Belleville

L’agent immobilier avec ses chaussures de maquereau et sa gueule de travers

Et Raymonde, ah, Raymonde

Et les amis qui reviennent toujours du diable vauvert

Dans Paris la grise, la mouillée

Des générations de pigeons morts dans la cour veillés par des angelots en stuc qui ont connu des jours meilleurs

Des éclairs

Des rayons subreptices qui nous traversent par hasard

Par chance

La musique du hasard qui un instant nous porte

To-morrow, and to-morrow, and to-morrow

La vie passe, étrange caravane

Airport

Les plaisirs obscurs de l’aéroport

Aller et venir comme un quidam, une simple silhouette, une esquisse de personnage

Entre des tables sous cellophane, des boutiques anesthésiées, des systèmes informatiques fatigués

Derrière leurs écrans leurs masques leurs lunettes, d’autres quidams comme moi codent le monde à coups de petites croches, de petits chiffres, on verrait presque les zéros et les uns surgir de leurs appareils et de leur tête

Étrange et absurde communion mais c’est bien dans ce monde que nous vivons

— pas dans l’autre, celui qui existe.

La République du Laptop comme triste emblème

Les rares enfants qui sont là ont l’air faux, en plastique, mûs par des impulsions électriques

On ne sait trop ce qu’on attend, quelle catastrophe

On se loge dans une condition, un confort, un carcan d’indicible…

Une simplification peut-être aussi.

Minuit

Rues désertes

Comme dans un pays de l’Est qui n’existe pas

Un ordre dont on aurait oublié les fondements ou les raisons

Et dont il nous resterait juste

Au ciel

Un avion unique qui passe sous une étoile solitaire

Les nuages qui s’en vont au loin

Quelques cris encore puis plus rien

A part les crissement lointain des pneus sur le bitume

Des claquements au hasard

Une voix solitaire

Comme dans un grand hoquet silencieux

Le monde se réajuste, se reprogramme et nous avec lui, réglables que nous sommes

Rue du Faubourg du Temple (Husserl 1)

L’éléphant tout cubique

Renfrogné

De l’enseigne du Palais des Glaces

La promesse simple, humide, légèrement bombée et brillante

Du trottoir, du ciel, du matin

Le regard extraordinairement lointain

De l’employé du Monoprix qui fume sa cigarette appuyé à la devanture

Les lumières stellaires du supermarché

Et des vibrations ici et là

Ne pas cesser de vouloir

D’aimer

Naïvement, comme à neuf, comme la première fois

Décrire le monde

S’étonner d’être

Un de ces phénomènes.

Virabhadrâsana

Il existe au-dessus d’un immeuble gris et sans âme

Un édiculon du même gris et dont l’âme est peut-être la machinerie qu’il héberge

C’est lui que je regarde

Plus que ses semblables dont les portes de fer battent au vent

Antennes de télévision en déshérence

Vieux morceaux de zinc qui se morfondent face au ciel

Graffitis oubliés, signes des jours meilleurs et des couchers de soleil

Le monde des toits que j’aime depuis l’enfance quand je m’ennuyais à l’école et que je m’échappais

Par les yeux

C’est lui qu’il faut regarder entre tous donc

Pour que l’ouverture se produise ce sentiment de plénitude et d’assise

Ferme sur le sol courbe du monde

Ferme sur la course du monde

J’entends déjà le guru qui gronde : ‘point de visualisation!’

Ce n’est pas de la visualisation me défendrais-je

C’est attraper l’avers du monde

La face qu’on ne voit pas

A moins d’être

Furtivement

Un héros

ZAC des Batignolles

Dans le parc

Depuis l’étrange construction qui enjambe la voie ferrée qui ne mène nulle part

— une sorte de belvédère

On voit bien

Les immeubles neufs qui s’élancent avec une sorte de bonne volonté dans la laideur

Ils sont laids parce qu’ils sont un peu en avance

Ils sont de leur temps et nous pas encore — nous devons apprendre ce qu’est notre temps

Une jeune fille enchaîne les punches sur les gants plats de son entraîneur, gauche, droite ça fait un bruit sourd

Un cadre dans l’informatique entreprend de se suspendre avec des élastiques aux tubulures de fer gris, il va se soumettre à des exercises effrayants

La bonne volonté, énorme, ruisselle sur le monde

Une alarme au loin retentit, la vague musique d’une enceinte portative

Des ouvriers en orange s’agitent

On ne sait pas trop ce qui se passe, beau ou laid ce n’est pas la question

Mais quelle est donc

La question

Les temps ne sont pas accomplis, il ne sont pas jointifs, il y a cette béance, cette ouverture comme une gueule de baleine géante qui nous happe

L’Ouvert, voilà

L’oeil de l’Ouvert de Rilke nous regarde

Et règne sur les choses.

Question

— Ce que vous appelez « imposture », c’est avant tout une capacité à jouer, à incarner un rôle, à prendre une distance, à se rapprocher ou à transgresser les limites pour que les choses deviennent possibles, pour que l’échange puisse se faire, pour que la chimie de la création prenne. Et ce que vous appelez « travail », c’est avant tout une justification, une assurance, un jeu bien défini au sein de limites, une sorte de confort moral un peu poltron.

— Fort bien, et qu’est-ce que tu essaies de nous dire?

Route T10

Du nord au sud, du sud au nord, comme le long d’un invisible fil on use la même vieille route. On s’arrête ici et là, on pousse des portes, on entre dans des hangars, on éprouve des liens fragiles comme des jeunes lianes, on teste, on essaie, on échoue, on essaie encore, on marque les silences, on laisse résonner les sourires et même quelques rires. On n’est jamais trop sûr d’être ce que l’on est ou bien ce que l’on représente, on évolue dans ce flou-là comme dans un halo, une nuée potentiellement glorieuse comme la lueur au-dessus de la Sardaigne, au loin sur la mer. Plane la menace, aussi, de théâtre ou réelle on ne sait. Théâtre et terre d’ombre. Mais petit à petit, à force de venir encore et encore, immer wieder, quelque chose se sédimente, se concrétise, se dépose. Une sorte de spectre apparaît, fait de confiance et d’ancienne méfiance, fait de pudeur et d’éclats brefs, furtifs. On incarne et on se joue, on répand dans le même geste confiance et méfiance, on évolue, on vit, on résiste, on se bat contre un ennemi inexistant, pour une cause qui n’existe pas. On essaie, quitte à échouer mieux. Partout dans l’air gris, dans les reflets métalliques de la mer, dans les yeux attentifs qui regardent et se taisent, apparaissent de minuscules appuis, de dérisoires petits fortins de connu dans l’inconnu. Tout s’apprivoise, même soi-même. Les soirs sont roses, bleus, et noirs. La douceur est celle du silence, la beauté celle de quelque mort qui règne, de quelque indicible tristesse, ou regret. Et toujours on reprend cette même route comme un canal, comme un mantra, comme une piste secrète. On guette d’invisible signes. On attend. On use cette énorme masse d’inconnu à force d’allers et retours. Et ce qu’on collecte, à force de petits mots lâchés comme ça l’air de rien, ou rapportés toujours à demi-mots, comme un ironique écho, c’est un imparfait portrait de soi-même, de soi-même comme un nouvel inconnu. La route T10 cristallise un improbable portrait, une improbable existence en creux. La loyauté fragile éclate partout en rire silencieux, parmi les rochers, au-dessus du maquis et de la mer, comme un animal espiègle et farouche qui vous suit tout en vous fuyant. Une bonne volonté énorme et naïve qui fuit et qui saute comme ce chat sauvage sur la plage de Santa Giulia.