Post-fiction

Une lumière artificielle, iridescente, irradiée. Un climat louche, tiède, anormal, inquiétant. Une lumière et un climat de science-fiction, comme dans les livres de JG Ballard, de Philip K. Dick, d’Orwell. La lumière d’une fiction où l’humanité aurait atteint une sorte de stase, de conduite automatique, flottant dans un nouvel liquide amniotique qui est peut-être cette étrange poussière d’or, cet été indien interminable, cet automne dont on ne sait plus quoi penser. La lumière de la littérature que je n’arrive pas à écrire, mais qui est finalement inutile, puisque je la vis.

Moteur

Toujours et en tout lieu, on entend maintenant le vrombissement sourd d’un moteur. Une sorte de « hmmm » ou de « rrrrr » toujours discrètement logé là. Nous y sommes parfaitement habitués, acclimatés même, – et j’en connais que le silence angoisse. Nos ingénieurs calculent calmement les hertz ou les décibels admissibles. Mais, quel crime nous avons commis! Nous avons exporté le vrombissement intérieur de nos cerveaux.

A mes moi

Il y a un côté Charybde en Scylla, bouffon, grotesque, dans la révélation de nos vocations successives. Pas architecte, journaliste, non, écrivain, non encore, conseiller… On a droit aux sourires bienveillants des amis, un peu navrés quand même. Alors, autant vivre hors cases. Vive l’irrésolution et l’énigme. Vive le bancal et le « toujours projeté vers l’avant ». Vive le « whatever works ». Vive les formules qui ne somment pas. Vive l’impulsion. Allons à Vienne!

Slo Mo

Comme c’est étrange cette Cité Internationnale. Entre le parc et les immeubles de Piano, il y a une de ces fameuses voies pacifiées où passent tramway, vélos et poussettes. Ça, pour être calme… La qualité de la réalité est ici proprement stupéfiante. Le temps est distordu, tout prend une infinité dans cet environnement terrassé de silence. Il y a quelque chose de… japonais dans cette solitude un peu navrée, techniquement bienveillante, post-humaniste. Dans les bureaux déserts, les ordinateurs attendent, les diodes palpitent, les plantes vertes croissent. A l’arrêt de tramway un couple s’enlace sur le quai. Toutes les trente cinq secondes à peu près on voit le petit panache blanc de la cigarette électronique au-dessus de leurs têtes. Le couple vapote et le bassin de la roseraie clapote. Un écureuil lyonnais appliqué visite consciencieusement chacun des arbres calibrés d’un square carré, au centre duquel rayonne de candeur une oeuvre d’art parfaitement consensuelle. Les joggeurs font leur gainage avec l’oeil braqué sur leur Iphone: ils ne trichent pas, bien sûr. Sous un ciel blanc équanime – le ciel des romans de Barjavel quand tout va bien dans ses sociétés idéales, le ciel d’avant la catastrophe -, les enfants dorment dans des poussettes bien huilées, les femmes font les femmes et les hommes sont des hommes et les chiens sont des chiens. L’architecture rayonne au milieu de tout cela: parfaite, vertueuse, fade. On a pensé à tout, on a tout prévu, on a coché toutes les cases de la, euh, civilisation. Tout est componction et gourme, tout est réglé sur intensité moyenne, sur niveau de gris, – les pensées aussi? Dans cet autre genre d’intelligent design, l’homme semble terrassé par la perfection de ses créations, par la puissance de la partition, par la sophistication de sa cage. Je vois bien que l’écureuil me regarde de travers, il lui reste sept arbres avant le déjeuner. Est-il réel? Ou bien est-ce une de ces merveilleuses petites créatures électriques de Philip K. Dick? D’où vient cet air de science-fiction et de rêve?

Géographie impossible

Notre problème est que pour jouir du monde il nous faut en construire un autre par-dessus: un monde de représentations et de concepts, un monde d’imaginaire et de constructions. Nous n’avons pas le monde, nous avons les perceptions et la conscience, l’intelligence et la culture, à la place. Nous n’avons pas la caverne, nous avons le reflet – ou le concept, ou le mot, ou le fantasme. Ce que nous avons, ça oui, c’est l’inquiétude que tout cela n’ait rien à voir avec nous, que nous ne servions à rien: aussi prenons-nous soin de projeter notre image partout. Nous sommes comme ces géographes de l’Empire dans la nouvelle de Borges (Aleph) qui s’épuisent à dresser une carte à l’échelle 1 recouvrant tout le territoire, et de fait, le modifient. L’entreprise est absurde. Nous aussi, nous nous étalons tellement, nous nous projettons tellement que nous avons oublié qu’il existait un monde, par-dessous. Mais, autant que la carte tue l’empire, la représentation aussi impérieuse tue son modèle. Peut-être que la première écologie ne consiste pas à faire tout ce que nous faisions auparavant, différemment, plus parcimonieusement. Non, peut-être que la première écologie consiste à prendre conscience qu’il existe un ici et un maintenant, qu’il existe aussi un monde en-dehors de notre encombrante psyché. Yoga…

Soft disgusting drink

La publicité Coca-Cola de la station Arts et Métiers, c’est la compromission et la fausseté. Pas le factice, que maintenant je loue: le faux. Le faux sourire, le faux enjouement, la fausse complicité, le faux humour, la fausse candeur – ah! la fausse candeur…-, le faux second degré, la fausse légéreté. Oui, me direz-vous, c’est la publicité. Le fétichisme de la marchandise, comme disait Marx. Un immense sourire flotte sur le monde – le sourire du chat de Cheshire quand le chat a disparu. Le sourire du criminel quand le criminel et son crime ont disparu. Il reste une atmosphère de stupeur, de compromission, de gêne. Oui, c’est le monde dans lequel nous vivons, dégueulasse comme il est. Non, nous ne faisons rien pour qu’il change. Nous faisons des selfies en ployant bien la jambe comme on nous l’a appris. Nous soignons nos regards de biche et nos barbes soyeuses. Finalement, Coca-Cola, boisson miraculeuse des gueules de bois les plus dures, est parfaitement adapté à notre monde. Nous buvons du Coca-Cola de peur de vomir. Nous buvons du Coca-Cola pour nous punir, pour expier le fait d’accepter de vivre dans un monde où on nous caricature sur des fresques débiles. Coca-Cola, c’est l’antispasmodique de la compromission.

Une ville psychique

Une ville où coexisteraient nos souvenirs, nos états. Une ville composite qui contiendrait toutes les villes où nous avons vécu. Une ville de strates temporelles, de couches psychologiques. Une ville de saisons, d’épisodes, de périodes, de phases. La culture alors, ce serait ça: non pas une accumulation de connaissances ou de façons de se comporter, mais plutôt une superposition, un effet de couches. Etre à la fois celui qui marche sur ses propres traces – qui revient névrotiquement, encore et encore, à Lisbonne, à Barcelone ou à Berlin par exemple – mais aussi celui qui est « son propre prédécesseur, son propre chant du coq dans les ruelles obscures ». Nos attitudes, nos gestes, nos façons d’être sont la réplique de toutes nos attitudes, gestes et façons d’être précédents au cours de notre vie: c’est pour grande partie ce qui constitue notre personnalité aux yeux des autres, ce qui nous rend typiques de nous-mêmes si l’on peut dire. De même, grand nombre de sensations, plaisantes ou déplaisantes sont rapportées par nous, consciemment ou pas, à des souvenirs ou à des impressions déjà vécues et comme « enregistrées ». Dans « Malaise dans la culture » Freud compare l’esprit humain à la ville de Rome:

« Imaginons, à présent, [que Rome] ne soit point un lieu d’habitations humaines, mais un être psychique au passé aussi riche et aussi lointain, où rien de ce qui s’est une fois produit ne se serait perdu, et où toutes les phases récentes de son développement subsisteraient encore à côté des anciennes. (…) Sur l’emplacement actuel du Colisée, nous pourrions admirer aussi la Domus aurea de Néron aujourd’hui disparue ; sur celui du Panthéon, nous trouverions non seulement le Panthéon d’aujourd’hui, tel qu’Hadrien nous l’a légué, mais aussi sur le même sol le monument primitif d’Agrippa ; et ce même sol porterait encore l’église de Maria Sopra Minerva, ainsi que le temple antique sur lequel elle fut construite. Il suffirait alors à l’observateur de changer la direction de son regard, ou son point de vue, pour faire surgir l’un ou l’autre de ces aspects architecturaux. »

Cette étrange ville psychique où j’ai l’impression d’évoluer, c’est la mémoire bien sûr, qui est enregistrement conscient et inconscient, avec ses couches et ses heurs, ses voltes et ses ratés, ses déserts subits et ses cascades heureuses. Mais une mémoire comme diffractée, prolongée avec un effet de pédale, un effet de flou qui permet de prendre une chose pour une autre. JG Ballard dans ses expériences de LSD a décrit des effets similaires: les objets, les mouvements, les êtres et les pensées cessent d’avoir des limites et sont tout en traînée, en halo. L’oiseau devient sa trajectoire… La ville psychique, ce serait un cela: une impression à Palma qui serait en réalité celle de Calvi trente ans auparavant, une piscine idéale et composite que l’on croit saisir par fragments à travers le monde et à travers le temps, une conversation commencée dans une ville et poursuivie fantastiquement de ville en ville comme dans les romans de Bolaño, un geste ou une action commencée quelque part et comprise bien plus tard et bien plus loin. L’écriture poétique emprunte au rêve sa façon d’agréger l’ancien et le nouveau, le prétendument important et le réputé bénin, l’avoué et l’inavoué; tout cela pour construire, pour extraire le sens. L’écriture est psychique mais la ville ne l’est pas moins avec ses ruines et ses projets, ses monuments et ses parties cachées, ses gloires et ses hontes. La ville psychique est à la fois contenant, cocotte qui cuit lentement les êtres et les choses, toile de fond ou décor de toute culture, échappée bien-aimée de l’anonymat et ouvroir de l’imaginaire. Une projection… S’y promener, seul, accompagné, ou encore, un fantôme à son bras…

Ballardian Alley

Je suis hanté par une cité balnéaire idéale issue de mes rêves, de mes voyages réels ou fictifs, de mes souvenirs d’enfance de Méditerranée et de la lecture de JG Ballard. Une cité composite, comme une sorte de cocktail au goût indéfinissable, un mélange de souvenir et de promesse. Le Kukulkan Boulevard à Cancùn, la Grande Motte, les étranges créations balnéaires des années 1970 de la côte Atlantique, nourries de science-fiction et comme ivres d’avenir: toutes ces avenues « de la mer » ou « del Mar » relèvent des mêmes prolégomènes, de la même tectonique primitive qui produisit Stonehenge, les alignements de Carnac ou de l’île de Pâques. Toute civilisation devient une course vers la mer, un élan architectonique que la mer coiffe et achève tout en le nimbant d’un mystère, d’un appel vers l’infini et le futur. Toute cité balnéaire est une célébration issue de temps très anciens. Tout coucher de soleil est la réplique de millions de couchers de soleil vus par les hommes. Dès lors, on peut voir les cités balnéaires contemporaines comme l’aboutissement de cette longue civilisation – le bar “Atlantis” où l’on boit son cocktail prend alors une autre signification. Toute cité balnéaire a pour vocation l’envoi vers l’inconnu d’un “vaisseau” qui la sublime: “nous avons quitté la Terre et nous sommes embarqués” écrit Nietzsche dans le Gai-Savoir. “Nous avons rompu les ponts derrière nous, – et plus encore, nous avons rompu la terre derrière nous!” L’architecture est l’avant-dernière pointe, elle se sublime ensuite dans le vaisseau qui part vers l’inconnu. Les tableaux de Claude Lorrain, comme l’embarquement de sainte Ursule, ou l’embarquement de la reine de Saba, montrent aussi cela. L’architecture se mesure à un inconnu qui la dépasse et donne sa mesure ultime, et où elle cherche son accomplissement, son “endeavour”, sa sublimation.

Les cités balnéaires, si artificielles, kitsch, bariolées, outrées et caricaturales soient-elles (comme ici à Cala d’Or) sont en réalité des chambres d’appel, des zones d’embarquement, des zones de transition. Marchant sur le Paseo Maritimo de Palma avec sa glace à la main, au crépuscule, parmi des cohortes de touristes, on sent bien qu’on accomplit un rite obscur, déguisé en divertissement vulgaire. D’un côté la ville, qui est finitude mais aussi envoi de signaux grâce à l’architecture. De l’autre côté, la fantastique masse d’infini de la mer et du ciel, l’éternité de Rimbaud, “la mer allée / avec le soleil”. La cité balnéaire est la zone de dialogue et d’échange entre ces deux mondes, une articulation essentielle à la civilisation et à la condition humaine. On peut très bien prendre le “vaisseau” de l’aphorisme 124 du Gai-Savoir comme un vaisseau spatial en route vers Mars – planète que je contemple toutes les nuits de ma chaise longue en buvant un Campari-soda. Nul n’a mieux compris que JG Ballard, qui était un fervent adepte de la Costa del Sol et de la French Riviera, le potentiel fantastique des cités balnéaires. Visionnaire il voyait les immeubles à balcon et les piscines des marinas comme de complexes instruments de mesures astronomiques, de savantes géométries incantatoires en relation avec le cosmos. Pour lui la civilisation des loisirs balnéaires de masse était une sorte d’accomplissement, de stase de l’humanité. La nouvelle “Having a wonderful time” relate dans une étrange forme épistolaire le destin de touristes anglais restés bloqués à Las Palmas, dans les Iles Canaries, et qui débutent contraints et forcés une sorte de civilisation balnéaire post-industrielle et tribale. “Low flying aircraft” raconte le destin d’un couple essayant d’avoir des enfants, lui aussi coincé dans une marina post-apocalyptique, ensablée, ou hôtels et bars désaffectés acquièrent une présence surréaliste. Le recueil de nouvelles “Vermilion Sands”, de l’aveu de son auteur, « banlieue exotique de [son] esprit », relate lui aussi une civilisation balnéaire, mi Palm Springs, mi planète Mars, à l’exclusion de toute autre forme urbaine ou de culture: le trait d’union entre culture balnéaire et culture spatiale en ces temps bénis de science fiction.

L’effet “ballardian” ou ballardien vient donc de sensations composites: arpenter des boulevards maritimes réels ou imaginaires; assembler des sensations composites et éclatées dans le temps (Palma ici, Calvi là, Miami dans un film, Rio dans un souhait, Blanes dans un roman, Cancùn dans un poème, Tel Aviv dans un projet); d’idées étranges (le destin balnéo-spatial de l’humanité). Ou encore, traverser l’immensité de la mer-nuit à bord d’une piscine fluorescente, extatique, suspendu sous les étoiles filantes, et se sentir foncer à bord d’un véhicule mythique vers les futurs étincelants.

http://www.ballardian.com/

Sans titre

A chaque fois que vous assénez une vérité – et toujours avec un empressement qui vous trahit- vous montrez une inquiétude, une sorte de crevasse personnelle. Par contre, à chaque fois que vous vous payez le luxe de la candeur et du doute – oui, même avec une certaine cabotinerie-, vous voyez bien que vous gagnez en crédit, en séduction et en pouvoir. La question maintenant est: que faire de ce pouvoir?