comme ça sans raison
l’or des foins sur les vallons
les oreilles d’un lièvre
frémissantes
souvenirs d’autres campagnes d’autres châteaux
d’autres étés en réserve qui attendent
qui attendent sous le ciel impavide
comme ça sans raison.
comme ça sans raison
l’or des foins sur les vallons
les oreilles d’un lièvre
frémissantes
souvenirs d’autres campagnes d’autres châteaux
d’autres étés en réserve qui attendent
qui attendent sous le ciel impavide
comme ça sans raison.
le vide, dis-tu
je glisse sur les Maréchaux déserts
une dame chinoise remonte le boulevard un masque sur le visage
son corps dessine avec la Terre un angle comme une danse immobile
glisser
devenir
penser
nager dans le vide
dix-sept palmiers jaunissants tordus de l’été annoncent la fin
mille fois l’architecture le ciel bleu la ligne, quoi?
– l’été dans les yeux
bleus
de la Nuit.
—
la rue dégoulinante de soleil
l’ombre qui accomplit son trajet imperceptible
les vieux accrochés au banc par les aisselles, comme à un ring, sous les arbres, qui jouent aux cartes sur un morceau de carton
la boule de pétanque brillante qui voyage dans l’air – non, un instant arrêtée et vue d’on ne sait où, sentie plutôt
je contiens tout cela
la chaleur et les pensées incidentes
à la limite du néant vraiment
la poste était fermée – pour cause de panne d’électricité
qu’est-ce qu’on me veut
qu’est-ce que vouloir – c’est ça que je voudrais savoir lui expliquer
vouloir c’est suivre une impulsion irrésistible
comme s’emmener soi-même dans la rivière
– sans savoir.
soleil levant oiseaux
marcher sur un trottoir
qui te serait réservé
la menace, qui rôde
étrangement proche de la joie
fluctuante
la joie sauvage de la solitude
qui rôde aussi.
« Je crois que je suis un homme heureux. Je veux dire que parfois je crois avoir trouvé le bonheur.
Il ne dure pas plus de cinq minutes, mais, d’autre part, il ne met pas plus de quarante-huit heures à réapparaître. »
—
« J’ai toujours aimé les devantures des librairies. La surprise au moment où l’on regarde à travers la vitre et l’on trouve le dernier livre du plus grand des fils de pute ou du plus taciturne des désespérés. Je dois être masochiste, mais j’aime ça. Aujourd’hui, j’étais en admiration face à la devanture d’une librairie du Quartier latin quand la police est apparue. Ça a été si rapide et silencieux que les images ont commencé à couler au ralenti. Plusieurs voitures se sont arrêtées quelques mètres derrière moi et les types qui en sont descendus ont directement foncé dans ma direction. Ils étaient trop nombreux pour les affronter et je suis donc resté immobile, observant leurs corps superposés aux couvertures des livres.
Curieux phénomène : dans le fond, le roman à succès, le recueil de poésie pour poètes, le dernier essai de la Nouvelle Droite; au milieu, comme un gaz, mes traits immobiles, mes yeux, mon nez gelé, le col relevé de ma veste; et de l’autre côté, dans le fond aussi, ou au premier plan, les corps des flics qui avançaient vers moi comme des cauchemars qui surgiraient des livres. Finalement, tous ensemble à la surface pure du verre. Si je bouge, ils font feu, ai-je pensé. Pauvre vitre, ai-je pensé. C’est ça la vie, ai-je pensé en catalan, un joli petit bouquet de plaisanteries noires. Ce qui est sûr, c’est qu’au dernier instant, alors que je m’attendais déjà à sentir leurs mains pesantes sur mon cou, ils se sont engouffrés dans l’escalier contigu à la librairie. Ce qu’ils ont fait, en revanche, c’est me déloger de l’endroit, avec d’autres gens qui passaient par là. Je suis retourné à pied à ma chambre. Alors que j’écris ceci, je tremble encore. »
« Nous qui sommes neufs, sans nom, difficiles à comprendre, nous les prématurés d’un futur encore inattesté, il nous faut, pour une fin nouvelle, également un moyen nouveau, soit une santé nouvelle, plus forte, plus délurée, plus coriace, plus osée, plus enjouée que n’ont été jusqu’ici toutes les santés. Celui dont l’âme brûle d’avoir fait le tour de toutes les valeurs, de toutes les aspirations qui ont eu cours jusqu’ici, et longé toutes les côtes de cette idéale « méditerranée », celui qui, par l’expérience la plus intime et la plus aventureuse, veut apprendre ce que ressent un conquérant et un explorateur de l’idéal, ou un artiste, un saint, un législateur, un sage, un savant, un homme pieux, un divin excentrique à l’ancienne mode : celui-là n’a besoin que d’une chose, mais essentielle, de la grande santé —une santé qu’il ne suffit pas de posséder, mais qu’il faut sans cesse conquérir et reconquérir puisqu’il faut sans cesse la risquer et la remettre en jeu. Et alors, après avoir longtemps été en route de la sorte, nous les argonautes de l’idéal, plus hardis peut-être qu’il n’est sage, ayant plus d’une fois fait naufrage et subi bien des avanies, mais, je l’ai dit, bien portants, plus qu’on ne souhaiterait nous l’accorder, dangereusement bien portants, d’une santé toujours renouvelée, — il nous semble qu’en récompense nous avons devant nous un pays encore indécouvert, dont nul n’a jamais embrassé les limites, un au-delà de toutes les contrées, de tous les recoins connus de l’idéal, un monde si opulent en richesses dépaysantes, problématiques, terribles et divines, que notre curiosité, tout autant que notre soif de possessions, en sont transportées — hélas, au point que désormais rien ne saurait plus nous rassasier !… Comment pourrions-nous, avec de telles perspectives, et une telle fringale de science et de conscience, nous satisfaire encore de l’homme du présent ? C’est regrettable, mais inévitable : nous ne pouvons plus regarder ses fins et ses espérances les plus nobles qu’en gardant à grand-peine le sérieux — à moins que nous n’ayons tout à fait cessé même de les regarder. C’est un autre idéal que nous suivons, un idéal prodigieux, tentant, plein de périls, auquel nous ne voudrions convertir personne, car nous reconnaissons volontiers à personne le droit de s’en réclamer : l’idéal d’un esprit qui, naïvement, c’est-à-dire sans intention et par pure exubérance et surabondance de forces, se joue de tout ce qui jusqu’alors a passé pour saint, bon, intangible, divin : pour qui ce que le peuple place — à bon droit — tout en haut de son échelle des valeurs, signifierait aussitôt danger, déclin, abaissement, ou, au moins, divertissement, aveuglement, oubli provisoire de soi; l’idéal d’un bien-être et d’un bon-vouloir qui peuvent souvent sembler inhumains, par exemple lorsqu’il s’oppose à tout ce qui fut jusqu’ici le sérieux terrestre, la solennité du geste, de la parole, de l’accent, du regard, de la morale et des devoirs — et se pose comme leur involontaire et criante parodie — et un idéal par lequel, malgré tout, s’annonce peut-être le grand sérieux, par qui le vrai point d’interrogation est posé, le destin de l’âme se décide, l’aiguille avance, la tragédie commence… »
Friedrich Nietzsche : La grande santé in Le Gai savoirLivre 5. 382.
—
Die große Gesundheit
„Wir Neuen, Namenlosen, Schlechtverständlichen […], wir Frühgeburten einer noch unbewiesenen Zukunft, wir bedürfen zu einem neuen Zwecke auch eines neuen Mittels, nämlich einer neuen Gesundheit, einer stärkeren gewitzteren zäheren verwegneren lustigeren, als alle Gesundheiten bisher waren. Wessen Seele danach dürstet, den ganzen Umfang der bisherigen Werte und Wünschbarkeiten er lebt und alle Küsten dieses idealischen »Mittelmeers« umschifft zu haben, wer aus den Abenteuern der eigensten Erfahrung wissen will, wie es einem Eroberer und Entdecker des Ideals zumute ist, insgleichen einem Künstler, einem Heiligen, einem Gesetzgeber, einem Weisen, einem Gelehrten, einem Frommen, einem Göttlich-Abseitigen alten Stils: der hat dazu zu allererst eins nötig, die große Gesundheit – eine solche, welche man nicht nur hat, sondern auch beständig noch erwirbt und erwerben muß, weil man sie immer wieder preisgibt, preisgeben muß… Und nun, nachdem wir lange dergestalt unterwegs waren, wir Argonauten des Ideals, mutiger vielleicht als klug ist, und oft genug schiffbrüchig und zu Schaden gekommen, aber, wie gesagt, gesünder als man es uns erlauben möchte, gefährlich gesund, immer wieder gesund, – will es uns scheinen, als ob wir, zum Lohn dafür, ein noch unentdecktes Land vor uns haben, dessen Grenzen noch niemand abgesehn hat, ein Jenseits aller bisherigen Länder und Winkel des Ideals, eine Welt so überreich an Schönem, Fremdem, Fragwürdigem, Furchtbarem und Göttlichem, daß unsre Neugierde sowohl als unser Besitzdurst außer sich geraten sind – ach, daß wir nunmehr durch nichts mehr zu ersättigen sind!… Wie könnten wir uns, nach solchen Ausblicken und mit einem solchen Heißhunger in Wissen und Gewissen, noch am gegenwärtigen Menschen genügen lassen? Schlimm genug, aber es ist unvermeidlich, daß wir seinen würdigsten Zielen und Hoffnungen nur mit einem übel aufrechterhaltenen Ernste zusehn und vielleicht nicht einmal mehr zusehn… Ein andres Ideal läuft vor uns her, ein wunderliches, versucherisches, gefahrenreiches Ideal, zu dem wir niemanden überreden möchten, weil wir niemandem so leicht das Recht darauf zugestehn: das Ideal eines Geistes, der naiv, das heißt ungewollt und aus überströmender Fülle und Mächtigkeit mit allem spielt, was bisher heilig gut, unberührbar, göttlich hieß; für den das Höchste, woran das Volk billigerweise sein Wertmaß hat, bereits so viel wie Gefahr, Verfall, Erniedrigung oder, mindestens, wie Erholung, Blindheit, zeitweiliges Selbstvergessen bedeuten würde; das Ideal eines menschlichübermenschlichen Wohlseins und Wohlwollens, welches oft genug unmenschlich erscheinen wird, zum Beispiel, wenn es sich neben den ganzen bisherigen Erdenernst, neben alle bisherige Feierlichkeit in Gebärde, Wort, Klang, Blick, Moral und Aufgabe wie deren leibhafteste unfreiwillige Parodie hinstellt – und mit dem, trotzalledem, vielleicht der große Ernst erst anhebt, das eigentliche Fragezeichen erst gesetzt wird, das Schicksal der Seele sich wendet, der Zeiger rückt, die Tragödie beginnt…“
Friedrich Nietzsche : Die fröhliche Wissenschaft (gaya scienza)
Réussir sa vie, elle dit toujours. Ou alors son corollaire, j’ai raté ma vie. On imagine une fastidieuse liste qu’il faudrait cocher : travail, famille, conscience sociale, courir le marathon, réussir ses crêpes. Et le plus drôle c’est qu’il y a probablement des gens comme ça. C’est un truc de droite, que je lui objecte, cette histoire de réussir sa vie, un truc de matérialistes, de flippés, d’enjoints. Leurs étroites petites consciences avides de modèles, de récompenses, de loups-garous. Leur détestation de l’individualité, pour eux-mêmes, quand bien même ils se rangeraient aveuglément derrière une, la pire souvent. Laisse tomber. Tes yeux sont réussis. L’attache de tes articulations est réussie, fine ossature, oeuvre d’art. Ta voix est réussie. Mais il y a plus encore. L’instant où il ne se passe rien est réussi. Le vide est réussi, l’abîme, près de la vie. Réussir, ri-ruscire, reissir, re-exire : sortir de nouveau. Ah, voilà, ça c’est bien : sortir de nouveau, surgir de sa beau de serpent, inquiétant, inattendu, sardonique, curieux, inconnu de soi-même…
L’été n’est que l’exaspération de tout cette gloire dépensée en vain
Autour de laquelle tourne la légéreté inaccessible
Et
Et quoi?
Rien, c’était juste deux phrases, comme ça.
Je croise toujours à la même heure
Le camion rouge de la brasserie du parc
Et alors que se passe-t-il
Mélange de satisfaction et d’insatisfaction
De sens et d’absurde
Tu voudrais quelque chose
Qui explique tout, qui justifie tout,
Qui n’existe pas.
– « What do you call life? », said Saint-John.
– « Fighting, revolution », she said.
—
La révolution chez Woolf, c’est la solitude. C’est l’état de solitude, avec ses faiblesses, son sublime royaume, ses fragilités face aux autres qui, eux, suivent tous les « traces de craie invisibles » qui leur dictent leur comportement. Son indétermination, aussi, ce grand flou où les mots ne sont plus que des sons charmants, comme des éléments de la nature qu’on voit pour la première fois. Rachel flotte, plane à dix mille mètres, tombe en arrêt devant un arbre, un peigne, un homme, un rocher. Que sont donc ces choses pour la psyché pure, c’est-à-dire, l’être sauvage, l’être révolutionnaire qui tourne en lui-même, monadique?
Et la révolution dans la révolution, c’est que cette solitude, c’est celle des femmes, celles que personne ne voit, celles que personne n’écoute « sauf si elles sont jolies ». Terra incognita, continent noir que certains sensibles comme Hewett essaient de comprendre – on n’a pas dit, conquérir. Rachel qui zone en fredonnant entre l’heure du déjeuner et celle du thé, qui arbore sa vacuité apparente comme un emblème d’impressivité, qui moque le monde ridicule des hommes, les banques, les tribunaux, les mines, les usines.
La société, c’est une transaction, une abdication originelle dès l’enfance : la psyché renonce à être une psyché, elle acquiert, elle avale difficilement le monde des fins, des buts, des causes, des moeurs, de la morale, des raisons. Mais au prix, grâce à cette invisibilité il existe un monde où l’on vous fout la paix, un monde très grand, exaltant, inconnu.