Sans titre

un matin

ciel rose

rumeurs étouffées

calmement

les souris dans l’arrière salle des cafés

les petites voitures vertes

– furètent

et les chiens, l’air quiet, commencent au bout de leurs laisses.

descendre la rue de Belleville et

quoi

quoi?

what is it, soldier?

n’est-ce pas que ça recommence?

Lavaugarde

La lumière du soleil couchant qui frise dans les bogues chevelus des châtaignes accumulées sur la route, comme des pépites frissonnantes. Les vallons, les bosquets, les lointains bleutés, les prés où les vaches paraissent peintes. Le ciel lavé par les pluies. Les méandres de la route qui la font aventure, pure expectative d’un virage l’autre, entre sombre des forêts et or glorieux des vallées. A l’extrémité de cette route le moulin, élégance du voyage. Toute une famille nous attend dans l’humidité fantastique qui monte de la vallée, le poêle ronfle dans le crépuscule. Un peu plus haut sur la route, la chévrerie. Partout cette gentillesse confondante qu’on ne veut pas s’avouer qu’on avait oubliée. Le regard de ses animaux. L’étendue inviolée des pâturages, des bois, des vallons. Une vie différente, dit cette dame. Vivre un seul moment comme cela, c’est déjà une vie différente.

Regarde ce que tu ruines (Romainville)

Les belles plaques de béton blanc maniaquement ajustées qui recouvrent tout, jusqu’aux herbes folles et aux rails rouillés du tramway. Des ouvriers font du ciment en sifflotant sous le soleil, en bas sur l’autoroute, des chauffeurs en costumes implacables foncent vers l’aéroport. Il y a des choses en ruine qui vont disparaître mais pour l’instant elles luisent, racontent un monde différent. Déchirant aussi. Masures, entrepôts, commerces décatis. Tout à coup un magasin flambant neuf de salles de bain avec des mosaïques à la feuille d’or. En face, assemblages de tôles croulantes. Puis une épicerie bio où un homme en salopette verte éclatante arrange ses courgettes et son café rare. Dans une résidence à peine finie une mère de famille revient de l’école sur son vélo cargo. Rêveuse, ‘aloof’, elle attend que la porte automatique du garage s’ouvre lentement. Ou bien qu’attend-elle? Un monde en recouvre un autre, tout en le laissant voir un instant, comme dans Walden de Thoreau. La tragédie est que dans cette instance voir, et même s’émouvoir, c’est détruire. Une colonie, une conquête. Une pensée en remplace une autre, un ordre en remplace un autre. Je passe devant une rue anonyme, assoupie. Rue de la Libre Pensée, dit le panneau.

Neuruppin

L’aventure, disais-tu. L’adventure. Ce qui advient. Quand, comme immobile, tu sens la vie défiler en toi et autour de toi comme un décor, comme un récit. Quand les événements te rejoignent. La maison du marchand d’art Ferdinand Möller, logée dans les pins, au bord du lac. Au crépuscule les derniers rayons du soleil voyagent à l’horizontale, traversent les vitres et s’aventurent dans l’espace heurtant ici un meuble, là un visage, ou un dessin, une photo. L’inquiétude monte lentement du lac, des bois, de l’histoire sombre de cette villa, du visage anguleux du Doktor Matzel. Cris d’animaux, fraîcheur de tourbe. Et puis cette étrange chercheuse qui écrit seule à l’étage.  Ce sont comme les panneaux d’un décor que l’on traverserait l’oeil ouvert, mais en rêvant peut-être ou étant le personnage d’une histoire.

—

Depuis trois jours je rencontre, sur des quais de gare, à des rendez-vous ici ou là dans Berlin, des gens avec qui j’ai longuement correspondu sans les avoir encore rencontrés, sans connaître leur visage. C’est comme si leur visage était connu au dernier moment, décidé ex abrupto par le metteur en scène ou l’auteur, comme s’ils enfilaient leur masque en vitesse dans les coulisses avant de bondir sur scène. Et ils la font, l’aventure. Ils surgissent. Ils sont inventés par le temps. Ils sont ‘l’altérité radicale‘. Ou le ‘Spiel das Lebens‘. Alors jouons, jouons. Nous n’avons strictement rien à perdre.

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Le soir, dans cette agence à l’abandon qui est aussi un refuge, une antenne psychique, un observatoire, Jakob nous mixe savamment des drinks. Un sérieux qui ne supporte pas tout de suite l’ironie. Puis nous parlons autour de la petite table ronde, dans la nuit. Une cérémonie. 

–/

Et l’architecture? Elle se déploie. Elle est. Elle est le résultat d’un processus certes, mais aussi le témoignage, plutôt que la matérialisation, d’un caractère, d’un fluide unique, d’une sorte de souffle, de Prāṇa. Ou d’esprit, de Geist si l’on veut. Quelque chose doit continuer de circuler, doit émaner, centrifugement et centripétement depuis un centre spritituel (ein geistiger Schwerpunkt) pour que les humains et esprits, les vivants et les choses, la ville et le cosmos vivent en paix. Communient. Ça s’explique mal en vérité, ça se vit. Das erklärt man nicht, das lebt man. L’architecture de Scharoun n’est que secondairement matérielle, ce n’est pas trop la question. Elle résulte, en vérité, d’une sorte de musique qu’il devait entendre. Il y a quelque chose de chamanique. Comme des enquêteurs, comme des archéologues dubitatifs, nous avons devant nous la trace, le vestige et nous devons nous méfier d’en tirer une rationnalité quelconque. En réalité nous devons remonter, au fil des méandres, jusqu’à l’âme et à l’esprit.

Anklamer Strasse

On dort dans l’agence d’un gars qui n’exerce plus. Tout est là pourtant, intact, en un ordre presque religieux : les tables, les livres, les fauteuils, les maquettes, les dessins, la guitare, les whiskies, les pipes. Un refuge. L’architecture, où l’idée qu’on s’en fait… cette flamme qui circulait dans les regards hier soir au Kneipe, encore fort tard. Un ordre, oui, pas celui qu’on nous impose, celui qui émane, par exemple, de cette petite société de Weimariens attentifs les uns aux autres. L’architecture serait alors ce qui existe au milieu, là, chaude, brillante, plastique – pas forcément celle que l’on exerce ‘pour vivre’. Et c’est particulièment frappant dans cette agence à l’arrêt, comme un temple. Plus l’idée de la chose que la chose, ou que nos ‘réalisations’. La fidélité.

Pariser Platz

De ma table, je vois le quadrige. Je vois le camarade Cros qui compulse les archives, un sourire aux lèvres. Je vois, au loin, en rêvant, des antennes téléphoniques comme chez moi à Paris. A cette table claire arrivent toutes sortes de puissances. L’eau coule en gerbes sages dans les bassins ronds, en bas. Tout se tient dans la tranquilité et dans une sorte de gloire banale, allemande, mais les façades des années quatre-vingt dix des immeubles restent fragiles. Reconstruits, c’est-à-dire construits, tirés du néant et toujours dans une proximité vénéneuse avec lui. Si tu regardes longtemps l’abîme, l’abîme te regarde aussi. Wenn du lange in einen Abgrund blickst, blickt der Abgrund auch in dich.

Jacques Ellul, Sur la technique, #2

La technique me semble ainsi être devenue progressivement le phénomène clé de toute notre société, non seulement parce qu’elle recouvre toutes les activités, mais aussi parce qu’elle n’a pu se développer qu’à partir d’un certain nombre de valeurs. En effet, la technique n’est pas seulement une pratique ; elle suppose aussi des valeurs, une attitude intellectuelle ou spirituelle conforme à ses exigences. Elle exige également une certaine structure de la société. La révolution industrielle, comme je le soulignais, n’a pu se faire que grâce à l’apparition de nouvelles valeurs (efficacité, rationalité) et au changement des structures de la société. Ce qui a occasionné l’apparition du phénomène technique devient maintenant une exigence pour la poursuite de son développement. En s’accroissant, la technique implique que les valeurs humaines soient conformes à ce développement technicien et que la société se structure en fonction de la technique. Car rien ne reste intact dans une société pénétrée par la technique.

Jacques Ellul, Sur la technique, #1

« Actuellement je reconnais qu’il existe, de plus en plus nombreux, des technocrates, c’est-à-dire des hommes et des femmes qui prétendent diriger la nation en fonction de leur compétence technique. […] Ils dictent intégralement les décisions à prendre aux politiques et aux administratifs.

Ces techniciens se sont multipliés incroyablement du fait de la multiplication même des techniques de tous ordres. […] dès lors, le technicien est le personnage clé de tout. […] Ils constituent la nouvelle classe dirigeante et nous vivons en réalité dans un régime aristocratique : ils sont les Aristoï, les Meilleurs. […] Les aristocrates ne peuvent jamais être tenus pour responsables. Qui les jugerait? […] Leur capacité technicienne s’applique partout et leur permet d’exercer la totalité des pouvoirs. Ils se situent tous au point crucial de chaque organisme de gestion et de décision »

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In Le Bluff technologique, 1988, p. 40 à 43.

Rue Hassard

c’est là

quinze plus tard

à attendre on ne sait quoi

intact

seul, tout seul

comme un trésor

comme un tombeau diapré – et les aciers brillent et les bois grignotent la lumière en silence et l’esprit, l’esprit..

comme un intérieur qui aurait sa vie propre

comme une intentionnalité qui ne serait plus la vôtre ou plutôt – qui contiendrait, précèderait et continuerait la vôtre

l’architecture

on croit la faire

mais c’est elle qui par un étrange tour

– vous fait.