‘Escalador’

une diode rouge clignote sur le tableau de commande de ton cerveau

c’est comme si ta vie se passait en même temps qu’autre chose

-quelle autre chose?

besoin d’une ritournelle

dans l’escalador du RER

sur fond de celadons rapiécés un homme transporte un sapin de noël sous plastique

sa main tremble son regard s’enfonce

tout n’est qu’efforts devoirs absurdes

besoin d’une ritournelle

écris un texte tu me dis

mais écrire ça ne sert à rien ça n’achète pas

les pourquoi – « nous ne sommes pas pressés/ un Pourquoi mort se dresse à la poupe »

dit Celan

besoin d’une

ritournelle.

Immer wieder K. (suite)

Kafka à la piscine. Kafka partout alors? Oui, partout. Les lignes bleues et blanches. Les horaires, les règles, les sexes qui nagent comme des machines. Les machines qui filtrent l’eau, l’air, qui comptent, qui contrôlent, qui veillent. La rationalité euclidienne. La géométrie. Les lignes, les lignes, les lignes. Les boîtes, les cellules, les cases. Franz Kafka allait à la piscine, à Prague. Imre Kertész aussi, jusqu’à tard dans sa vie, à Budapest et à Berlin. Paul Celan est mort noyé, à Paris. Rue B., j’essaye de prendre en photo des taches sur une vitrine aveugle. Quelqu’un a gratté la peinture blanche, par derrière, pour faire des dessins. Un oeil. Une étoile de David. Des taches. Des lignes, mais brisées. Je n’y arrive pas, agenouillé sur le trottoir, il y a des reflets. Pendant ce temps, A. court le long du lac, au fond on voit des montagnes, lumière voilée, irridescence, reflets sur l’eau. What is it, what is it you’re feeling, soldier? Ici aussi, quelque chose semble vouloir accoucher de la lumière, comme une révélation, une promesse. J’avance les yeux aveugles. J’écris.

Immer wieder K.

Sur Kafka encore. L’invention, ou l’institution de la rationalité. La rationalité comme nouvelle religion dans un monde irrationnel. L’irrationalité du rationnel (Voir Simone Weil, l’usine). A voir dans l’économie ou les cultes de la droite. Dans la pensée manchestérienne – la main invisible d’Adam Smith, quand on y réfléchit cinq secondes, a tout du rite magique, de la superstition la plus noire : le marché magique, ou le ‘moins d’état’ qui résout tout magiquement. Travers à voir encore dans n’importe quelle forme d’administration qui ressemble tout de suite à du mauvais Kafka. Les mots de passe, les impasses. L’absurdité en emblème. Le ‘pourquoi mort’ accroché à la poupe du navire de Paul Celan. Notre propension, depuis l’enfance, à nous exprimer sagement en 1, 2, 3. A faire des plans. Notre croyance coupable dans les raisons – en réalité nous agissons tout au contraire, ou simplement en dehors des raisons. Les superstitions déguisées en rationalité, et dès lors adorées comme des idoles. Les significations imaginaires de la rationalité comme seul vaudou socialement acceptable. La terreur de ce qui est caché, enfoui, obscur. La terreur des pulsions, des rêves. (Die Trieben, Freud). La tentative désespérée de rendre les choses claires. « Did you ever go clear? » demandait ironiquement Leonard Cohen dans Famous blue raincoat. K. le talmudique, le cabalistique qui rédige des courriers d’assurance chez Generali. Qui administre tant bien que mal son usine d’amiante. Bienvenue dans notre monde…

Mardi soir

Un mardi soir, à vingt-deux heures, la vue du camion des Velib violemment éclairé, par la fenêtre, en bas, dans le noir, dans la rue – eux gisant inertes au fond de la remorque, l’employé en combinaison orange qui s’affaire, les saisit un à un en un ordonnancement macabre… Quoi? La barge des décombres, de Celan, sur le Rhin, sur le Styx, sur le Lethé, sur mon sommeil insomniaque.

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Heure d’eau, la barge à décombres

nous conduit au soir, comme elle, nous ne sommes

pas pressés, un Pourquoi mort se dresse à la poupe.

[ein totes Warum steht am Heck.]

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*6 octobre 1957

Hunde

Un local poubelle, peut-être. Un autre, en face de la rue, enfin, peut-être. Un hôtel en Corse. Un hôtel à Genève. Un hôtel dans le seizième. Peut-être. ‘Peut-être’ est notre préfixe, notre bannière, notre très discret panache. Un hôtel, place des Abbesses. Et à chaque fois le rituel, le cinéma, les jeux de rôles, les clients instantanément transformés en Louis IV au petit pied, avec leurs rêves, leurs délires, leurs espoirs. Eh bien, nous y allons. Nous notons des choses dans des carnets imaginaires, nous trans-agissons – dans un mélange dont nous nous inquiétons toujours du dosage-, entre réalité supposée et souhaitée, nous faisons un numéro, comme des trouvères ou des troubadours, dans l’espoir qu’on nous paye. Les clients en face ne donnent pas leur part aux chiens. Enfin, c’est à dire, les chiens c’est nous les ‘Architekturhunde’, les chiens de l’architecture. Nous rongeons nos os d’aventures. L’autre jour pour répondre à une question d’Helena j’ai fouillé dans mes vieilles archives, tous ces prospects, tous ces coups de fil, tous ces escaliers plus ou moins flambants montés et descendus, toutes ces portes poussées, tous ces sourires entendus, tous ces cafés bus, tous ces noms surtout, de gens, de rues, d’endroits : jusqu’au vertige. Ce n’est pas que la madeleine soit amère, mais plutôt, qu’elle s’est multipliée à l’infini aux confins de la mémoire. Mais le plus étonnant, c’est de continuer à faire cela encore et encore, immer wieder… en vertu de… quoi? Un métier, un positionnement dans la société, un choix sans doute, des amis. Une appartenance. Celan : “le crochet à cran d’arrêt ressenti où le pouls osa battre à contretemps.”

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Celan à Ingeborg Bachmann, (Paris,) 2. XI.[19]57

JOUR DES ÂMES

Qu’ai-je fait ?

Ensemencé la nuit, comme s’il pouvait

y en avoir d’autres, plus nocturnes que

celle-ci

Vol d’oiseau, vol de pierre, mille

trajectoires parcourues. Des regards,

volés et cueillis. La mer,

goûtée, gaspillée en boisson et en rêve. Une heure,

enténébrée par les âmes. La prochaine, une lumière automnale,

apportée en offrande à un sentiment aveugle, qui vint à sa rencontre. D’autres, nombreuses,

sans lieu et alourdies par elles-mêmes : aperçues et contournées.

Roches erratiques, étoiles, noires et pleines de paroles :

dénommées

selon un serment rompu.

Et un jour (quand? cela aussi est oublié) :

le crochet à cran d’arrêt ressenti

où le pouls osa battre à contretemps.

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ALLERSEELEN

Was hab ich getan?

Die Nacht besamt, als könnt es

noch andere geben, nächtiger als

diese.

Vogelflug, Steinflug, tausend

beschriebene Bahnen. Blicke,

geraubt und gepflückt. Das Meer,

gekostet, vertrunken, verträumt. Eine Stunde,

seelenverfinstert. Die nächste, ein Herbstlicht,

dargebracht einem blinden

Gefühl, das des Wegs kam. Andere, viele,

ortlos und schwer aus sich selbst: erblickt und umgangen.

Findlinge, Sterne, schwarz und voll Sprache: benannt

nach gebrochenem Schwur.

Und einmal (wann? auch dies ist vergessen):

den Widerhaken gefühlt,

wo der Puls den Gegentakt wagte.

—/

Paul Celan & Ingeborg Bachmann

Je lis la correspondance de Paul Celan et d’Ingeborg Bachmann.

I.B. : « La nullité des efforts autour de nous – en sont-ce seulement ? -, le business culturel, dans lequel je tiens moi-même maintenant un rôle, toute cette agitation répugnante, ces conversations bêtement insolentes, cette passion de plaire, l’Aujourd’hui avec un grand A – tout cela m’est de jour en jour plus étranger, je suis en plein dedans, et c’est d’autant plus sinistre de voir les autres gesticuler avec satisfaction.

Je ne sais pas si tu te rends compte que je n’ai personne en dehors de toi qui me fortifie dans ma croyance en ce qui est « autre », que mes pensées cherchent sans cesse, non seulement parce que tu es l’être qui m’est le plus cher, mais aussi parce que, même si tu es toi-même perdu, tu es celui qui tiens la position où nous nous sommes barricadés. »

P.C.:

« Vous, les cathédrales.

Vous, les cathédrales non vues,

vous, les eaux non écoutées,

vous, les horloges au fond de nous.

Ihr Dome.

Ihr Dome ungesehen,

ilh Wasser unbelauscht,

ihr Uhren tief in uns.

Paris, quai Bourbon, dimanche, le 20 octobre 1957, deux heures et demie de l’après-midi – « 

J’essaie d’imaginer l’effet que ça devait faire à Ingeborg Bachmann de recevoir ces poèmes par courrier – sans explication. « Köln, am Hof » et aussi « Rheinufer » (un Pourquoi mort se dresse à la poupe), « In Aegypten » … Ils devaient trop s’entendre, ou alors, ne pas s’entendre du tout. Comme deux musiciens qui ne pourraient pas jouer ensemble dans la même pièce – mais aussi, chacun aurait besoin de l’autre pour jouer, aucun ne pourrait pas jouer sans l’autre. Celan, il a une réserve de mystère, une puissance de mystère, il vient d’ailleurs, sa douleur vient d’ailleurs et cela donne une poésie unique qui peut-être surpasse toutes celles que j’ai pu lire jusqu’à présent. On ne peut pas comprendre ce qu’ils éprouvaient, là encore il ne nous reste que la trace, pas le phénomène. On peut éprouver soi-même, on peut ne pas comprendre ce qu’on éprouve soi-même – aucun mot, rien, même l’émotion est étrange, égyptienne si l’on veut – et ne comprenant pas cette sensation, alors, oui, poésie peut-être, tentatives d’approche d’un monde étrange, très ancien, très oublié. Un étrange où l’on aurait sa place.