Suárez

Il m’a dit qu’il m’envoyait Suárez pour réparer la porte. Suárez. Sa tête, comme un ravin, et cette porte qui ne ressemble à rien. Les choses que l’on répare plus par habitude. Il fait chaud. On pousse ses actions, on ratiocine, on fait des listes, on essaye de se tromper soi-même, l’après-midi avance de mauvaise grâce. On regarde la porte. Suárez regarde la porte. On regarde Suárez. Cette porte est navrante. Cette porte nous regarde. Cette après-midi est navrante, on mange une glace, on parle des plantes vertes, du tuyau d’arrosage, des vélos électrique, des magasins bio. On parle de rien en fait. On est là, jeunes et vieux, presque sagement, à simuler un ordre qui n’existe pas. Une société. Si l’identité n’existe pas, la société non plus. Mais quoi alors? La porte ferme mal, la poignée est cassée, Suárez constate froidement que ce n’est pas du boulot, et puis, de toute façon, il fait trop chaud.

The voyage out

« The vision of her own personality, of herself as a real everlasting thing, different from anything else, unmergeable, like the sea or the wind, flashed into Rachel’s mind, and she became profoundly excited at the thought of living.

“I can by m-m-myself,” she stammered, “in spite of you, in spite of the Dalloways, and Mr. Pepper, and Father, and my Aunts, in spite of these?” She swept her hand across a whole page of statesmen and soldiers.

“In spite of them all,” said Helen gravely. »

Virginia Woolf, 1915.

Orcières

Ce qui est beau c’est l’abandon, c’est-à-dire, l’intentionnalité flottante, l’intentionnalité qui s’épuise en de faibles, dernières ondes dans le cosmos. Ce qui est beau, ce sont les traces infinitésimales de nous-mêmes – comme ici, dans ce village abandonné, dans ce rêve des années soixante-dix figé dans le silence – traces comme transformées en nature, en béton, en montagne, en planches de mélèze brûlées par le soleil. Ce qui est beau, c’est le transfert, ou l’oscillation permanente à la fine pointe de l’instant – acumen mentis – entre, disons, nous-mêmes, le Moi et le Monde, la nature, toutes constructions ou créations devenues Nature. Car alternativement nous nous reconnaissons dans l’un et dans l’autre, nous nous oublions dans l’un et dans l’autre. Nous habitons ce monde, c’est à dire que nous y construisons notre habitation, il est notre habitation (Bauen). Nous nous reconnaissons dans ce monde, dans ces seracs désolés, dans ce grondement lointain, et mystérieusement nous reconnaissons le monde en nous – mon Dieu cette attraction, ce battement au moment de sauter de l’avion hier! L’architecture est l’inconfortable véhicule de cela avec son « incapacité à vraiment parler* ». C’est la quasi extinction de nos actions dans le monde, la ruine, la disparition de cette volonté et même de toute pensée au profit de faibles traces, de succédanés, d’un langage mutique, de faibles rayons émettant dans l’infini du cosmos qui donne tout le prix à cette vie, à ce monde. L’abandon. La beauté absolument confondante de l’abandon.

* Antoine Picon, La matérialité de l’architecture, 2018

Goethe, maximes et réflexions

« Qui peut mettre la fin de sa vie en relation avec son commencement est le plus heureux des hommes. [1064] »

« Comment arriver à se connaître soi-même ?

Jamais par l’observation, uniquement par l’action.

Essaie de faire ton devoir et tu sauras aussitôt ce que tu vaux. [1087)

Mais quel est ton devoir? Les exigences de la journée. [1088] »

« Qui agit dans la joie et se réjouit de ce qui

est accompli est heureux. [1092]

Pour agir il faut du talent, pour faire le bien

il faut du bien. [1093] »

« Une réponse juste est comme un baiser plein d’amour. [1189] »

« Quand on est confronté au grand talent d’un autre, il n’est d’autre moyen de salut que l’amour. [1271] »

« Ne pouvant se satisfaire au nécessaire, les hommes s’affairent autour de l’inutile. [1302] »

« Dans la société, tous les hommes sont égaux. Aucune société ne peut être fondée autrement que sur la notion d’egalité, mais pas sur celle de liberté. Je vais trouver l’égalité dans la société; mais la liberté, la liberté morale qui me fait accepter ma soumission, c’est moi qui l’apporte. [124] »

« Ce que l’on invente, on le fait avec amour ; ce que l’on apprend, on le fait avec sûreté. [362] »

« Celui qui a un phénomène sous les yeux pense déjà au-delà ; celui qui n’en entend que parler, ne pense rien du tout. [504] »

« Si vous cherchez en vous-mêmes, vous trouverez tout; et réjouissez-vous si au-dehors – donnez-lui le nom que vous voudrez – il y a une nature qui dit Oui et Amen à tout ce que vous aurez trouvé! [511] »

« Les objets ne sortant du néant que par les idées qu’en ont les hommes, ils retournent au néant dès que les idées se perdent : la courbure de la Terre, le bleu de Platon. [519] »

Chäserugg

De là-haut, nous remarquions, les autoroutes sont élégantes, tracés glissés dans le paysage, sous le tapis vert des vallées. Vues à distance, elles paraissaient se justifier elles-mêmes avec leurs boucles, leurs méandres, leurs délinéaments. Elles étaient, n’avaient-elles pas toujours été là? Nous pouvions les nommer aussi bien que les sommets, les vallées, les villages. Le Corbusier dit en 1925 :  » L’oeuvre humaine est une mise en ordre. Vue du ciel, elle apparaît sur le sol en figures géométriques. » Mais qui juge de cet ordre?

Die Ordnung der Dinge

Sur la terrasse, un dimanche, le chat s’ennuie un peu. Reflets irridescents du soleil sur le lac, on voit un mince skieur nautique arc-bouté à son câble. Des cloches sonnent. De loin en loin des trains passent, emplis de randonneur. Les choses – les constructions, les plantes, les montagnes, les animaux, les humains – sont en ordre, qu’est-ce à dire? Elles appartiennent à un système cohérent, qui serait le monde. Ce que, il y a vingt ans, j’appelais mystère est sans doute autre chose. Une autre composante de la réalité. Sur le grand balcon en verre, une fissure en arabesque semble indiquer une autre Voie. La possibilité d’une erreur, d’un mensonge, d’une promesse, d’une imperfection. La possibilité d’une échappée. 

Goethe – Schiller, Tome II, 1794-1805

« Leben Sie recht wohl und machen, daß Sie Ihre Geschäfte in Weimar bald los sind. Ich empfehle Ihnen, was Sie mir oft vergebens rathen, es zu wollen und frisch zu thun. » (Vouloir vraiment, agir vivement.)

(…) restez obstinément fidèle au lien sérieux que fait la communion des convictions et des affections;

tout le reste est le vide même et n’est que tristesse.

Weimar, le 31 octobre 1798.

« (…) tout ce qui porte la marque d’un individu est bien étrange. Personne n’est apte à se retrouver ni en soi-même ni en autrui, et chacun est condamné à tisser tout juste sa propre toile d’araignée, à s’installer au beau milieu, et à agir de là. » G., Weimar le 3 mars 1799

« C’est une chose bien singulière, que ma position, qui, envisagée d’ensemble, est aussi heureuse que possible, soit en un désaccord si profond avec ma nature. Nous verrons bien quel rendement nous obtiendrons de notre volonté. » G. à Sch., Weimar le 6 mars 1799

« (…) la nécessité d’un processus naturel. »(nun schon gleichsam als naturnothwendig vor sich hin) G, Weimar, 9/3/1799. Lettre n°578

nº608. « Notre existence est faite de relations avec le dehors, qui la composent et qui, en même temps, nous la dérobent mais il faut pourtant aviser au moyen de s’en tirer, car l’isolement absolu (…) n’est pas non plus une solution recommandable. » G. , Weimar, le 19 juin 1799

nº610. « (…) le fatal engrenage (…) [de] ma journée. » Weimar, le 22 juin 1799.

nº651. Goethe, Weimar, le 4 septembre 1799

« Devant l’absurde, chacun s’exclame et se réjouit bruyamment de voir qu’une œuvre puisse être si profondément inférieure au niveau d’où il la juge. Du médiocre, chacun triomphe avec complaisance. Ce qui n’est qu’apparence recueille des éloges sans limites et sans réserve; car, pour le commun de l’expérience vulgaire, c’est précisément l’apparence qui a valeur universelle. Ce qui est bon sans être parfait, on le passe sous silence; car, d’une part, on ne peut faire autrement que d’avoir de la considération pour les qualités authentiques qu’on y remarque, et, d’autre part, les imperfections qu’on y sent suggèrent des inquiétudes; or, ceux qui ne sont pas de taille à lever leur propre doute aiment mieux ne pas se compromettre en pareil cas, en quoi ils font bien. Enfin, le parfait, lorsqu’il vient à se rencontrer, procure une satisfaction profonde, tout comme, tout à l’heure, l’apparence procurait une satisfaction de surface, si bien que, dans l’un et l’autre cas, l’effet est analogue. »

n°738. « La peinture que vous faites du théâtre de là-bas révèle une ville [Leipzig] et un public qui, du moins, ne se piquent ni d’art ni de supériorité critique en matière artistique, et qui ne demandent qu’à être amusés et émus. » Schiller, Weimar, le 5 mai 1800.

Lünen

Tu pensais comprendre, mais c’est de sentir, de ressentir qu’il s’agit. D’utiliser un sens ou une faculté qui n’aurait pas encore été nommé, ni même découvert. Lünen, école pour jeunes filles (Gymnasium, 1957-1962), après Darmstadt (non construit, 1951) et avant Marl (1960-1971). Dès qu’il s’agit de l’enfance, il y a une émotion particulière, une attention particulière chez Scharoun qui cache probablement un regret, une nostalgie. Et cette émotion se transporte dans une forme de pudeur, de respect qui devient une politesse : considérer cette assemblée, ici d’enfants, là de jeunes filles, comme une société de pairs, sans verticalité aucune, sans frontalité, sans hiérarchie, dont on ferait partie – et dont on serait passionnément attentif aux besoins, aux vulnérabilités, aux attentes, aux éveils, aux découvertes.

Le moyen d’intégrer ces besoins dans l’espace, dans la nature, comme une forme vivante, c’est la Gestalt, le mystère de la forme. On part d’une structure, qui est en quelque sorte le dernier effort de l’intellect « avant qu’il ne s’éteigne misérablement* ». Mais n’allez pas imaginer une trame, une structure rigide, un cadre ou refuge géométrique à la pensée qui aurait peur d’elle-même. Non. La structure est souple est vivante, elle se nourrit de flux, de lumière. La structure est le substrat biologique qui permet à la Gestalt de s’atteindre. Comme la métamorphose des plantes qui ont, disons, un programme interne vivant et dont les corolles croissent, s’atteignent, se transforment en elles-mêmes, battent dans leurs limites, condensent des parties de l’espace, échangent avidement avec l’extérieur, s’émulsionnent, activées par une force centrifuge, vivent. Habitent sur cette terre. Sont une silhouette qui est un signe, un Être, une trace, un appel. La Gestalt est une forme qui se trouve et est trouvée. Ce n’est pas une idée. Ce n’est pas un pro-jet, une projection de l’intellect – le français nous joue des tours! Pas du tout. C’est la matérialisation de forces et de flux prééminents et préexistants, c’est l’expression d’une volonté qui n’est pas la nôtre, pas celle du concepteur, mais la sienne propre**. La Gestalt est ce qu’elle veut et doit être, elle est un mystère qui s’atteint. Pour dire autrement, elle est le résultat d’un processus. (Passez devant la Philharmonie, même celle de Nouvel, ça marche aussi. Eh bien, c’est ça.) Un processus dont on n’est pas l’auteur mais le médium, le chaman, ou le milieu biologique dans lequel il peut s’exprimer, avoir lieu, naître.

L’école donc. Chaque section est un Schulwohnung, un logement scolaire avec chacun son vestiaire, sa salle de classe, son espace extérieur. Tout est dans le dosage, l’ouverture et la fermeture de ces parties.

Les petites classes sont ouvertes sur l’extérieurs pour des jeunes âmes « qui ont une disposition égale pour toutes les formes de vie ».

Les classes intermédiaires, les adolescentes « qui ont encore du mal avec elles-mêmes (die haben es noch schwer mit sich) requièrent une forme de protection. Quoi de plus naturel, dès lors, que d’emprunter à l’architecture monastique la figure du cloître, et de l’incorporer à l’école sous forme d’atriums habités. L’atmosphère, ou le milieu que produisent ces atriums sont très appréciés des élèves qui y vivent. »

Les grandes classes, à l’étage, flottent dans leur direction propre, chacune comme des vaisseaux.

« La forme et la disposition des salles dédiées aux sciences naturelles confèrent au Gymnasium un certain caractère universitaire. Il s’agit d’auditoires regroupés en une unité spécifique, et qui sont également accessibles au public. C’est pourquoi ils sont situés en bordure du grand espace central, qui fait office de lieu de circulation, de hall de pause, etc.

La salle de pause, la « grande halle », est utilisée par les élèves comme leurs logements scolaires. On y organise des rassemblements, des cours de danse ou d’autres festivités.

L’aula, qui peut accueillir toutes les élèves, est une extension de cette grande halle, tout comme le sont le bar à lait (Milch-Bar), l’espace autour de la bibliothèque scolaire ou encore celui des aquariums.

Un autre groupe de salles, situé à l’étage supérieur, est dédié aux travaux manuels et aux cours de dessin. Il comprend une scène pour marionnettes et un théâtre de poupées, ainsi qu’une petite galerie. Les pièces de ce groupe sont elles aussi combinables de multiples façons. »

Ce qui me touche particulièrement, c’est l’attention et le soin portés aux ‘Persona’ de cette jeune assemblée. A leur citoyenneté, infantile certes, mais pas miniature. Le bar à lait (attention métropolitaine délicieuse pour ce qui était un sujet important dans les années 50, pour lutter contre la malnutrition), la figure du cloître où une jeune conscience se découvre une intériorité propre dans un extérieur qui accède au cosmos – qui regarde le ciel – les amphithéâtres et l’aula qui sont rien moins qu’une démonstration de la démocratie, la scène où l’on est alternativement actrice et spectatrice, les espaces d’autogestion (Montessori n’est pas loin) : tout cela va même au-delà de l’attention et de l’intention. La Gestalt est aussi une forme sociale, comme ce « chemin de la rencontre » (Weg der Begegnung) dans la Volksschule de Darmstadt :

« On pose ainsi, pour le moins, les fondements nécessaires au développement de l’individu, ainsi que des repères pour sa relation à la communauté et à son environnement. »

Et à nouveau, ce n’est pas une représentation, ni une idée si bien intentionnée soit-elle, de ce que devrait être la société. C’est une émanation, c’est une forme accomplie dans l’espace et le temps. Pas une machine, un organisme. Il n’y a pas de « forme qui suive la fonction ». Il n’est pas même de « fonction ». Il y a ce que le développement de l’enfant veut être, ce que son éveil et son être au monde veulent être. Il y a la Gestalt, qui est rien moins que notre rapport et notre place dans ce monde, et de ce monde en nous. Tout appartient à notre esprit. Et tout notre esprit appartient au monde.

* L’expression est de Paul Klee.

** Hugo Häring écrit en 1932 : « Dans la nature, la forme est le résultat de l’organisation de nombreuses parties distinctes dans l’espace de telle manière que la vie puisse se déployer, accomplissant tous ses effets à la fois en termes de partie individuelle et en termes de tout intégré ; alors que dans les cultures géométriques, la forme dérive des lois de la géométrie… Nous ne devrions pas essayer d’exprimer notre propre individualité, mais plutôt l’individualité des choses…. »

Pourquoi des poètes

-Und wozu Dichter, in dürftiger Zeit? (– et pourquoi, en ces temps d’ombre misérable, des poètes?). Bonne question, de Hölderlin (Brot und Wein, Pain et vin). Et c’est Lagarce qui la pose encore, dans son Journal, mais aussi par sa vie. Pourquoi travailler, répéter, non pas à l’article de la mort, mais jusqu’à la mort, dedans? Jean-Luc Lagarce, donc, qui arpente la rive gauche, fantômatique dans son Smalto, qui achète des livres, qui croise des regards et espère tout en se disant n’espère pas, qui écrit comme si de rien, farouchement, qui dissimule dignité, grandeur et courage derrière son petit sourire, son écriture qui n’a pas l’air d’y toucher. Pourquoi donc, alors, des poètes? Pour cette élégance de brindille, pour ce mépris sardonique de toute médiocrité, pour cette nonchalance qui n’est pas jouée puisqu’elle est nécessaire. Pour l’Amusement. Pour la poésie. Pour le désespoir. Pour la liberté, parfois atteinte, presque par surprise – les notes de la fin de sa vie sont bouleversantes -, cette apesanteur, ce pays ou cette mer interieure qu’on serait le seul à aborder, dont on serait le seul rapporteur.

Place José Rizal, de la terrasse du café j’aperçois un confrère aux tempes grises, sac à dos, qui s’engouffre résolument, qui s’arrache du trottoir et escalade l’échafaudage de l’immeuble d’en face – l’air concerné, vaguement inquiet, tout est intention dans son attitude, son nez et ses lunettes fendent l’espace comme une sorte d’empennage, de pointe. Wozu Dichter, Helde? Pourquoi des poètes, des héros? Pour un ravalement? Et soudain, comme une apparition, la belle H. surgit en portant ses deux petites filles, des jumelles, tout sourire. Elle m’en fait porter l’une, puis l’autre, et aussitôt il faut bien admettre que l’ambiance dans ma tête change. Me voici moi aussi transporté dans un pays lointain et bienveillant, et de ces trois filles irradie comme une très ancienne lumière, une très ancienne douceur. C’est ça? Oui, c’est ça : ‘Mon Dieu mon Dieu, la vie est là / Simple et tranquille / Cette paisible rumeur-là / Vient de la ville.’

Commissariat du 19ème. Architecture des années 90. C’est propre, rangé. Portes automatiques. Des femmes défilent et chuchotent et c’est aussi une femme à l’accueil qui écoute. Assis dans la salle d’attente, on regarde ailleurs pour ne pas entendre et en même temps on voudrait réconforter : un homme, donc. Qu’aurait dit, fait, Lagarce à ma place? Bonne question. Je monte, je raconte mon histoire – la carte bleue, pourquoi bleue d’ailleurs? – à un jeune policier qui n’est ni sympathique ni antipathique, qui est très verticalement un policier et ça me plait beaucoup – et qui sait écrire en plus. Je relate, il écrit, je signe – avant de sortir je leur dit que j’en ai construit un – de commissariat -, ça les amuse une demi-seconde. Dehors, c’est le même soleil, c’est la même étoile lointaine qui fabrique des images.

Black Dog

Ça arrive quelquefois. Ça m’arriverait plus souvent si j’essayais plus souvent. Pourquoi n’essaye-t-on pas plus souvent? Par peur sans doute, d’être ému et qu’on nous rappelle ce que ça peut-être, ce que ça pourrait être. Alors que finalement, qu’on ne vit que pour ça, pour ces moments rares que l’on relie comme une fine chaîne d’or, la crête lumineuse de sa vie. C’est presque embarrassant  que la beauté contredise la vie que l’on mène.

Des montagnes noires, des ponts effondrés, des meutes de chiens, de la poussière. Une ville abandonnée où résonnent des instructions officielles dans des hauts-parleurs, la poussière du désert de Gobi, les fameux fétus de paille qui traversent l’écran en boule, toujours de droite à gauche. La ville, grand paysage à la dérive, un Bauhaus déchiré qui serait Charleroi. Pourquoi n’y-a-t’il rien de plus beau que les ruines, l’abandon? Pourquoi ça nous fascine, nous arrache des larmes? « D’abord des mondes, pour les détruire ensuite? » La beauté n’est que le commencement du terrible, dit Rilke. Et c’est ce terrible-là que nous chérissons, ces intentionnalités flottantes dans le demi-jour, dans le grain de l’image, ces fantômes de nous mêmes dans les ruines industrielles. Et le héros? C’est Rimbaud, c’est l’Arpenteur, c’est le K., c’est le Samouraï de Melville. C’est tous ceux qui se taisent et vénèrent ses traits sculpturaux, ses silences, ses hésitations humaines et cette grâce infinie à transporter son ossature dans l’espace. Et le chien? Le chien c’est l’Être, c’est la confiance et l’amour, effarouchés, fidèles, fragiles, indestructibles. Nous sommes de ce monde-là, oui, mais il nous faut toute cette facticité pour nous en souvenir, il nous faut Pink Floyd the Wall, il nous faut un demi-sourire et une mèche relevée timidement dans le pâle soleil – une naissance. Mais pourquoi dis-tu, facticité? Parce qu’il nous faut passer par ce monde-ci pour comprendre ce monde-là. Il nous faut l’amour de Grape, de l’animal mythique, il nous faut l’animosité du boucher Hu, l’homme aux serpents, pour accéder à nous-mêmes. Il nous faut le Schein pour comprendre le Sein. Des épreuves? Oui, des épreuves, que l’on tire de nous-mêmes. Un destin. Une vie.