Une chanson (Mahmoud Darwich)

(…)

Ravis tes pas aux poignards, élève-toi au-dessus des arbres-nuages et de la langue

Et pénètre les souterrains de ton âme pour découvrir ce qui n’est point dans les autres

Ils t’attirent, attends-les en dehors des choses. Sois une ombre. Et sois

Une ombre et ne dévoile pas la cuirasse sous ton déguisement. Sois une ombre

Celle des origines, des achèvements et de l’infini. Tu es l’infini. C’est une chanson

(…)

Was ist nun ‘modern’? (suite)

Qu’est-ce que moderne? Quelle est cette solitude, cette nostalgie, cet ancien rêve? Cela voudrait ressembler à la pensée mais c’est encore autre chose, ça s’échappe, fantastiquement, dans le vide. Je voudrais faire l’encyplopédie impossible de cette chose, comme Homère, comme Nietzsche, comme Borges. 

On veut être clair, on veut être sans discussion, indubitable, évident, définitif, mais il y a tout ce brouillard qui ronge les lignes. « Did you ever / go clear? ». L’espace ne peut pas être retranché de notre expérience, dit Kant. Mais le monde non plus. Et c’est pour cela que nous ne pouvons pas vivre dans le produit, ou la projection de notre pensée. Le monde ne peut pas être le déversoir de notre pensée, de notre délire d’image et de raison, quand bien même ce délire nous a tellement réussi. C’est ça le péché original de tous les modernes – sauf les Grecs peut-être? – confondre le monde avec la perception qu’on en a, ou pire, avec l’idée qu’on s’en fait. Mais c’est aussi le romantisme dramatique de la chose : l’immeuble des années 1960 qui s’ennuie dans la brume n’est pas ce qu’il prétend être – il y a cette échappée fantastique dans le monde des choses -, ne dit pas ce qu’il croit dire, ne fabrique pas le monde qu’il suppose, etc. C’est ce que j’appelle la solitude, que je trouve magnifique, du Moderne. Son échec, et sa beauté.

L’alibi

J’attends rue Fontaine. J’attends rue Saint-Maur, souvent. J’attends rue des Couronnes, dans l’excitation du crépuscule, dans l’empire des lumières. J’attends partout, installé provisoirement dans le gris du temps, logé dans une infractuosité, une alvéole dans l’air piquant de l’automne. J’attends comme Philip Marlowe, ou comme Yves Simon, dans la puissance et l’orgueil de la solitude, au carrefour. J’attends sans impatience. C’est une part non negligeable de ma vie. 

L’attente c’est l’alibi pour être arrêté, caché, désoeuvré, invisible. C’est l’impunité. Regarder et vivre non pas ‘de l’autre côté’, mais étrangement au milieu du monde. C’est encore la lettre volée : quelque chose gît là, caché en plein jour, dissimulé dans l’évidence. Y accéder est une transgression délicieuse, mais qu’on ne peut pas partager. On peut la relater et on dira que l’on fait de la poésie, mais… C’est plutôt que le monde dans lequel nous nous consumons – le monde des raisons, de l’objectivité, des vecteurs qui nous entraînent dans leurs couloirs- ce monde est création factice, signification imaginaire.

En vérité l’oisif, l’inoccupé à la limite de la stupidité, celui qui se permet de briser les chaînes de certitudes, de positivité exprimée, d’affects et d’injonctions, celui-ci accède. A quoi? Pas à lui-même (ça aussi, constructions, hypothèses, etc). Plutôt au rang de chose, comme une pierre, un mètre cube d’air rempli d’esprits, un être. Juste un être.

Rattenfänger

Ce ne sont pas des qualités nobles. Plutôt des qualités incidentes, obliques, douteuses. De celles qui empruntent la lumière des autres, qui reflètent, qui épousent. Preneur de rats, c’est un état dont on ne peut se féliciter. D’abord, on est perpétuellement dans un entre-deux, dans ce mouvement d’un point A à un point B, on indique une direction mais sans savoir pourquoi. C’est compulsif. On vit du plaisir de l’accélération, dans l’emportement pur car alors il est communicatif, séduisant. Dans le flou de la vitesse il apparaît comme une vertu. On vit de l’avenir, par avenir mais un avenir qui serait le présent. Demain est notre fleuve. Notre plaisir – indicible il faut l’avouer – c’est d’être « notre propre chant du coq, notre propre précurseur dans les ruelles obscures« … vers le fleuve.

« (…) et quiconque a des oreilles pour les choses inouïes, je lui alourdirai le coeur de ma félicité« .

Sans titre (Montreuil)

Montreuil, un espace. Soleil pâle, dérivant, oblique. Un oiseau, un bruit, un silence, un champ qui se dégage, un accès qui s’ouvre. Le glouglou d’un tuyau d’arrosage dans un caniveau. Vague odeur de sauge, comme un souvenir. Cris lointains, articulés par le silence. Le lointain. Le langage. Vivre. Être. Ce matin respirer trois fois dans le parc. Le monde – comme la lettre volée – vous sera rendu, offert même. Vous en faites partie.

Tanger

la nuit bleue pâlit

lumières scintillantes au loin

vers Roissy

et en bas le gyrophare orange des éboueurs

toi aussi tu fonctionnes

par éclipses

épiphanies

accélérations

illusions

ne sachant

pas

comment relier

ces hasards

ces illuminations qui te traversent

–

rue de Tanger

à l’arrière d’une voiture de police

le visage d’un enfant

et

plus tard

le couinement pathétique du store au café

sous la pluie

you’re as useless / as a soda truck / parked under in the rain

mais secoue-toi donc!

allez,

marche.

Levallois n’existe pas

Je cherche une boulangerie. C’est l’aube bleue, grise et rose sur les pierres pâles. Les rues sont incertaines, floues. Les gens sont différents aussi, je les trouve contraints, crispés, comme soumis à un effort invisible. Ici l’architecture est étrange, soufflée, creuse, sa matière est suspecte. Guimauve, meringue, mensonge. Elle n’est pas ce qu’elle prétend, du reste, elle ne prétend rien : elle souscrit à une convention simplement. Une convention qui serait une architecture néo-palladienne de la banlieue ouest, de l’entre-soi, de la droite, de la clientèle, qu’importe. Ça n’existe pas. Il y a ce vide existentiel de la pierre agrafée, ce plenum comme on dit, royaume des araignées, de la poussière, des matériaux frelatés. Ça n’existe pas. Il y a une syntaxe rudimentaire, les plaques pompeuses des confrères inscrites dans la même guimauve. Point d’être ou d’essence ici, juste une appartenance étroite, immédiatement reconnaissable : un signe. L’appartenance à un monde qui serait étroitement celui-ci, Levallois. De l’autre côté, très loin, tout au bout de la rue de Prony, dans une brume dorée, striée, se tient la rotonde de Ledoux. On s’attend presque à voir bondir un chevreuil dans la gloire de l’automne. La rotonde, elle aussi, appartient, veut dire : mais c’est une appartenance et un langage bien plus vastes, bien plus hauts..

—

Pasolini, les cendres de Gramsci

(…) Le salut est à chercher

en restant dans l’enfer

.

avec la volonté marmoréenne

de le comprendre. Une société

désignée pour se perdre, il est fatal

.

qu’elle se perde : une personne jamais.

—

(Nel restare

dentro l’inferno con marmorea

.

volontà di capirlo, è da cercare

la salvezza. Una società

designata a perdesi è fatale

.

che si perda : una persona mai.