Nous nous amusons, Jseb et moi, des rencontres de fortune, des potentiels clients surgis de nulle part avec leurs lubies. C’est particulièrement le cas de Matthew, qui m’a choisi « because I live next door » et nous emmène visiter ce petit atelier en arrière-cour, boulevard de Clichy, coincé entre un sauna-hammam luxurieux et une pharmacie qui a dû en voir de belles. L’agente immobilière arrive en trottinant sur ses bottines, jolie fille qui a l’air de vivre du recel de ses bonnes manières et d’un anglais parfait, et nous regardons donc un petit atelier en bois et briques dans une jolie ruelle plantée. Matthew veut acheter pour un « project » qui consisterait à vendre à des américains un Paris qui n’existe pas mais qui, de fait, existerait. Je l’apprécie, il articule consciencieusement pour que je comprenne bien sa pensée, et aussi pour contrer le très léger chuintement d’un invisible dispositif dentaire. Il veut construire un sous-sol « like in London » et nous exposons calmement, imperturbables, comme des commissaires-priseurs, comme les guides d’un parcours compliqué, comme des architectes qui auraient du travail, les raisons et les difficultés, les poches de gypse antéluvien, les carrières, le « soft soil » et les « heritage protections ». Nous nous amusons d’être sérieux, ou plutôt, nous prenons au sérieux le fait de nous amuser. Matthew écoute patiemment, il prend note des spécificités avec un stoïcisme parfait, il pourrait être aussi bien sur Mars, cela ne changerait rien : « it is what it is ». Solenn, l’agente, agite mollement sa bottine, elle s’en fout un peu de le vendre ou pas, ce truc. Arrive la concierge en tablier bleu, tout droit sortie d’un film français des années quatre-vingt, et flanquée d’un chien sans queue ni tête qui s’intéresse immédiatement aux chevilles de Jseb. Passent des créatures de la nuit ou de la mode, élégantes et sombres. Tout cela est léger, sans conséquence, comme un printemps avant l’heure et me rappelle nombre de rendez-vous, que j’appelais mes rendez-vous Simenon : la simple curiosité de pousser des portes, de découvrir des lieux, des gens et leurs bizarreries. Strictement, c’est l’aventure, c’est-à-dire, ce qui advient, le destin, la vie. Recherches faites par Jseb, le sauna-hamman s’avère être l’ancien« Cabaret du Néant » fondé en 1892, décor d’ossements, croque-morts, cercueils et squelettes. Tout cela nous enchante et nous partons festoyer au Bouillon Pigalle.
Le règne
J’arpente le douzième arrondissement, planète grise, triste, inconnue, irréelle, vivrière, âpre, royaume d’un dimanche perpétuel. Je voudrais, entre deux rendez-vous, manger un sandwich au bar, boire une bière, lire le Parisien. Ça n’existe pas. Ça n’existe plus. Je découvre les rouages de la machination : ce n’est pas parce que je n’éprouve rien qu’il ne passe rien, sinon mon monde social ne s’appliquerait pas à me bombarder de messages. J’ai cinquante ans et je transporte un fardeau à moi invisible, aux autres pas. Tel l’éléphant je revendique un monde qui n’existe pas, ou alors, hors de prix. Mais là, tout de suite, j’estime que ce n’est pas grave : un peu plus ou un peu moins effaré, décalé, pas de ce monde ou de cette réalité. Un peu plus dans mon ‘règne’ pour parler comme Hans Castorp : je ne demande pas mieux.
Stoïque
J’accepte la faillite, le néant, la mort, le risque. J’accepte l’incertitude pour dire moins héroïque. J’accepte d’avoir peur. J’accepte ‘l’autre côté’. L’aventure du temps, le frêle esquif, les cascades terrifiantes. J’accepte d’en rire et qu’on en rie.
Le cabaret
Je passe une soirée excellente avec Gabriel et Paula. Au fil d’innombrables messages, rendez-vous est pris dans un bar entre la place de Clichy et la place Blanche. Arrivés les premiers avec Paula, le bar de la rue Vintimille ne nous convient pas. Trop de monde. Nous essayons celui d’en face : pas plus, il faudrait boire dehors et l’on se gèle. Attirés par une vague lueur rouge nous descendons un peu la rue, avisons un établissement, tendons le cou, rentrons : celui-ci convient, on s’installe, Gabriel arrive, la fébrilité du travail se dissout dans les verres de bières successifs, nous finissons par nous amuser franchement, à s’esclaffer, à boire, à manger des plats roboratifs. La patronne et les serveuses sont sympathiques et j’ai toute la soirée un sentiment, un bon sentiment indéfinissable : cette soirée m’en rappelle une autre, un Nouvel An passé avec A. dans un cabaret où son amie Agathe, habillé de lamé, chantait et faisait des numéros, pendant que nous mangions, buvions et dansons avec là-aussi une équipe sympathique et prévenante autour de nous, cela avait terminé fort tard. Mais là, j’écris, j’explicite, je raconte, je transcris, j’interprète. Or ce que je ressentais vendredi était plus diffus, informulé, sensitif. Occupé à la conversation et aux blagues je ne me suis à aucun moment dit, je n’ai à aucun moment formulé la phrase : « tiens, c’est drôle, cette soirée me rappelle le nouvel an avec A. » ou « ce restaurant ressemble au cabaret du nouvel an ». Disons que j’éprouvais un contentement, une joie, un plaisir d’être là qui m’en rappelait un autre mais dans une périphérie de mon esprit, dans une zone inexprimée, comme une chaleur, une étrangeté familière, surprenante, connue et inconnue à la fois. Je vivais deux soirées en une, ou plutôt, ma soirée était augmentée par une autre, mes sentiments amplifiés par d’anciens sentiments, j’étais sur mes traces sans le savoir. « Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. » dit Proust dans le texte de la fameuse madeleine. Mais dans mon cas, cela s’est passé en deux temps. Nous avons fini de dîner, nous sommes précipités au cinéma de la place de Clichy, et je n’y ai plus repensé sur le moment, tout à l’action pour ainsi dire. Le lendemain, je repensais encore en souriant à cette soirée, mais c’était déjà cette soirée-ci, celle du restaurant avec les amis, qui était un souvenir et qui peut-être aurait repoussé l’autre dans le temps. Et ce n’est que le surlendemain, aujourd’hui dimanche donc en racontant cette soirée à A. au téléphone, que celle-ci s’est tout de suite souvenu de l’endroit qui n’avait pas changé de nom. Elle a ri de ma méprise, faisant à ma grande confusion, du cabaret et du restaurant une seule et même chose, un seul et même lieu. Le cabaret était devenu un restaurant, les propriétaires ou les serveurs avaient sans doute changé de même que le décor, la petite scène avait disparu. Mais c’était indéniablement le même et pour moi, l’espace, la configuration des lieux avait joué le rôle du thé et de la madeleine pour Proust, le vecteur qui traversait ‘le pays obscur’ des souvenirs. La soirée du cabaret, importante et mémorable pour moi, avait eu comme un rebond, une réplique, une réminiscence, elle avait ressurgi, elle s’était rejouée en quelque sorte dans les taillis du souvenir, elle avait utilisé habilement des circonstances analogues – le même lieu déguisé en un autre comme dans un rêve – pour revivre. Revivre. Moi qui suis si peu observateur, si déconnecté de la réalité, je trouve l’expérience délicieuse et troublante : ce surgissement qui arrête tout, tellurique, semblant mobiliser bien plus que ma seule vie.
Kertész
Toute écriture est transcription, nécessairement imparfaite, d’un état, d’un passage électrique de l’âme et du corps, d’un sentiment, d’une émotion. Toute écriture est traduction, pas nécessairement mensongère, mais transaction entre deux mondes, deux systèmes qui ne peuvent pas correspondre terme à terme, qui ne peuvent pas s’assujettir ni s’ajuster parfaitement. D’un côté, les remous de l’âme ; de l’autre, la fine trame, le filet serré du langage qui capture les motions conscientes ou inconscientes qui passent, les exprime, les chante. Plus l’auteur maîtrise finement la langue, plus fine est sa sensibilité, meilleur sera « l’enregistrement », plus fidèle sera la transcription ou la traduction. Aussi, les motions influencent le langage, et le langage les motions : les deux mondes connexes s’influencent. Kertész fut longtemps traducteur, par nécessité et par goût. Il a traduit Nietzsche, Wittgenstein, Freud de l’allemand vers le hongrois, idiome plutôt confidentiel qui relève d’un système différent des langues latines. Il fut donc le grand maître de ces passages, de ces arbitrages entre les langues et les idées, les sentiments. Dans son Journal, il parle de l’ambiguïté et du caractère équivoque de l’écriture : chacun comprend et ressent ce qu’il veut, finalement, parce qu’il a ce jeu entre la chose décrite et la description, entre le mot et la chose (Foucault). Entre les deux surgissent les images, c’est-à-dire l’art. Quand vous écrivez quelque chose et que quelqu’un vous dit : ‘c’est beau’, vous êtes content bien sûr mais s’il subsiste une incertitude sur ce qui a été compris ou touché. Au fil du Journal, Kertész constate que ce n’est pas tant lui qui écrit, finalement, que ‘ça’, une entité mystérieuse, à lui supérieure, qu’il ne connaît pas et ne cherche pas à connaître – lui ce qui l’intéresse c’est le processus de l’écriture, de la transcription presque mécanique de tout ce qui se présente, pas la quête existentielle de soi.
L’eau profonde
Le demi-siècle approche. Les anniversaires en dizaines, enfin, à partir de quarante, provoquent toujours la même compulsion : devoir rendre quelque chose, une feuille, un rapport, un bilan. Cela va avec l’environnement social, les encouragements, les petites railleries amicales, les fêtes. Ce sont les autres qui attestent de votre âge, car vous n’en avez pas véritablement conscience, même quand vous voyez votre visage vieillissant dans le miroir. L’âge vous identifie, comme votre nom, votre taille, votre poids, la couleur de vos yeux, votre sexe. Il figure sur vos papiers d’identités, il vous fait appartenir à des catégories sociales successives et définies qui vous objectivent. Je me demande comment les autres êtres vivants ressentent leur âge, sans doutent savent-ils les crans biologiques qu’un à un ils franchissent, sans doute sont-ils eux aussi objectivés par les autres lynx ou les autres chênes… Le sentiment le plus troublant dans tout cela est de se sentir le même, quand bien même on traverse manifestement des états, situations, fortunes diverses et successives qui dévient notre cours. Envie, si une telle chose est possible, d’aller vers la liberté, de subir moins de diktats, de vivre une indépendance heureuse, c’est-à-dire, d’assumer ce ‘moi’ ou ce ‘ça’, d’assumer cette espèce de torpeur silencieuse où se meuvent des idées, des éclairs, des inspirations, c’est-à-dire, en définitive, d’écrire.
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W.G. Sebald, parlant de Helen, l’amie de l’instituteur Paul Bereyter : « elle était comme une eau profonde où Paul aimait à se mirer ». L’eau profonde des yeux de A., profondeur qu’on ne saurait circonscrire ni comprendre totalement, l’eau profonde du mystère de l’être (l’Albertine de la Prisonnière de Proust), la surface de cette eau, parfois si lisse où l’on aperçoit son reflet. Toujours, l’identité et le mystère, le mystère et l’identité. Qui es-tu ? Qui suis-je ? Qui voudrais-tu que je sois, qui voudrais-tu être ou ne pas être pour moi ? L’ombre d’un trouble, la secousse d’une joie furieuse, les ridules sur l’eau profonde où se meuvent des courants. L’âme.
The Blur
Dans la salle de réunion, qu’un rayon de soleil traverse au début de l’après-midi d’hiver avec les sculptures en terre, la guitare, les vieux carrelages, le parquet, la table rose, nous appelons des ingénieurs pour l’hôtel. Le ‘call’, étrange rite social auquel je peine à m’habituer. D’abord des voix angoissées sur fond noir, puis les images se forment, en haut à gauche une femme blonde sur fond gris, à droite un homme vu en grand angle, en plongée, penché sur son ordinateur comme sur un établi de l’enfer, en bas Constance et moi; moi dans le noir, elle devant éclairée par le rayon, clair-obscur, un instant l’image est belle comme un Caravage. La discussion s’opère avec le malaise habituel, ou plutôt avec l’aisance feinte d’animaux enfermés dans un vaisseau spatial, tout sauf naturels. Je regarde la dame et m’aperçois que ce que j’ai pris pour un fond gris est en fait un filtre qui découpe sa tête et brouille l’arrière-plan de ce qui doit être son bureau ou sa maison. L’effet est étrange – pour un convive de réunion aussi peu concentré que je sais l’être – car cette femme a une abondante chevelure bouclée – elle, cela pourrait être Botticelli à la rigueur – et ses boucles résistent au procédé, au calcul, c’est-à-dire que les pixels poursuivent les boucles en un dégradé, un cliquetis électronique, un désordre de petits carrés qui laissent voir des lambeaux du décor derrière. Et elle, regard bleu tourné vers le haut, vers la caméra de son ordinateur je présume, accentue encore l’inquiétante étrangeté du
processus par son indifférence placide, son ennui guère caché de parler à ces inconnus à l’heure du déjeuner. Ce qui me sidère, c’est la placidité justement avec laquelle nous acceptons l’irruption de l’étrange, l’ordre de l’étrange dans nos vies comme la nouvelle norme, la nouvelle banalité, cernés par
des filtres imparfaits, livrés à des ‘philtres’ numériques, indifférents en tout point de notre destin, juste béatement transportés.
A man
Kei Ichikawa
L’identité ? Un halo, une hypothèse, une convergence momentanée de forces, une théorie, un mystérieux rendez-vous. Une collection d’indices comme ceux glanés par l’enquêteur du film. Être identique cela veut dire être ‘le même’ (idem). Est-on identique à soi-même ? Est-on frappé d’identité ? L’État, ou la morale qui gouverne en nous (Nietzsche), le Über-Ich (Freud), l’être supérieur ou le ‘puissant courant sous-marin’ (Kertész) qui nous guide sans être nous, l’image que les amis et l’amante fabriquent de nous et qui doit, en toute vraisemblance, être nous : la glose et les variations sont infinies et c’est cela, le halo. J’en rigole, bien sûr – Gabriel : toi tu réussis l’exploit d’usurper ta propre identité ! – j’en ris mais toujours j’y reviens. Souvenirs de terreurs de jeunesse, à l’adolescence sans doute et à proximité d’un miroir : sentiment panique de décollement, de distorsion, d’étrangeté… Das Unheimliche. L’inquiétante étrangeté. Ce sentiment a disparu aujourd’hui, il reste l’épaisseur d’un doute dans lequel on habite.
Kertész : « J’aurais tant aimé ne pas être moi, alors ils n’auraient pas été eux, rien ne serait arrivé, il n’y aurait pas d’histoire et nous tous qui nous trouvions là serions sans destin, comme le sont, selon Rilke, les dieux… ».
La baignade (Camus, La peste, 1947)
On s’est encore battu aux portes.
– C’est fini maintenant, dit Rieux.
Tarrou murmura que ce n’était jamais fini et qu’il y aurait encore des victimes, parce que c’était dans l’ordre.
– Peut-être, répondit le docteur, mais vous savez, je me sens plus de solidarité́ avec les vaincus qu’avec les saints. Je n’ai pas de goût, je crois, pour l’héroïsme et la sainteté́. Ce qui m’intéresse, c’est d’être un homme.
– Oui, nous cherchons la même chose, mais je suis moins ambitieux.
Rieux pensa que Tarrou plaisantait et il le regarda. Mais dans la vague lueur qui venait du ciel, il vit un visage triste et sérieux. Le vent se levait à nouveau et Rieux sentit qu’il était tiède sur sa peau. Tarrou se secoua :
– Savez-vous, dit-il, ce que nous devrions faire pour l’amitié́ ?
– Ce que vous voulez, dit Rieux.
– Prendre un bain de mer. Même pour un futur saint, c’est un plaisir digne.
Rieux souriait.
– Avec nos laissez-passer, nous pouvons aller sur la jetée. À la fin, c’est trop bête de ne vivre que dans la peste. Bien entendu, un homme doit se battre pour les victimes. Mais s’il cesse de rien aimer par ailleurs, à quoi sert qu’il se batte ?
– Oui, dit Rieux, allons-y.
Un moment après, l’auto s’arrêtait près des grilles du port. La lune s’était levée. Un ciel laiteux projetait partout des ombres pâles. Derrière eux s’étageait la ville et il en venait un souffle chaud et malade qui les poussait vers la mer. Ils montrèrent leurs papiers à un garde qui les examina assez longuement. Ils passèrent et à travers les terre- pleins couverts de tonneaux, parmi les senteurs de vin et de poisson, ils prirent la direction de la jetée. Peu avant d’y arriver, l’odeur de l’iode et des algues leur annonça la mer. Puis, ils l’entendirent.
Elle sifflait doucement aux pieds des grands blocs de la jetée et, comme ils les gravissaient, elle leur apparut, épaisse comme du velours, souple et lisse comme une bête. Ils s’installèrent sur les rochers tournés vers le large. Les eaux se gonflaient et redescendaient lentement. Cette respiration calme de la mer faisait naître et disparaître des reflets huileux à la surface des eaux. Devant eux, la nuit était sans limites. Rieux, qui sentait sous ses doigts le visage grêlé des rochers, était plein d’un étrange bonheur. Tourné vers Tarrou, il devina, sur le visage calme et grave de son ami, ce même bonheur qui n’oubliait rien, pas même l’assassinat.
Ils se déshabillèrent. Rieux plongea le premier. Froides d’abord, les eaux lui parurent tièdes quand il remonta. Au bout de quelques brasses, il savait que la mer, ce soir-là, était tiède, de la tiédeur des mers d’automne qui reprennent à la terre la chaleur emmagasinée pendant de longs mois. Il nageait régulièrement. Le battement de ses pieds laissait derrière lui un bouillonnement d’écume, l’eau fuyait le long de ses bras pour se coller à ses jambes. Un lourd clapotement lui apprit que Tarrou avait plongé. Rieux se mit sur le dos et se tint immobile, face au ciel renversé, plein de lune et d’étoiles. Il respira longuement. Puis il perçut de plus en plus distinctement un bruit d’eau battue, étrangement clair dans le silence et la solitude de la nuit. Tarrou se rapprochait, on entendit bientôt sa respiration. Rieux se retourna, se mit au niveau de son ami, et nagea dans le même rythme. Tarrou avançait avec plus de puissance que lui et il dut précipiter son allure. Pendant quelques minutes, ils avancèrent avec la même cadence et la même vigueur solitaires, loin du monde, libérés enfin de la ville et de la peste. Rieux s’arrêta le premier et ils revinrent lentement, sauf à un moment où ils entrèrent dans un courant glacé. Sans rien dire, ils précipitèrent tous deux leur mouvement, fouettés par cette surprise de la mer.
Habillés de nouveau, ils repartirent sans avoir prononcé un mot. Mais ils avaient le même cœur et le souvenir de cette nuit leur était doux. Quand ils aperçurent de loin la sentinelle de la peste, Rieux savait que Tarrou se disait, comme lui, que la maladie venait de les oublier, que cela était bien, et qu’il fallait maintenant recommencer.
Thoreau, Walden (Economie)
‘Le travail du matin! Par les rougeurs d’Aurore et la musique de Memmon, que devrait être le travail du matin d’un homme en ce monde? J’avais sur mon bureau trois pierres calcaires, mais j’ai découvert avec terreur qu’il me fallait les épousseter quotidiennement, alors que les meubles de mon esprit étaient encore tous poussiéreux, si bien que dégoûté je les ai jetées par la fenêtre. Comment pourrais-je alors avoir des meubles dans ma maison? Je préfère rester assis dehors, car nulle poussière ne s’accumule sur l’herbe, sauf là où l’homme a retourné la terre.’
