Futurition

Oh le jeu cruel! Dans la nef de la chambre des Communes, il y a des lignes blanches et rouges, sur le tapis, que l’on ne peut pas franchir, ou alors, seulement à un certain moment et d’une certaine manière, avec une génuflexion, un signe de la tête ou un claquement de talons. Et il existe d’autres lignes invisibles, interdites, qui rôdent en alarmes sournoises, minées, entre les fils de micros noirs qui pendent comme de sinistres ombilics. Impavide, le Speaker Bercow distribue les bons et les mauvais points aux MPs, un coup à droite, deux coups à gauche, qui se lèvent et se rassoient mécaniquement comme les pistons d’un orgue infernal. Jeu cruel, politesse cruelle qui blesse l’être jusqu’au sang : au moindre signe, il faut céder la parole à l’autre, l’adversaire, ou pire encore, à l’ami supposé d’à côté, ou au pseudo-ami de derrière. Clair obscur. Jeu d’alliances mouvantes, de lignes qui cisaillent les nerfs. Les genoux sifflent. Et l’on dit, entrecoupés des interminables formules de politesse, les mêmes mots qu’on a déjà dit, et l’on ne dit pas les mots que l’on voudrait dire, que l’on voudrait hurler. Le temps semble s’être arrêté, alors qu’on a perdu depuis longtemps toute notion de but à atteindre, de cohérence ou de stratégie.

Eh bien, non, le Vaisseau avance, il fonce même en craquant de toutes ses vieilles boiseries, avec ses fuites d’eau et ses escouades de pompiers qui attendent. Vers quoi? Vers la falaise, vers le précipice, vers l’abîme. Vers l’échéance, ou l’échouage, du 12 avril ou du 22 mai. Vers l’échec, vers l’humiliation ultime qui consisterait à organiser des élections européennes, ou un contre-référendum. Vers, toute honte bue comme un calice, la révocation de l’article 50 comme un simple cauchemar, un canular d’état, une crise de démence sénile du royaume, une absence coupable. Ou encore, vers le néant qui consisterait à ne rien faire, un ‘soft Brexit’, une union douanière complaisante qui ne serait qu’une resucée de la situation actuelle. On ne sait plus. On ne sait plus quoi écrire après le mot humiliation, alors que depuis le début on se jurait bien de n’agir que par orgueil.

Voire… Toujours on sent cette œil de la tragédienne, certes angoissé à mort, mais néanmoins roublard, caché derrière le décorum et la farce comme derrière un rideau de scène. Innocent, crédule, l’observateur s’arrache les cheveux avec ses pourquoi, pourquoi? Mais, petit, une ruse millénaire te précède ici. Pourquoi, demandait Castoriadis, les Egyptiens consacraient toutes leurs ressources à la construction de pyramides? Ou les Parisiens du Moyen-Age à celle de Notre-Dame? Parce que cela donnait un sens à leur vie, répond-il. Un haut et un bas, un but à atteindre, des craintes et un espoir. La cathédrale ou la pyramide, le pharaon ou la religion chrétienne sont de pures création de ce que Castoriadis appelait l’imaginaire instituant. D’elles découlent, par la suite, tout un système de valeurs, toute une signification sociale, toute une civilisation qui est comme un canal dans lequel se glisse l’humanité sous forme de société. Alors pourquoi un ancien empire, un pays qui a la cinquième économie du monde et une influence bien plus grande encore, pourquoi un tel pays consacrerait pendant trois ans, tout son temps, toutes ses ressources et semble-t-il toute sa raison à une entreprise aussi insensée que le Brexit? Eh bien, pour se réinventer. Pour se faire sa pyramide ou sa cathédrale, fussent-elles cimentées de peurs, d’angoisse identitaire, de nostalgie ou de mauvaise foi. Il y a peut-être une noire énergie nietzchéenne là-dedans, un mal nécessaire, une antique erreur nécessaire pour que l’énergie séminale, primitive des pulsions se libère enfin dans ce pays corseté. Peut-être assistons-nous, cramponnés au cuir vert des banquettes, aux convulsions effrayantes d’une naissance.

Vers quoi alors, file la barque de Bercow? Vers le surgissement de l’altérité radicale, pour parler comme Castoriadis. Vers le surgissement de l’imaginaire en prise directe avec le génie et la psyché d’un grand peuple. Ou vers la futurition, pour parler comme Jankélévitch dans ‘L’irréversible et la nostalgie’, qui se réjouissait que même les pires conservateurs participent à la création de l’avenir ‘de mauvaise grâce… en menant un combat d’arrière garde toujours malheureux et toujours désespéré.’ L’ironie est ici que c’est précisément les conservateurs Tories, en créateurs insoupçonnés, qui ont déclenché tout le processus avec le funeste référendum. A ce stade, forts de cette hypothèse, nous ne pouvons que suivre que la marche intrépide et crispante du Vaisseau… N’attendons-nous pas tous que quelque chose surgisse? Theresa May attend, et si toute sa résilience absurde n’espérait que cette étincelle de la dernière minute? Les 27 attendent, pour l’instant vainqueurs mais pas rassurés, pas convaincus. Combien de Trafalgar n’ont pas encore eu lieu? Et dans les bunkers fantasmatiques du No Deal, à Whitehall, de jeunes civil servants enthousiastes attendent de nouvelles batailles d’Angleterre…

Soleil noir

 La chimère, ou la licorne’ c’est que l’empire va retrouver sa grandeur, lier des accords de commerce fabuleux avec la Chine et toutes les économies du monde. L’empire…le règne sur les mers loin des lourdeurs du continent. Le royaume fait penser à l’héroïne de Sunset Boulevard de Billy Wilder, la grande actrice sur le retour à qui personne n’ose pas dire que tout est fini, que les spotlights sont définitivement éteints. Le Brexit, dernier grand lifting d’une tragédienne ? Ou renaissance ? Est-ce que les civilisations, mortelles comme nous, peuvent remonter la pente ? Est-ce seulement déjà arrivé? Est-ce que Rome pourrait triompher des barbares ? La Grèce de Rome ? Le Royaume-Uni des Etats-Unis ? L’Occident de l’Orient ? Cela ne semble pas être le vent de l’histoire. Heureusement, il nous reste le mythe qui lui, se repaît de la décrépitude et de la mort, qui trouve tellement plus esthétique l’ancienne grandeur que la nouvelle. En diplomatie, on appelle cette influence d’astre mort le soft power. En réalité, ce sont plutôt les élucubrations séniles danciennes gloires que l’on écoute poliment, patiemment. Le Brexit est un requiem, et il est sublime. Avec pompe, avec décorum – we must behave with decorum, comme le rappelle le speaker Bercow – nous ordonnançons notre testament. Par la révolution de nos soleils morts, nous agissons sur la marche du monde futur. Nous sommes morts et notre toute-puissance n’est peut-être pas si imaginaire que cela, puisque nous sommes le mythe. Le mythe de l’empire retrouvé est magnifique parce qu’il est impossible. Comme l’Egypte, comme la Grèce antique. Et c’est parce qu’il est impossible, c’est au nom de l’impossible qu’on y brûle chaque jour des tombereaux de raison. Le Brexit est une cérémonie sacrée, un sacrifice de la raison devant le mythe.

Les mots sont impuissants et usés : ils ont tous été utilisés en vain pour dire ce qui se passe. Les ‘raisons’ aussi bien sûr, refusées les unes après les autres au rythme des indicative votes qui s’épuisent en solutions. Huit solutions proposées, huit refus. Puis quatre autres. Quatre refus encore. La chambre des Communes ressemble aux cercles de l’enfer. On rejoue sans cesse la même pièce en huis clos. On compte et recompte fébrilement les ralliements et les trahisons. A les écouter, à les voir – ça reste fascinant, quoique franchement pénible – on a l’impression que le Royaume devrait rester comme cela, en orbite déjantée, intouchable, infrangible dans son bunker de mots circulaires et de haines recuites, dans ces forces formidables et contraires qui s’annulent, dans son immarcescible gloire suspendue, comme vitrifiée. Mais qu’est-ce qui se joue là de si important, de si essentiel, de si vital ? Quelle combat atavique et éternel, qui implique qu’on y sacrifie tout, le common sense et accessoirement toutes les affaires du pays ? Une impossibilité existentielle, comme si tout le monde voulait se tenir au plus près de sa plus haute idée, chacun devenant une cime impossible, une caricature de soi-même, une chose incommunicable, sacrée et ridicule à défendre plus que tout. Rees-Mogg, Corbyn, Soubry, Johnson, May : curieux jeu d’échec ou chacun est une tour d’ivoire, un cavalier aveugle, un cheval fou. Il n’y a plus d’intérêts, de stratégies ni mêmes d’idées : il n’y a plus que six cent cinquante ‘nons’ cabrés, ‘nons’ paniques. Chaque soir, Bercow l’annonce avec une gravité espiègle : ‘The noes have it ! The noes have it !

 Alors ? L’observateur trépigne devant son téléphone, dérisoire fenêtre qui donne sur le bateau ivre de la Chambre. Il n’ose invoquer Shakespeare, les trois filles du roi Lear pour qui aucun hommage au père n’est trop beau, cachant les drames, les haines et les pulsions, les hypocrisies. L’impossible héritage qui rend fou. Il note la cérémonie, la pompe, la lenteur. Il voit le sceptre de la Reine et les livres couchés sur la table. Il voit les deux coffres qui se font face et le cuir vert des banquettes qui se font face, comme le métro vers l’enfer, a dit un ‘MP’ inspiré et amer. Que veut dire ‘atavique’ ? Y-a-t-il une ruse des civilisations, des cultures comme il y aurait une ‘ruse de l’espèce’ pour ne pas mourir ? Sommes-nous en présence d’une stratégie évolutionniste qui serait à l’œuvre ? Disparaître, mourir, se sublimer pour ne devenir qu’une chanson de geste civilisationnelle, une épopée, un mythe comme l’Iliade ? Qu’on apporte les Troyens… ‘S’il y est des abîmes, ce sont nos abîmes, écrit Rilke. Fort bien, nous aurons donc les meilleures abîmes du monde, nous serons la crise la plus mystérieuse, la plus noire, nous constituerons, en tournant frénétiquement sur nous-mêmes, notre propre trou noir et le monde tournera aussi, fasciné, autour de nous. La mort nous donnera cette aura. Le soleil noir du Brexit nous donnera ce lustre. Nous serons la culture, nous serons la politique (même dégueulasse), et nous serons l’histoire. 

 

On voit bien, quand même, qu’on va vers un énième accord ‘spécial’, un énième ‘deal’ ou rabais, où la formidable spécificité, insularité, britishness, etc. sera respectée par des diplomates européens fatigués et nauséeux, pour sauver les apparences.  Brexiters et Remainers pourront parader. Mais ce n’est finalement pas la question. La question, que vérifie la tragédienne rouée derrière ses voiles, d’un coup d’œil, c’est : est-ce que je fascine encore le monde ? Ai-je encore cette force d’attraction, dans ce nouvel avatar fatal, funèbre, et sombre ? Agent secret de sa propre influence, mimant sa propre mort, le Royaume s’exporte à travers les limbes, devient gazeux, immatériel. Il reconquiert le monde par une sorte d’antémonde, il met en scène son hystérie, il trépigne. Nous ne pouvons plus lâcher cette série. What’s next ? What’s next ?

Theresa is lost – but ain’t we all?

Brexit, derniers rounds. De ça non plus, on n’est pas très sûr. ‘On’ n’est plus sûr de rien. On fonce vers le cliff-edge, vers l’anéantissement, vers l’accomplissement de quelque chose, nul ne sait quoi. Tels des Ponce Pilate mi-navrés, mi-goguenards, les 27 ont fixé un nouvel échéancier : 12 Avril si c’est non (auquel cas, tout recommence ou tout finit, c’est selon) ; ou bien 22 Mai si c’est oui, c’est-à-dire, dans l’improbable cas ou le Parlement ratifie le fameux ‘deal’ de Theresa May. Dans une remarquable démonstration d’irrationalité, les dires et les actions, la politique et ses supposées conséquences ont cessé tout rapport logique : des gens disent des choses, et d’autres choses se passent, mais il n’y plus de rapport. No fucking clue, disent-ils. Ce n’est pas qu’on ait basculé dans l’irrationnel, c’est qu’on y était depuis le début : l’UE, ou la Chine qui supplieraient à genoux pour obtenir un accord de commerce, les 300 millions par semaine gagnés sur l’Europe, les méchants migrants arrêtés aux portes du Royaume, la grandeur retrouvée et autres fadaises. Reprendre le contrôle, qu’ils disaient.

Aujourd’hui, tout le monde accable May, ce qui n’est pas difficile. Sa rigidité. Sa surdité. Son manque d’empathie. Son manque de talent politique. Plus grave : son manque de ruse, de malignité, de subtilité, de feeling. Son obstination pathologique contre toute logique. Etc, etc. On ressort le père pasteur, la rigidité protestante, l’absence d’enfants, l’absence de pathos. On moque cruellement ‘Maybot’ ou encore ‘Lino’.

On pourrait aussi se dire qu’il faut un sacré soldat pour diriger une action à la fois cruciale et foncièrement, structurellement impossible. Le Brexit, c’est le dragon parfait, le golem ultime issu de la psyché profonde d’un peuple : importantissime et impossiblissime, voilà le couple infernal du moteur qui tourne, qui tourne. Et on y engloutit des tonnes de courage britannique, de cruauté thatcherienne, de tourments et de plaisirs coupables. May, soldat qui n’est plus qu’armure vide, canard sans tête, qui s’entête à en perdre sa voix, accuse les députés, accuse le peuple, le Labour, l’Europe, jamais elle-même. Incarnation de la volonté, fut-elle stupide, jamais elle ne plie. Il y a quelque chose de médiéval et effectivement robotique chez elle. L’indéfectible force lancée contre le mur de l’impossible Brexit. Qui va cligner des yeux le premier?

C’est peut-être qu’on ne peut pas être une idée, ou un peuple, encore moins un pays. C’est trop abstrait, et surtout trop peu humain. Le moindre adolescent sait qu’on gagne à sourire, à reconnaître ses erreurs, à mettre en scène un minimum sa faillible humanité. Les précédents historiques d’inflexibilité ne font pas envie. Je ne sais pas s’il faut en blâmer Martin Luther, l’anglicanisme, ou une dame qui s’obstine à agir avec la stupidité des hommes.

Greta, ou l’infortune de la vertu

Partout, sur nos écrans névrotiques, dans nos rêves et nos demi-sommeils intranquilles, portée en effigie christique par les collégiens grévistes du vendredi, partout le petit visage blême et résolu de Greta Thunberg. Parfaite Némésis médiatique, incarnation de la colère des dieux et du châtiment, icône graphique frappante à la Poltergeist ou à la Shining, elle hante nos esprits fatigués et engueule tout ce qui dépasse de la douzaine d’années avec un aplomb formidable, c’est vrai. Poker-faced entre ses tresses blondes, elle dézingue, elle défourraille et s’étonne, en pinçant beaucoup et en riant peu, de ce que les politiques la louangent alors qu’elle ne cesse de les éreinter dans la presse et sur les réseaux sociaux. Portée par une énergie mystique et communicative, elle guide les foules, qui la réclament, qui l’adorent. Alors, voyez-vous, alors se pose encore et toujours le problème de la vertu.

La vertu a toujours un côté redondant, tautologique. La vertu est un truisme, une sorte d’énorme machine qui s’enfonce dans un vide devenu massif à force d’évidence. A raison, bien sûr. Bien sûr, Greta a raison : il faut sauver la planète, et les enfants, et les plantes et les animaux avec, et accessoirement l’espèce humaine avec. Ce n’est finalement pas mon propos et je n’irai certainement pas me ranger avec les derniers vieux réactionnaires, les patriarches du pétrole et autres négationnistes. Mais la raison, l’évidence, le bon sens vous ont vite des airs de rouleau compresseur. ‘Car non moins que savoir, douter me plaît’, écrit Dante dans l’Enfer.

Et puis, il y a encore autre chose. La vertu c’est aussi l’expression du plus grand nombre, l’expression nécessaire par l’espèce de la conduite à mener pour assurer sa survie, ce que les grecs appelaient le Nomos. Evidemment que la notion de conduite à tenir est essentielle à toute survie, c’est l’idée même de la culture, de la raison, de la conscience. Encore et encore, notre jeune walkyrie a raison. Mais alors, où est le problème? Y-en-a-t-il seulement un?

Le problème, c’est le mode d’imposition de la société sur l’individu. Cette fameuse ‘conduite’, nécessaire à la survie de l’espèce – et de la société, c’est sans doute la même chose – tend toujours à s’abstraire, à se mythifier, à gagner l’horizon de ce que Castoriadis appelait les ‘significations imaginaires sociales’, c’est-à-dire les grands ancrages irrationnels comme la religion, les idéologies, dont secondairement la ‘raison’ découle. Au nom de ces constructions – Castoriadis a pris le marxisme en exemple dans ‘L’institution imaginaire de la société’, mais on pourrait tout aussi bien dire le catholicisme ou l’économie de marché -, on finit par construire une raison immanente qui justifie toutes sortes d’actions. On suspend son jugement, littéralement on l’accroche, en haut, au ciel des idéaux… Car enfin, ‘avoir raison’, cela suffit-il? Cela suffit-il?

Ce qui me conviendrait mieux, sans doute, c’est une Greta avec plus d’humour et un peu moins prêtresse. Mais peut-être que j’en demande trop?

Spring and all. l

I.

Dans les voitures

Les opérateurs silencieux

Se crispent

Soupirent

Regrettent

Que leur contrôle s’arrête aux formes dodues de leurs wagons

Et le monde

A la transparence élusive de leur pare-brise

Au rire moqueur de leurs écrans

II.

Par ces jours blancs

Quand le battement des choses quotidiennes

Résonne dans l’appartement

III.

Elle riait

Ce n’est pas descriptible

Elle riait – un espace, un regard, un avenir

William Carlos Williams, Spring and all, 1923

‘Writing is not a searching about in the daily experience for apt similes and pretty thoughts and images… It is not a conscious recording of the day’s experiences ‘freshly and with the appearance of reality’… The writer of imagination would find himself released from observing things for the purpose of writing them down later. He would be there to enjoy, to taste, to engage the free world, not a world which he carries like a bag of food, always fearful lest he drop something or someone get more than he.’

B, 19

Ecrire, c’est constamment rater sa cible, manquer son objet. Ecrire c’est toujours trop tard, c’est la réaction chimique qui tue l’expérience, c’est la lumière qu’on rallume toujours trop tôt. Quelque chose s’est déclenché dans les bas-fonds, une étincelle, un décalage, un silence annonciateur. Quelque chose s’est modifié, une alarme en atteste, une diode qui s’allume quelque part, un parfum, une pression, un mot aussi bien. Mais le compte-rendu de ce fait – le langage, si vous voulez – écrase et fausse et tue le fait lui-même. Suprême imposture, le compte-rendu se fait passer pour le fait lui-même et assassine le témoin, détruit les preuves. Mais qu’importe, j’insiste et mille autres essais avortés fabriquent la poésie. Cette remontée. Cette fumigation. Ce voyage de particules intangibles. Ces fantômes. Qu’importe, finalement, le clocher de Martinville : c’est le compte-rendu raté de la sensation qui est la littérature.

B, 18

Je n’ai qu’un pas à faire, voilà ma force, mon avantage. Je n’ai qu’un petit pas à faire et une porte dérobée s’ouvre par laquelle miraculeusement je m’échappe. Je disparais dans votre dos, dans vos arrières, dans votre angle mort. Je disparais dans la vie que vous me laissez, à moi seul, qui s’étend comme une mer.