Rapports cachés

Hannah Arendt, Rahel Varnhagen, 1958

“Rahel n’apprend pas, elle découvre. Tout s’offre à elle, comme si c’était la première fois. Son esprit, qui l’effrayait quand elle était petite, est seulement une manière enjouée de percevoir les choses, de découvrir entre elles des rapports cachés. C’est ce qui fait pour ses amis l’originalité de Rahel, tandis que ses ennemis y voient le désordre et l’absence de style.”

Désertion

“ Je me souviens de tous les avertissements que l’on m’a donnés, de tous les conseils.
Mais vous avez utilisé une langue que je ne comprenais plus. On s’est plaint de ma
désertion, de ma soif de voyages, de mes errances, mais on a oublié de me dire qui
serait juge. Et je m’en vais. Libération. Libération. Seule liberté qui nous est restée. Je n’ai pas laissé mon nom. Je ne sais pas où je passerai la prochaine nuit. Vos
avertissements, vos feuilles d’impôts ne m’arriveront pas. Gardez pour vous vos
conseils, je ne pourrai les suivre. »


Annemarie Schwarzenbach, Lyrische Novelle.

Fragments

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Bolaño. Ce pavillon silencieux de l’Université Inconnue. La modernité, le montage – scène que l’on repasse sous différents angles. Phares dans la nuit. Policiers. Détective fatigué. Le camping Estrella del Mar à Castelldefels.

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Négociations avec la réalité. Travailler cinq heures, lire trois. Répondre à toutes les sollicitations, et puis se taire, disparaître.

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Herbe fraîche, senteur de la terre noire humide, oiseaux – perruches, corneilles – ciel blanc, chaleur pâle, pensées périphériques. Pensées qu’on n’aperçoit qu’à peine. Personnages secondaires qui tiennent toute l’histoire. Personnages qui surgissent.

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Qu’est-ce que la poésie? Les livres qui dorment. L’espace blanc pris dans les méandres du point d’interrogation. La légère suspension qui vit dans toute question. Ou entre les questions plutôt. La librairie sud-américaine, rue Saint-Blaise à Paris, est fermée tous les jours, sauf les jeudis de quinze à dix-huit heures.

Poèmes sans suite

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un fauteuil usé

de velours bleu vert

dans le hall désert de l’immeuble

attend

comme dans un film.

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petites maisons blanches logées entre les pins

elle s’était perdue en allant chercher les croissants.

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admettons que tu sois un mille-feuille, lui dit-il

à quel étage situerais-tu

tes prétendues

raisons.

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par les toits s’échappe la ville

ce halo de lumière blanche

quelqu’un, accroché au plus haut bastingage, – dans le gris – a écrit en grandes lettres :

ELSASS

ta voix au téléphone

nerveuse impatiente inquiète et

par-dessous

– vivante.

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au secours

non

plutôt

à

notre secours,

revient

Roberto Bolaño.

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dans le parc abondonné

brusquement tropical

deux mexicains en poncho kaki écoutent des vieux airs

des enfants s’avancent les yeux ronds les bras ouverts dans les allées qui ne mènent nulle part

d’étranges musiques se mélangent et parfois les danses correspondent

sous la pluie

des hommes vêtus de noir démontent rageusement des structures

absurdes.

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j’ai nagé

dans un pâle soleil glorieux des années soixante-dix

nostalgie d’une ancienne science-fiction

dans le quartier morne

carrelages blancs frémissants qui attentent

le futur l’avenir.

Sans titre

rue Vercingétorix

ou peut-être était-ce

rue André Gide

un homme

précède la fumée de sa cigarette

une boule de pétanque brille un instant dans l’air du soir

rotondité suspendue au-dessus de celle de la Terre

jardins cris ombres fontaines reflets

surgissent comme du néant

c’est 15 août.

Klaus Mann

Extraits du Tournant, Histoire d’une vie. [1940-1943]

« Pourquoi la quere est-elle devenue inévitable ? Comme si nous ne le savions pas ! Parce que les démocraties apportaient leur concours au fascisme, que ce fût par « pacifisme » mal compris ou pour des raisons moins nobles… »

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« Toute vie humaine est à la fois unique et représentative; dans chaque destin individuel, dans chaque drame personnel, le drame d’une génération, d’une classe, d’un peuple et d’une époque se reflète et se module.

Quelle sorte d’histoire ai-je donc à raconter ? L’histoire d’un intellectuel entre deux guerres mondiales, celle d’un homme, par conséquent, qui a dû passer les années décisives de sa vie dans un vacuum social et spirituel, s’efforçant avec ferveur – mais sans succès – de s’intégrer à une communauté quelconque, de se soumettre à un ordre quelconque, toujours errant, toujours vaguant sans trève ni repos, toujours inquiet, toujours en quête…

L’histoire d’un Allemand qui voulait devenir Européen, d’un Européen qui voulait devenir citoyen du monde ; l’histoire d’un individualiste qui a horreur de l’anarchie presqu’autant que de la standardisation, de la « mise au pas », de « l’engloutissement dans la masse »; l’histoire d’un écrivain qui, au départ, s’intéresse à l’art, à la religion, à l’érotisme, mais qui, sous la pression des circonstances, parvient à une attitude politiquement responsable et même militante… »

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« Tu ne retrouveras plus ton ancienne patrie et il ne t’en est pas destiné de nouvelle. Ta patrie, c’est le monde : tu n’en as pas d’autre.

Le monde entier sera ma patrie: à condition qu’il y ait encore un monde entier après cette guerre…

Le retour au pays ou l’exil ? Faux problème ! Alternative dépassée ! La seule question actuelle, la seule qui ait de l’importance : un monde naîtra-t-il de cette guerre, où les gens de ma sorte pourront vivre et agir ? Les gens de ma sorte, cosmopolites d’instinct et par nécessité, médiateurs spi-rituels, précurseurs et pionniers d’une civilisation universelle, seront chez eux ou partout ou nulle part. Dans un monde de paix assurée et de collaboration internationale, on aura besoin de nous; dans un monde de chauvinisme, de bêtise et de violence, nous n’aurions aucune place, aucun rôle. Si je croyais inévitable la venue d’un monde pareil, je suivrais dès aujourd’hui l’exemple de Stefan Zweig, humaniste découragé… »

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« 28 mai. Hier, terminé le dernier chapitre du Turning Point.

Aujourd’hui, passé devant le conseil de révision. Je voudrais qu’ils me prennent. Je veux participer aux événements, Enfin, pour une fois, participer ! »

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« J’en ai assez de la liberté; j’en ai assez de la solitude.

Nostalgie d’une communauté. Désir d’entrer dans le rang, de servir ! »

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