes de sans-abri dans cet étrange goulet de rue, plus de livreurs juchés sur leurs scooters qui attendent. Effluves de nourriture industrielle, qu’ils vont distribuer. Cerisiers en fleurs. Amiante tapie. Méandres administratifs. Va comprendre. Les roulettes des fauteuils chuitent sur le revêtement de sol en plastique. Il ne passe rien. On attend. Quoi? Que ça se débloque. Que surgisse, comme un rai de lumière dans le ciel gris, le sens de nos actions. Il ne reste plus que le fantôme de nos actions. Ou plutôt il ne reste plus que nos actions, et le sens a disparu, comme le chat de Cheschire, dont seul flotte le sourire sardonique dans la nuit. Les raisons desquament, les raisons dépriment, elles tombent, chutent comme des lemmings qui se précipitent en masse du haut de la falaise. Il nous reste la joie mauvaise du dysfonctionnement, le cynisme, ou alors cet orgueil d’animaux de trait devant la ‘difficulté’ dont on feint de s’amuser, le soir avec les collègues. “Pas de souci”, balbutie-t-on comme un hâve cheval de labeur, un lumpen-poney, un Angstpferd, instaurant une négation réflexe, une protection dérisoire contre ce qui va encore lui tomber dessus. Crucifiés dans un ‘souci’ permanent, oui, imaginaire ou réel. Un souci instauré qui serait notre condition. Toute cette difficulté doit bien avoir un sens, sinon il n’y a plus de sens du tout. Sinon, autant aller ‘parmi les fleurs, et face au ciel’. Ou bien jouir, comme le héros du Balcon en Forêt de Julien Gracq, de la suspension même de toute chose, de la négation même de tout avenir qui fabrique un présent étrange, sans prix, aventureux, sauvage. Soldat désheuré dans la nuit des Ardennes, parmi les arbres maigres, dans la drôle de guerre, dans le désastre reporté de mois en mois, de jour en jour, au point que chaque instant devient un espace de liberté infinie, de découverte violente. Etrange trouvaille, dont on ne sais pas trop quoi faire. Liberté vraiment?

Der Unfertigen

Kafka. “Der Unfertigen.” L’inachevé.

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A l’aéroport de Nantes, qui m’enchante par son côté DDR. Terrifiant de voir les familles, les filiations, le visage du père sur le visage du fils, les habits qui se ressemblent, les mimiques, le body langage, enfin tout ce qui relève de la famille, sous les néons des années 80. Etant d’une famille on doit toujours justifier un monde ou une façon d’être, à son corps défendant. Ça épuise. On voudrait être ailleurs, ou quelqu’un d’autre. Mais être, c’est être là-dedans. Autrement dit, être, c’est être ça. Comme une tragédie. Comme une damnation. Comme une condamnation (la Colonie Pénitentiaire, avec chacun sa sentence tatouée sur la peau). Obligés d’être redevables, de se comporter de telle manière, de répéter telles mimiques, etc. Idem pour les classes sociales. Obligés d’appartenir.

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Michele, voyant une photo de moi à côté de mon père : « C’est fou ce que ton frère te ressemble ». Errances sans fin. L’identité. L’incertitude d’être là. Mais le rire, aussi. Le rire de Nietzsche qui sautille sur sa montagne. Malade, moi?

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Marx. « Wir haben nichts zu verlieren außer unseren Ketten. »

Immer wieder K. (suite)

Kafka à la piscine. Kafka partout alors? Oui, partout. Les lignes bleues et blanches. Les horaires, les règles, les sexes qui nagent comme des machines. Les machines qui filtrent l’eau, l’air, qui comptent, qui contrôlent, qui veillent. La rationalité euclidienne. La géométrie. Les lignes, les lignes, les lignes. Les boîtes, les cellules, les cases. Franz Kafka allait à la piscine, à Prague. Imre Kertész aussi, jusqu’à tard dans sa vie, à Budapest et à Berlin. Paul Celan est mort noyé, à Paris. Rue B., j’essaye de prendre en photo des taches sur une vitrine aveugle. Quelqu’un a gratté la peinture blanche, par derrière, pour faire des dessins. Un oeil. Une étoile de David. Des taches. Des lignes, mais brisées. Je n’y arrive pas, agenouillé sur le trottoir, il y a des reflets. Pendant ce temps, A. court le long du lac, au fond on voit des montagnes, lumière voilée, irridescence, reflets sur l’eau. What is it, what is it you’re feeling, soldier? Ici aussi, quelque chose semble vouloir accoucher de la lumière, comme une révélation, une promesse. J’avance les yeux aveugles. J’écris.

Immer wieder K.

Sur Kafka encore. L’invention, ou l’institution de la rationalité. La rationalité comme nouvelle religion dans un monde irrationnel. L’irrationalité du rationnel (Voir Simone Weil, l’usine). A voir dans l’économie ou les cultes de la droite. Dans la pensée manchestérienne – la main invisible d’Adam Smith, quand on y réfléchit cinq secondes, a tout du rite magique, de la superstition la plus noire : le marché magique, ou le ‘moins d’état’ qui résout tout magiquement. Travers à voir encore dans n’importe quelle forme d’administration qui ressemble tout de suite à du mauvais Kafka. Les mots de passe, les impasses. L’absurdité en emblème. Le ‘pourquoi mort’ accroché à la poupe du navire de Paul Celan. Notre propension, depuis l’enfance, à nous exprimer sagement en 1, 2, 3. A faire des plans. Notre croyance coupable dans les raisons – en réalité nous agissons tout au contraire, ou simplement en dehors des raisons. Les superstitions déguisées en rationalité, et dès lors adorées comme des idoles. Les significations imaginaires de la rationalité comme seul vaudou socialement acceptable. La terreur de ce qui est caché, enfoui, obscur. La terreur des pulsions, des rêves. (Die Trieben, Freud). La tentative désespérée de rendre les choses claires. « Did you ever go clear? » demandait ironiquement Leonard Cohen dans Famous blue raincoat. K. le talmudique, le cabalistique qui rédige des courriers d’assurance chez Generali. Qui administre tant bien que mal son usine d’amiante. Bienvenue dans notre monde…

Manchette (II)

“La vérité du polar hard-boiled, c’est qu’il doit non seulement avoir été le roman de la misère moderne, mais devenir la misère moderne du roman.

Il ne veut rien avoir de poétique, sauf ironiquement. Le polar achevé doit être comme une HLM qui serait parfaite. Aucun détail, aucun problème de plomberie, ne doit s’interposer entre le consommateur et son objet. Même la distraction doit être parfaite, comme une cuisine équipée. Alors le consommateur ne peut plus se consoler par des protestations sur les détails. Il est forcé de tout accepter parce que c’est parfait, ou de tout rejeter d’un coup parce que c’est l’horreur.”

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Jean-Patrick Manchette, Chroniques, 318, 1996.

Manchette (I)

“ Vers 13 h 30, Gerfaut se tapa des francfort-frites dans une brasserie. Il faisait de nouveau beau et clair mais on n’y voyait pas très loin à cause de la pollution atmosphérique. Les passantes étaient vêtues d’étoffes légères. Mais le reste, les voitures piétinant dans un nuage de gaz et de F.I.P. 514, les yeux cernés des gens qui se hâtaient, les tours de béton, le potin, la chair aqueuse et trafiquée des saucisses sous la dent de Gerfaut, tout cela, c’était la merde.

Gerfaut aurait prétéré un lieu où il pourrait voir autour de lui quelque chose qui ne soit pas son visage, où tout ne lui parlerait pas de lui-même, un paysage inanimé.”

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Jean-Patrick Manchette, Le Petit Bleu de la côte ouest, 1976.

Bérénice

Les éléments de la composition chimique du corps humain défilent lentement en haut de la scène enfumée. Oxygène 65%. Carbone 18%. Hydrogène 10%. Etc. Puis ça s’amenuise jusqu’à des éléments infinitésimaux. Chlore 0,2%. Traces infimes jusqu’à la disparition. Or. Aluminium. Arsenic. Brome. Puis plus rien. Dans la scène noire descend une sorte de lame brillante. Bérénice entre. Elle est seule. Elle sera seule tout le temps. La voix est une piste sonore, tantôt claire, tantôt passée par le vocoder, décomposée en ondes, en spectres, en sinusoïdes, en bruits jusqu’à l’inaudible. Bérénice est seule, Titus est brusquement devenu un fantôme incompréhensible, un jeune spectre qui joue avec Antiochus sur une longueur d’onde différente, tout à coup sur une planète différente. Au fond, derrière un rideau, se meut, comme une mer, la masse indistincte des sénateurs, comme un tableau de Piero della Francesca qui serait repeint par Francis Bacon. C’est : l’ordre, la loi, la règle qui nous brise les reins et l’âme. Les rideaux de Castellucci sont vivants, maléfiques : une paire de bras se tendent, puis tombent, des rideaux noirs coulent comme de l’encre ou du mazout dans un cauchemar. Et toute cette machinerie, cette mécanique précise qui tombe des cintres comme du ciel : néons, rubans, draperies. Tout est écrit de toute façon. Titus passe, mince, impérial, enfantin, il joue son rôle royal et hermétiques avec Antiochus. Les pompes, les ors, la gloire : combien de pourcent d’humain là-dedans, combien de pourcent de coeur. Des formes humaines se meuvent sous des draperies, c’est beau, c’est incompréhensible, de quelle forme relève-t-on, que veut dire “humain”, quel est le code. Bérénice parle elle crie elle pleure elle raille elle supplie elle se tait elle sanglote elle mendie. Rome s’en fout. C’est l’Etat qui compte, on pourrait aussi bien dire, c’est l’Eglise. Les rideaux claquent et grondent sourdement, quelque chose de capital se joue ici. La décomposition du langage, a dit A. Oui, c’est ça, Racine vocodé, la langue poussée dans ses ultimes retranchements comme à la fin quand Bérénice balbutie, effondrée dans sa robe pourpre. L’ultime baroud du langage, après il n’y a plus rien. Ne me regardez pas, crie-t-elle, puis le cri se décompose jusqu’à n’être plus qu’un rythme : ta-ta ta-ta-ta-ta. Quand on écrit, c’est le genre de trucs qu’on entend, une espèce de musique primordiale, de bas remous, de plissements ou de frémissements du néant qui ensuite devient du signal, puis du langage. Le langage – l’âme?- ce serait ça, une étroite bande passante – combien de pourcentage de l’univers, quelle quote-part des signaux et des bruits qui transitent et naviguent dans le néant en tous sens – où il y aurait du sens, de l’humanité, de l’amour. Autour, rien. Ne me regardez pas.

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à 2:30 ceci :

https://vimeo.com/404322188

Nerville

Nerville, dix ans après. Cette fois en train, à l’époque nous prenions l’A15 au petit matin avec Jseb, dans mon souvenir le paysage était toujours blanc et flou, brumeux. Un paysage psychique. C’était difficile, ça nous faisait peur, plus d’une fois je me suis arrêté dans le petit bois, avant la réunion, pour respirer.

Toujours cette lumière blanche, ce silence à travers les vitres du train. Les choses posées, les pavillons de banlieue, les usines, les champs, les routes.

Revoir cette maison après dix ans, ou écouter par inadvertance une musique – After you’ve gone – de brefs instantanés, surprenants, de bonheur, comme les aperçus improbables d’une autre possibilité, d’une autre, toute autre vie.

Et puis, pour répondre à une question je ressors encore une autre maison, Traubach, vingt ans avant. Ce qui est émouvant avec l’architecture c’est qu’elle continue sa vie après qu’on en ait fini avec elle, mais en même temps, qu’elle nous attend. Elle est comme un point de rendez-vous, un havre ou ses mesures et vos mesures se conjuguent, un apprivoisement extraordinaire du monde et du temps. Semer des lueurs, ou des cailloux, dit Gabriel. C’est un privilège, que régulièrement nous oublions harassés que nous sommes, nous les Architekturhünde, nous qui regrettons amèrement de ne pas être meilleurs que nous sommes.

Je me demande toujours ce que font les livres quand nous ne les lisons pas, ou les films quand nous ne les regardons pas. Ils vivent une vie secrète, ils fourmillent de leur code intime. Et l’architecture? Elle mène une vie secrète. Mais encore, elle est habitée, comme Nerville avec F. et C. qui y vivent. “Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, simple et tranquille.” A travers les baies passe la lumière du nord, on voit les molles ondulations du paysage de l’Oise. A travers les baies la lumière du nord coule, irrigue, passe et pour toujours éclaire la table de la salle à manger où C. corrige ses copies. L’architecture est le dispositif qui permet cela – inscrit, logé, serti dans le temps – et c’est terriblement émouvant, c’est à pleurer en fait ce ménagement, cette douceur, cet… accord. Comme dans le poème ‘Immer wieder’ de Rilke, l’architecture est un ordre secret, un accord secret passé avec le monde, “zwischen die Blumen, gegenüber dem Himmel”. Parmi les fleurs et face au ciel.

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https://schabrieres.wordpress.com/2014/08/05/rainer-maria-rilke-encore-et-encore-immer-wieder-1914/

Lyon

Sous un ciel bas, plombé, dans une lumière d’apocalypse la bourgeoisie du sixième arrondissement s’ébat imperturbable, guidée par son seul code, son programme. Elle est monde par dessus le monde, surmonde qui serait une sorte de vêtement moral de bonne coupe, d’oeillère ou de guêtre sursumante. Dans un petit square dejeté qui évoque le réalisme socialiste, une femme solitaire brandit un drapeau de la Palestine molesté par le vent. Tout le monde s’en fout, reliant d’un sourire les sports d’hiver aux vacances de Pâques. Il n’est pas besoin d’action individuelle, puisque tout est pourvu, tout est prévu dans un système collectif. Ce qui m’interroge dans ce quartier, c’est l’architecture, certaines barres de logements ornées de bas-relief en béton ou en bronze ressemblant aux photos qu’A. m’envoie du Kazakhstan. Ambiance effroyable, mais aussi extatique, sereine, prévue, béate. Ici on pourrait être dans une nouvelle de Kafka, une sorte de cauchemar peut-être, d’une population aux yeux fermés ou coincés en position ouverte sur une réalité alternative, idéologique, aux principes gravés en grandes lettres sur des églises laides ou des tours des années soixante-dix.