Une surface de libération

Depuis la tour de télévision nous avons vu ce qui ressemblait à une grande surface d’herbe jaunie, ce qui était déjà assez étrange en pleine ville. On nous a dit: c’est l’ancien aéroport de Berlin Tempelhof. Et puis: il a été transformé en parc, vous devriez aller voir. Tempelhof… il me semblait l’avoir vu en fonctionnement il y a une vingtaine d’années. Pour qui a lu JG Ballard (L’ultime cité, par exemple), l’idée d’un aéroport abandonné ne peut qu’exciter l’imagination: on imagine déjà des DC10 fantômes et des personnages bizarres, post-apocalyptiques dans les herbes hautes.

Nous descendons à Paradenstrasse et nous montons sur des vélos chinois pour aller vers le Tempelhof Feld, le champ. Comme toujours à Berlin l’histoire se présente en couches, en mille-feuille ou en palimpseste, et comme toujours il y en a trop. Ici donc les « Paraden » au 19ème siècle, un vaste terrain de manoeuvres militaires où les berlinois venaient pique-niquer le dimanche. Puis les débuts de l’aviation au commencement du 20ème. Puis l’immense aéroport construit par les nazis entre 36 et 41, devenu un camp de prisonniers pendant la guerre. Puis le « Luftbrücke », le fameux pont aérien de 1948-49. Puis une exploitation commerciale, qui périclite avec la construction de l’aéroport Berlin Tegel et la chute du Mur. Mais on ne voit pas tout ça évidemment quand, ayant fini de longer l’immense bâtiment on pique à gauche par une petite porte et on voit ceci: littéralement les pistes d’un ancien aéroport transformé en parc. Mais pas transformé avec des moyens, un projet, des architectes et des paysagistes, non. Transformé par un coup de baguette magique sémantique: avant il y avait un aéroport, et maintenant il y a un parc. Alors, on s’avance et on roule et c’est immédiatement formidable. Comme paysage, plat avec beaucoup de ciel et des herbes hautes et jaunes, ça évoque tout à fait le polder de Sébastopol à Noirmoutier, sans la mer. Et on voit toujours ces mêmes jeunes candides et superbes de Berlin, qui roulant, qui patinant, qui jouant au tennis sur le tarmac – un tennis qui devient démesuré et fou avec les flèches géantes peintes sur le runway.Trois cent quatre vingt hectares d’herbes folles avec quelques rares arbres, au milieu deux pistes de deux kilomètres et autour une voie de service, les pistes de roulage. Dans ce paysage de polders de petits groupes de cyclistes, de photographes d’oiseaux. Des couples, des filles cherchent la tranquillité, qui leur est généreusement accordée. A mesure qu’on arpente, littéralement, l’immense surface, des objets et des choses surgissent: là un radar, ici un skate park, ou encore une zone d’exercice pour chiens. Plus loin, une construction expérimentale faite par de jeunes architectes à base d’éléments de récupération d’anciens bâtiments de la DDR. Plus loin encore, vers la partie Est du champ, cela s’anime: un vaste jardin communautaire où s’imbriquent des centaines de mini-parcelles potagères avec des constructions variées. On voit des tentes et des caravanes et des manifestes punaisés sur des pancartes en bois. On voit des gens qui évoluent en bonne intelligence, clouent, rabotent, plaisantent. Des jeunes préparent un film sur le runway et cela a tout de suite une allure formidable. Quelques vieux zincs sont là pour faire bonne mesure, ils dorment dans les herbes folles. JG Ballard est mort en 2009, il n’a pas pu voir cet endroit extraordinaire et fou mais qu’importe, le lieu est absolument ballardien- et je n’ose imaginer les magnifiques accidents de voiture que l’on aurait pu organiser ici pour lui!

Plus tard, installé dans le traditionnel Biergarten – qui prend ici l’aspect extraordinaire d’un camp de bédouins dans le désert, la Wurst nomade?- on réfléchit. On pense au festival Burning Man dans le désert américain. On pense aux utopies des architectes des années 60-70, ici réalisées cinquante plus tard: les anglais d’Archigram et l’Instant City. Plus encore, aux italiens de Superstudio, qui avaient fait la prédiction d’une vaste surface ouverte, la « Supersurface » sur laquelle on évoluerait librement comme de nouvelles tribus nomades, littéralement nourris par les réseaux (appelée en toute modestie: « An alternative model for life on the Earth »!). Eh bien, cette prédiction est réalisée ici. Mais il y a plus que ça.

D’où vient le sentiment de bonheur qui vous saisit immédiatement lorsque vous pénétrez dans cet endroit? De la liberté bien sûr. Ou pour dire autrement, de l’institution faible: un cadre, certes organisé à l’allemande, mais où c’est l’indétermination et l’ouverture qui sont organisées. Ce qui est génial, c’est l’absence de programmation, l’absence du trait ou du mot sur un plan qui impose un comportement, qui institue. Pour savoir de quoi une société est capable, de quelle vision ou de quelle projet elle est porteuse, encore faut-il lui donner une page blanche, une « supersurface » où s’ébattre pour inventer ou accueillir le radicalement nouveau, le fruit de la création tectonique du temps. Tempelhof Feld est cette page, cette surface d’accueil et d’enregistrement, au sens sismographique, du Nouveau. Et ce n’est pas un hasard si l’on trouve dans la partie Nord du grand ovale du champ, une cité d’accueil de réfugiés et de demandeurs d’asile impeccable, totalement en harmonie avec le reste – et qui a largement de quoi nous faire rougir nous autres français. Et quoi d’autre? Il reste de la place, semble-t-on nous dire. Un cirque. Des terrains de sport. Une piste de voitures de course. Pourquoi pas?

L’institution faible, c’est la liberté et le projet. C’est aussi, si on écoute un autre visionnaire, le Nietzsche du Gai-Savoir (#280), l’occasion de se trouver soi-même, en éloignant de nous ne serait-ce que temporairement les aimants de l’institution, de la détermination sociale et de la coercition:

“Il faudra reconnaître un jour, et bientôt peut-être, ce qui manque à nos grandes villes : des endroits silencieux, spacieux et vastes pour la méditation, pourvus de hautes et longues galeries pour le mauvais temps et le temps trop ensoleillé, où le bruit des voitures et le cri des marchands ne pénétreraient pas, où une subtile convenance interdirait, même au prêtre, la prière à haute voix : des constructions et des promenades qui exprimeraient, par leur ensemble, ce que la méditation et l’éloignement du monde ont de sublime. Le temps est passé où l’Église possédait le monopole de la réflexion, où la vita contemplativa devait toujours être avant tout vita religiosa : et tout ce que l’Église a construit exprime cette pensée. Je ne sais pas comment nous pourrions nous contenter de ses monuments, même s’ils étaient dégagés de leur destination ecclésiastique : les monuments de l’Église parlent un langage beaucoup trop pathétique et trop étroit, ils sont trop les maisons de Dieu et les lieux d’apparat des relations supra-terrestres pour que, nous autres impies, nous puissions y méditer nos pensées. Nous voudrions nous voir traduits nous-mêmes en pierres et en plantes, nous promener en nous-mêmes, lorsque nous circulerions dans ces galeries et ces jardins. »

J’adore la « subtile convenance » et elle règne ici, au Tempelhof Feld. Il n’y a qu’à Berlin qu’on peut rêver comme cela dans des terrains vagues sublimes, métaphysiques, qui sont comme les mers intérieures de nos pensées et de notre âme. Il y a vingt-cinq ans c’était le terrain vague du Mur après la réunification – qui entretemps est devenu le Sony Center qui m’excite nettement moins. Maintenant ici, on prie pour que les « ingénieurs » du Gai Savoir gardent la main et que la mer reste ouverte. Entrez ici avec vos rêves, semblent-ils nous dire avec bienveillance.

Neukölln (der Himmel über)

A Berlin Neukölln, un dimanche soir de juin, les choses luisent dans une paix désarmante. Le match de foot s’étire d’écran en écran, de la télé de l’épicier turc à celle des bars qui jonchent, avec leurs lumières et leurs cris, le quartier endormi, ouaté. Tout semble fait pour magnifier les lumières, les lueurs, le voyage de la lumière dans l’air bleu, vert, un air de sous-bois et de lacs qui vivent encore là, depuis toujours. A Neukölln, l’éternité, oui, mais dans cette humanité désarmante. Un gars et sa copine jouent au ping-pong avec toute la légereté et l’innocence que l’on accorde au jeu. Trois jeunes types jouent au basket dans un playground qui est un invraisemblable écrin de verdure: comme une sorte de basket sub-aquatique dans le fluide vert magique, amniotique et rieur de leur enfance. Aux terrasses des bars, des vieux sont assis religieusement devant le foot avec posées devant eux, sur de petites tables, des bières hautes, blondes et blanches, embuées, qui sont ni plus ni moins que des promesses de bonheur. Le bonheur, c’est finalement avant, quand la bière repose intacte devant vous, ou bien quand retentit le petit déclic de l’ascenseur, en bas, le signal que l’amante que vous attendez dans le noir, couché sur le lit, vient enfin vous rejoindre. Avant, avant. Mais ici, c’est encore autre chose. Les enseignes et les écrans qui luisent dans l’air frais et bleu et granuleux de juin parlent une langue inconnue que l’on comprend instantanément, une langue d’avant le langage. Puis, c’est le petit cinéma de quartier où rebelote, des filles aux yeux rieurs remplissent des chopines immenses et vous donnent des tartines de jambon tiède. Neukölln, c’est aussi Charleroi et « Ilkino », c’est le Cabaret Vert. Et peut-être que la tapisserie très naïve, c’est le foot avec ses couleurs vives. On boit, on mange, on fume, on discute et on rit avec ce sérieux des enfants blonds, ce sérieux qui est la vraie joie. Mais quand arrivent ces grandes images grises qui survolent la ville, ces images frottées et granuleuses qui semblent la continuité magique, séraphique de ce quartier si paisible, alors oui, c’est la beauté. C’est la beauté et il n’y a que les larmes qui puissent la dire. « Als das Kind ein Kind war, wusste es nicht, das es Kind war. »