Aimer c’est ‘aller vers’, mais aussi, se trouver. C’est la fameuse promesse de bonheur de Stendhal, le plaisir anticipé – ou plutôt le plaisir de l’inconnu anticipé. Pour moi, le petit déclic de l’ascenseur quand on attend seul dans la chambre, le soir. Aimer, c’est être contenu, promis, donné, c’est-à-dire être sauvé. On pourrait croire, j’ai cru un moment, que cela voulait dire être débarrassé du fardeau d’être soi, être allégé, distancié, assuré en quelque sorte, sauvé de telle manière qu’on puisse jouir innocemment du monde et de l’Objet. Une sorte de paradis. Mais l’incertitude, le doute, d’abord faible bruit de fond puis progressivement puissance qui fore et qui ronge, c’est qu’on n’est pas très sûr que l’Objet est encore l’autre. Ou plutôt, que l’on arrive plus à oublier que l’on a soi-même fabriqué cet Objet. Karina qui lit Eluard, c’est sublime, mais c’est une construction sublime de Godard. Une projection. Un transfert. Le ravissement psychique de l’amour, c’est le ravissement du Moi, c’est la volonté de puissance du Moi qui contamine, qui crée l’Objet. Au moment où l’Objet se réveille et secoue ses fers, la construction s’effondre. Le voyage, et le contenu, et la destination, et le salut s’effondrent instantanément comme un décor. Et le Moi se réveille dans un néant glacé. Et vexé comme un pou, encore!
Sans titre
Le plaisir obscur de faire ses courses en jogging,
Le plaisir obscur de flotter dans l’équanimité des marchandises,
Le plaisir obscur, finalement, d’être obscur.
Ode au Vilain
On avait tout dit, tout pensé, on avait refermé résolument l’épais grimoire pour passer à autre chose. Passe-t-on jamais vraiment à autre chose? On avait dit que c’était atavique, on avait dit que c’était ordalique. On avait dit que c’était du théâtre, de vieilles ruses. Des images qui passent au loin, comme une caravane dans le désert. Et puis, on s’y est remis, fatalement. La rechute. L’addiction honteuse. La claudication sinistre de ce vieux Mephistophélès qui vient vous relancer jusqu’au fond de votre lit avec son contrat. Le contrat. Les petites clauses oubliées qui reviennent vous gratter derrière l’oreille. Les petits détails qui vous réveillent en pleine nuit. Mais à quoi donc sommes-nous enchaînés? Au Mal, dit Nietzsche. A la pulsion de mort, dit Freud. Au théâtre, dit Shakespeare. Peut-être que tout cela, c’est la même chose. Et qui a dit que ça nous déplaisait tellement, d’être enchaînés?
Il est là, devant nous, mollement allongé comme l’Olympia de Manet sur la fameuse banquette verte, sanglé dans son improbable costume de méchant de James Bond. Rees-Mogg. Le méchant ultime, le vilain ultime. Il dort, parce qu’il s’ennuie. Il dort avec un petit sourire méprisant. Il dort, mollement abandonné, quoique raide, parfaitement tenu. Il s’en fout. Dort-il vraiment? En face, ceux du Lib-Dem, du Labour s’étranglent d’indignation, ils en mangeraient leurs micros qui pendent lugubrement au plafond de la Chambre des Communes. Comment peut-il dormir devant eux pendant une heure, pendant qu’on débat de loi, du Brexit, du No Deal, du futur, du bien et du mal? C’est là le génie de Rees-Mogg, son côté machine infernale. Il n’est plus backbencher ni frontbencher, il n’est plus ni opposition ni parti au pouvoir. Il est lui, le vilain, le méchant, le scélérat. Il est le Richard III du monologue de Shakespeare. ‘And therefore, since I cannot prove a lover / To entertain these fair well-spoken days, / I am determinèd to prove a villain / And hate the idle pleasures of these days’. Ah! Par haine des vains plaisirs de ces jours! Quelle pureté dans la haine! On se prend à imaginer, avec effroi, quelles avanies, quels affreux corsetages de l’âme et du corps le petit Jacob Rees-Mogg a dû traverser pour survivre, pour en arriver là. Rees-Mogg enfant, jouant au cricket avec les autres? Allons donc! Mais maintenant, la scène est installée, et le méchant est là, sous la lumière, il dort innocemment comme le Dormeur du Val. Tout dans son attitude hurle : détestez-moi! Et oui, comme ils le détestent, comme ils s’indignent, comme ils tentent de se hausser en vertu à hauteur de sa vilenie métaphysique, absolue. Et ça marche! Merveilleuse Angleterre, merveilleux Brexit qui éternellement relance sa machine, entretient sa flamme, son moteur tournant entre Bien et Mal, entre héroïsme et vilenie, entre arrogance (vraie et fausse) et humilité (vraie et fausse). Certes, c’est du théâtre, mais ce théâtre c’est nous, c’est notre chair. ‘Le monde entier est une scène, et nous sommes les acteurs.’ Parce qu’il n’y a rien d’autre, savez-vous? Rees-Mogg est un homme d’état, pas dans le sens, héroïque et égotique, où Boris Johnsson voudrait l’être, ni dans le sens robotique et de devoir où Theresa May voulait l’être. Non. Rees-Mogg n’incarne pas seulement une Angleterre victorienne, Etonienne, révolue, conservatrice comme l’est le formol, raide, élitiste, bornée, arrogante, etc. Rees-Mogg incarne le méchant, tout simplement. Car il faut bien des méchants, comme le constatent si sérieusement les enfants qui jouent à la guerre. Il faut bien des méchants pour que nous apparaissions bons, pour que James Bond gagne à la fin. Il faut bien des dragons rilkiens pour que nous appaissions enfin, enfin, ‘beaux et courageux’. Il faut bien des abîmes, pour triompher, pour savoir qui on est et pour le faire savoir. Il faut bien le mal pour que le bien sorte du bois (Nietzsche). Rees-Mogg, c’est ça, et plus largement, le Brexit c’est ça aussi, une catharsis, une épisiotomie monstrueuse, une croisière téméraire au-delà des bouées du bien et du mal, une réinvention mythique avec une mauvaise foi étonnante, avec des tonnes de courage et de ruse. Quel casting. Quels acteurs. Quelle pièce. Quels auteurs. Impossible de lâcher
Lac (notes sur l’organisation K.)
Une agence, peut-être, disons, là où s’ébattraient des agents. Des opérateurs silencieux. Des opérateurs secrets, invisibles, affables, charismatiques, mystérieux, candides. Des opérateurs aux yeux clairs qui apparaitraient et disparaitraient avec un sourire dans la nuit. Des miroirs. De grands miroirs calmes comme des lacs, de très agréables pièges. Des miroirs qui monnayeraient l’image qu’ils rendent. Des opérateurs gourmés qui excelleraient dans le temps de silence, dans le ‘hold’. Des miroirs pervers qui retiendraient légèrement les images. K. a absolument raison de dire que c’est ‘comme avec les filles’- et pour lui, ça veut tout dire. C’est l’amour, c’est la compassion, c’est le fluide. Tendre un lac dans la vie des gens – et dans la sienne aussi. Etre Smiley, et Karla aussi. Être Ubik, et Uqbar aussi. Être tout.
Villa Pi Blau
Pourquoi quelque chose plutôt que rien, demandent-ils. Pourquoi l’établissement humain, la civilisation, la culture. Pourquoi faire des enfants, construire des bâtiments et des routes, pourquoi écrire des livres ou de difficiles traités qui régissent la vie entre les hommes. Pourquoi continuer à nous répandre ainsi? Pourquoi ne pas régresser au rang d’amibe ou de caillou, pourquoi ne pas renoncer à toute responsabilité ou projet, à toute articulation de pensée, à toute construction, à toute morale. Utilitaristes à rebours, ils étudient l’art de la disparition, du retrait, de la décolonisation d’eux-mêmes, du démantèlement. Etrange roulette russe où l’intelligence se retourne contre elle-même. Eh bien, on pourrait répondre, ici, à la villa du pin bleu, d’un geste de la main, d’un sourire, d’un souffle : parce que. Pourquoi construire le Samrat Yantra, ou Notre Dame, pourquoi écrire Ulysse, pourquoi courir pendant quatre heures. Parce que. Cette année, brusquement, j’ai compris le mot de gratitude qu’on m’a soufflé à l’oreille. Auparavant, il aurait éveillé ma méfiance, il aurait immédiatement faire réapparaître les grilles de la prison. J’étais encore un petit Zarathoustra trop vite monté en graine. La gratitude et le bonheur d’être en vie. Ah! Comme un choc au creux de l’estomac, comme un vrombissement dans la gorge, comme un espace soudainement accru dans la poitrine, comme de mystérieux scintillements d’étoiles derrière les yeux fermés. Purusha, autrement dit. La source, le puits, le phare, l’élan vital. La mystérieuse ‘salure immémoriale des océans’ à l’intérieur d’Albertine, sur laquelle le narrateur bute, dubitatif, dans la Prisonnière. L’ombilic du rêve dans l’Interprétation du Rêve de Freud. La fantastique énergie nucléaire à l’origine du ‘Bloomsday’ de Joyce. La trouée poétique qui tout à coup relie Woolf, ou Cendrars, ou Rilke, au tout. La gratitude et l’étonnement d’être en vie. La surprise, un peu effrayée, de découvrir que l’on nage dans des eaux beaucoup plus profondes qu’escomptées – ou plutôt que la couche dans laquelle on se débattait jusqu’alors est ridiculement superficielle – et que ces eaux, c’est nous. L’étonnement d’accéder par l’intérieur au sens, par l’intérieur à l’autre, ce parfait inconnu en face de soi sur le tapis, que pourtant on connaît, on comprend. L’étonnement incrédule qui nous fait rire comme des enfants. La villa du pin bleu, c’est notre observatoire à nous, c’est notre Samrat Yantra construit pour nous par des esprits incroyablement éclairés, avisés, bienveillants, élevés, humbles et raffinés. Je pourrais la rebaptiser la villa Parce Que. Chaque été nous grimpons ses degrés, nous arpentons ce dispositif qui fait jouer nos cordes intimes, qui révèle nos étoiles. Et le flux, le fluide qui nous traverse est le même. Ānanda, la joie. Prāna, le souffle. Nous construisons, nous voyageons, nous créons en gratitude. C’est le matériau et l’énergie. C’est l’écriture, entre autres. C’est l’amour. C’est une espèce de fluide chaud que nous hébergeons, qui nous traverse, plutôt, dans la mesure où nous ne sommes pas trop obstrués. Il n’est pas trop tard pour s’en rendre compte, après tout.
Frogs from Mars
Lovées dans leur posture, bien calées sur leurs bolsters qui figuraient des véhicules fabuleux, les grenouilles paradaient, prêtes au départ. Sur leurs globes oculaires, un petit sac de noyaux de cerises exerçait une douce pression. Et dans leurs oreilles, la Voix avait laissé place à une étrange musique, une sorte de new age planant vaguement himalayen qui n’était que de longues stances de départs gémissants allant crescendo. Au plissement de narines de certaines grenouilles, on devinait que la musique était diversement appréciée. Mais la Voix s’en moquait : on était là pour décoller, et l’on décollait bel et bien. Douze grenouilles, liées par l’harmonique de leur posture et par les ondes sonores de la Voix, quittaient cette Terre. Étranges spationautes avec leurs casques en noyaux de cerise. Peu à peu, la salle où ils se trouvaient tous, allongés en faisceau, leurs cuisses de grenouilles repliées et dardées vers le couchant, montrait sa vraie nature de nef, de Vaisseau. Le Vaisseau décollait en craquant légèrement, ses acastillages métalliques tiraient sur le bois blond de la coque. La vaste baie aux vitres repliées aspirait l’air du soir comme une raie manta à la gueule béante. Batraciens d’un nouveau genre, précurseurs d’une espèce nouvelle, nous filtrions calmement la nature du monde, nous enregistrions sur de vastes mémoires périphériques le cri de l’oiseau, les discrets tintements de la cuisine et ses effluves, le frottement de pneus lointains sur une route solitaire, la rumeur ineffable de la mer, le rire argentin d’une jeune fille qui perçait le bleu du ciel comme une mouette. Et, tout au fond de nos globes massés par les noyaux, nous explorions, nous scannions résolument de fantastiques contrées d’être et de non être qui étaient nos nouvelles latifundia. Nous étions les propriétaires hésitants, et aussi, nous étions les voyageurs légers comme des photons, aussi immatériels que des neutrinos traversant une piscine, la nuit. Nous étions la Nuit. Nous étions la nuit du corps et de l’âme. Nous étions notre propre nuit et nous voyagions dedans à mesure que nous la créions. Sur les flancs du vaisseau nous avions floqué nos nouveaux étendards : Ahimsa, Satya, Asteya, Bramacharya, Aparigraha. Nous étions embarqués chacun dans un voyage personnel que pourtant, mystérieusement, nous faisions ensemble. Nous progressions dans une constellation de questions, une galaxie de mystères. Le vaisseau tanguait entre les novae, les concrétions, les nodularités aux figures effrayantes. Spationautes figés, en extase, nous murmurions en silence les mêmes mots, nous dessinions sous notre masque les mêmes expressions incrédules. Nous faisions le même rêve, nous dormions du même sommeil. Un voyage hypnotique. Et nous sentions les organes obscurs de nos corps, comme des élytres repliés, intacts. Et nous sentions les profondeurs de nous-mêmes, les couches magnétiques dans le noir, des dimensions étonnantes de surprise et de connaissance. Le voyage serait long, et cela nous rendait heureux. Tous, nous arborions le même demi-sourire invisible, que nous projetions au devant de nous-mêmes comme une formule, comme un mantra, comme une étrave.
Coda
Je vais passer à autre chose, écrire un livre. Merci à ceux qui ont lu ces petits posts, fait des remarques souvent drôles, parfois perplexes ou indignées. A suivre donc, sous une autre forme!
Psyché vs Société
Chacun va spontanément, en première instance, vers ce qu’il est. C’est le mouvement même de l’âme. La question est de savoir si on s’autorise ce mouvement vital, si on s’autorise finalement cet accès à soi. Tout est dans les composantes de cet ‘on’ qui autorise ou pas évidemment, dans la lutte d’influence qu’il incarne, dans l’entrechoquement féroce de Royaumes dont il résulte. D’un côté, la sauvage, l’indomptable psyché. De l’autre, l’impitoyable force instituante de la société qui veut réduire, soumettre cette psyché, pour canaliser à son profit sa puissance psychique. Who’s gonna win? Et si victoire il y a, au prix de quelles amputations, de quels compromis, de quels enfouissements, de quelles dissimulations, de quelles stratifications – en effet, tous les stratagèmes sont bons pour faire oublier que ‘l’ennemi’ est toujours là, dans un autre plan, un autre niveau de réalité et de conscience.
Sans titre
Nous avions convergé vers le bâtiment de bureaux à pas lents, sous le ciel gris. Les bâtiments de bureaux se distinguent et se manifestent comme tels, je veux dire qu’il y a les bâtiments de bureaux d’un côté, et les immeubles d’habitation de l’autre. Très lointains héritiers de Louis Sullivan et de Ludwig Mies van der Rohe, ils se dressent, roides, tristes et lisses dans la ville. Au-dessus de la porte vitrée de celui-là comme de tous les autres, se lisait cette sentence écrite en lettres invisibles : ‘Abandonne ici tout espoir, étranger.’ Les bâtiments de bureaux sont conçus par des promoteurs à costumes gris, par des ingénieurs chafouins, des informaticiens souffreteux, des architectes frustrés. Le bâtiment de bureaux participe de la folie qui voudrait que le monde soit rationnel – Le Corbusier aussi en était le zélote dans son éloge délirant du monde de la machine (Vers une architecture, 1923). Aujourd’hui le bâtiment de bureaux a abandonné tout héroïsme, tant architectural que social. Carré découpé en carrés, il se doit d’être. Ensemble douteux, lugubre, de ‘plateaux’, de salles de réunion aveugles, de machines à café, et d’ascenseurs qui sont autant de wagons vers les différents niveaux de l’Enfer, il exprime le capitalisme, la servitude, l’ennui, l’anéantissement de toute pensée, l’abattage rituel du temps des citoyens. On y travaille peu ou mal, mais ce n’est finalement pas le problème. L’ordre social, la norme (nomos), l’hétéronomie ou l’hétéro-guidage s’y maintienent, y prospèrent, y sont célébrées et signifiées. Passez donc à la Défense vers neuf heures du matin, un lundi. Dans quoi donc les gens s’engouffrent-ils, par cohortes, comme une armée des ombres? Dans leur destin? Dans leur acquiescement? Dans leur renonciation? Le bâtiment de bureau se distingue de son ancêtre l’usine en ceci qu’il n’oblige plus vraiment le travailleur à une production réelle, mais plutôt à l’obligation d’être contenu : par une obligation horaire, par une hiérarchie, par l’adhésion tacite au pacte invisible, mais tout puissant, qui veut que tout cela aie un sens, que les tableurs excel et les compte-rendus de réunion aient un sens et servent à quelque chose.
Dès l’accueil, après avoir serré furtivement la main, avec un murmure, de mes camarades d’infortunes, nous nous présentâmes à l’accueil ou un préposé déjà accablé, après avoir contemplé nos cartes d’identité d’un air morne, se déclara incapable de nous dire où aller. Il se trouva que la personne avec qui nous avions rendez-vous était là aussi, et après des présentations maladroites nous nous retrouvâmes cinq hommes dans l’ascenseur à regarder nos chaussures en silence, dans l’attitude de condamnés à mort qui seraient plutôt indifférents à leur destin, juste ennuyés. L’ascenseur est un contenant qui pose toujours la question de la contenance, et ceci à partir d’une personne. Puis toujours murmurant, toujours chuchotant, toujours s’effaçant, toujours mimant des protestations de politesse atrophiées, toujours se comportant avec ce résidu sec de formalisme schématique, nous nous propulsâmes sur la moquette grise jusqu’à la salle de réunion grise, blafarde, aveugle. Là, d’autres condamnés nous attendaient sous la forme de jeunes adultes à col blanc, mâles et femelles, réfugiés derrière des laptops gris argent. Oh, comme tout le monde à ce moment-là bredouille ses noms et titres de telle manière que personne ne comprenne! Comme tout le monde est en pilote automatique de telle sorte qu’il n’est plus possible de savoir si on est encore vivant ou déjà mort, si ces minutieuses et insensées procédures ne sont pas celles de l’Hadès! Les jeunes adultes à tête d’enfant manifestant presque un embryon d’enthousiasme, penchant la tête en couvrant leurs cahiers d’écoliers d’une belle écriture ronde. Tout le monde parlait en code, la réunion consistant à parcourir une interminable liste de ‘points’ qu’il convenait de définir conformes ou non conformes. Dans une hétéronomie triomphante, radieuse, portés par des lois et des procédures complexes, des procès obscurs dont personne ne questionne le bien-fondé, et à l’aide de la merveilleuse Technique obscurcissante qui était notre techno-prêtre, nous avions définitivement arrêté de penser et nous cochions les cases joyeusement, conforme / pas conforme, 0 ou 1, comme des cyborgs ou des morts vivants. Parfois dans les regards échangés, entre les plus vieux d’entre nous, il y avait comme une nostalgie inconsciente qui s’exprimait, comme des particules de vie psychique fossile qui auraient échappé au nettoyage. Un souvenir inexprimé et incompréhensible, la résurgence vite réprimée d’un comportement humain. Mais cela ne durait pas, vite dissipé par les fremissements virginaux des jeunes assesseurs. Après deux heures de cet exercice nous décidâmes d’une prochaine réunion pour examiner la conformité définitive.
Surgissement
‘La fine pointe de l’âme, acumen mentis, ne sera jamais assez effilée ni assez aiguë pour effleurer la fine pointe de l’événement : la tangence de cette pointe impondérable avec ce point impalpable – voilà la visée acrobatique de tout esprit de finesse…’
Vladimir Jankélévitch, ‘L’irréversible et la nostalgie’, 1974
L’observateur s’illusionne. L’observateur se leurre. Il se pique d’avoir une distance qu’il n’a pas sur les êtres et les choses, sur les évènements et sur lui-même. Il voudrait regarder passer les trains avec un petit sourire, en remâchant tranquillement ses idées, mais malheureusement il est embarqué dans le train avec les autres, avec tous les autres. Il se gave de lectures qu’il digère mal. Dans son cerveau embrumé se bousculent des démarrages magnifiques qui s’étranglent, des tronçons de phrases qui dérapent comme des chihuahuas hargneux sur l’actualité glissante. Mais il faut bien essayer, encore et encore. Il faut raconter.
Car enfin, qu’avons-nous vu? On ne sait plus trop. On est dans le contrecoup, la sidération, l’œil du cyclone stupide de l’évènement. Celui-ci a été tellement dupliqué, lessivé, délayé, amplifié, déformé qu’il s’est instantanément transformé en légende, comme une matière rare et captive qui ne supporterait le contact de l’air et de la lumière qu’au prix d’une mutation profonde. Passagers du temps, nous n’y comprenons rien, quand bien même il nous est consubstantiel. L’événement, ‘la fine pointe de l’événement’ nous laisse stupides, le nez collé à la vitre du train qui déjà s’éloigne. Qu’avons-nous vu ? Notre-Dame qui brûle. Mais simultanément, nous avons-vu l’image de Notre-Dame qui brûlait et puis nous nous sommes vus, nous, chacun dupliqué par son pâle écran dans le soir bleu d’avril, nous nous sommes vus voir l’événement. ‘On voit mieux à la télé’, disait le bistrotier du boulevard Saint-Germain en resservant des bières. On ne peut pas vraiment vivre l’événement parce qu’on est aussitôt pris par son récit, avec ces sms et ces coups de fil fébriles, avec ces télés frénétiques et ces conversations roulantes, synchrones, hétéroguidées : les canadairs, les hélicoptères, les pompiers, la flèche, les chants. Une transe collective. Une célébration sacrée et païenne à la fois.
Qu’avons-nous vu ? Notre-Dame brûle. Le scénario d’un film catastrophe se déclenche sans signe avant coureur, sans message du ciel. D’un coup la légende des siècles se déboîte, le temps se met à avancer par grosses colonnes de millénaires, et les spectateurs terrifiés apprennent que le décor peut disparaître, et eux avec. D’un coup Victor-Hugo est partout, dans les jeunes chrétiens raides agenouillés qui chantent, dans cette vieille prédicatrice qui les défie d’une voix éraillée, dans ces sinistres éclairs rougeoyants dans le ciel, dans ces sombres soldats du feu et dans les larmes des jeunes filles. Comme des badauds égarés sur un plateau de tournage, des touristes américains contemplent cela accoudés au parapet du pont Saint-Louis, en léchant leurs cornets de glace Berthillon. L’observateur circule là-dedans en cherchant quoi dire et il ne trouve rien. Nous sommes tous pris dans le puissant rayonnement immobile de l’événement et contemplons, figés, l’Innommable.
Frappés au cœur par la flèche du temps, nous pantelons, mais il faudrait être formidablement hypocrites pour ne pas reconnaître le secret plaisir, la secrète jubilation. Est-ce la Schadenfreude de voir quelque chose d’admirable qui s’effondre? Ou plutôt, l’enthousiasme du rôle de composition qui nous est prêté ce soir là, l’héroïsme que nous donne le reflet des flammes sur nous, comme une armure de circonstance? La spiritualité d’emprunt que nous confèrent les chants maintenant entonnés à chaque coin de rue autour de la cathédrale? Ou la rage de l’adolescence qu’ils nous rappellent? L’occasion si rare, inespérée, de la grandeur qui nous enfin est proposée? ‘Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours qui attendent que nous les secourions. Tous les dragons de notre vie ne sont peut-être que des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux’, écrit Rilke dans ‘Lettres à un jeune poète’. Sommes-nous beaux et courageux?
Et que voyons-nous maintenant? De fantastiques machineries d’imaginaire se sont mises en branle pour contrer le grand déboîtement du temps. Des cathédrales d’opportunité et d’hypocrisie, des contrefeux géants ont surgi miraculeusement de partout. Les politiques s’en saisissent et les agitent avec zèle, l’un au motif de sauver son pays, l’autre de sauver sa ville, tous pour sauver leur peau. Les catholiques prennent leur inénarrable air de faux culs et crient déjà au renouveau de l’Eglise. Voyez ces genoux, voyez ces chants disent-ils. Et, impavides, les grandes fortunes d’ici et d’ailleurs se paient une image marque de qualité supérieure, métaphysique. La réplique des trois empires fut fulgurante. Une réplique capitalistique, pourrait-on dire.
Mais qu’avons-nous encore? Une cathédrale béante, ouverte sur les cieux. Tous crient de concert, en arrière! avec quelques en avant! intempestifs. On exhibe les architectes sur les plateaux télés, qui balbutient, on ne comprend rien à l’architecture de toute façon. Des cuistres parlent de carbone ou de titane. La foule primitive se replie frileusement sur son passé. On va nous bassiner jusqu’à la nuit des temps avec les compagnons du tour de France, les tailleurs de pierre, les fiers chênes du Royaume et Ken Follett. Pour l’heure, la cathédrale est ouverte. L’avenir est un capital douteux en face de l’autre, le prétérit, pour qui tous ont des yeux de Chimène. Mais voire! Nous ne leurrons que notre part la plus archaïque, et singulièrement toujours les mêmes réactionnaires raccornis et à-demi aveugles, par ce tropisme de retour au passé, à la tradition ou à l’Eglise. La tentative même de retour au passé est une futurition, écrit Jankélévitch dans ‘la Nostalgie’. Les descendants mêmes des détracteurs de la flèche de Viollet-le-Duc, par exemple, vont probablement être ceux qui exigent maintenant sa reconstitutionà l’identique. Progressistes et réactionnaires sont passagers du même train, dit encore Jankélévitch, certains de mauvaise grâce, d’autres de bonne grâce. Les uns traînés, les autres freinés. Ils n’entravent ni n’accélèrent sa course. Mais cette course irréversible, elle a comme des à-coups quand éclate brusquement, comme lundi soir, la tectonique de notre temps culturel ou social. Quand éclatent d’un coup l’alpha et l’oméga du monde dans lequel on croyait vivre. Alors il y a cette béance, cet ‘Ouvert’, cette altérité radicale étincelante non encore recouverte, non encore domptée par l’imaginaire instituant de la société. La chute du mur de Berlin, les attentats du 11 septembre sont des événements qui ont été spontanément évoqués au lendemain de l’incendie de Notre-Dame. Ils n’ont pas seulement en commun d’êtres mémorables, de marquer une vie d’homme. Ce sont aussi des moments ou le décor de nos certitudes se déchire, où effroi et espoir se confondent sans mesure, où l’on se sent vivre, dans l’immensité du Temps, pour une fois pas ramené à nos seules dimensions humaines. Lundi soir tout le monde a entendu, pensé ou dit cette phrase : ‘Je ne pensais pas que c’était possible.’ Son corollaire, c’est qu’on ne pensait pas le temps capable, gros de tels bouleversements. Et par là, qu’on ne se savait pas, nous, capables d’y faire face, d’inventer la suite de l’histoire. Le temps est création, surgissement d’altérité, dit Castoriadis. Et nous sommes faits de la même texture que lui. Nous sommes, nous aussi, création et surgissement d’altérité radicalement nouvelle. Nous sommes le fleuve Devenir, nous aussi. L’important n’est pas de savoir si la flèche de Notre-Dame sera en plomb, en kevlar ou en carbone. Ce n’est pas nous qui sommes l’histoire, au point que toute perte comme la toiture de Notre-Dame serait une blessure fatale à notre identité, à nos prétendues ‘racines chrétiennes’ ou que sais-je. C’est l’inverse, c’est l’histoire qui est nous, qui suit nos fluctuations, nos inventions, nos lubies, nos croyances, nos châteaux en Espagne ou nos espoirs. La destruction est féconde dans la mesure où elle nous rend notre destinée, où elle nous force à nous rappeler que c’est nous qui inventons l’histoire. Il nous reste beaucoup de cathédrales à inventer, et l’avenir n’est pas le moindre de nos capitaux. ‘Tant d’aurores n’ont pas encore lui…’



