Vivre!

Toute la journée d’hier, j’ai traîné une sorte de frustration, ou de mauvaise humeur, ou de mauvaise volonté : refus de suivre, je pense, les injonctions diverses du travail et des clients, la sinistrose des nouvelles à la radio, la psychose du virus, les menaces diverses. J’avais envie de légèreté et d’inconséquence, et aussi de férocité. Un rire sardonique essayait de se frayer un chemin. Comme Zarathoustra, je voulais grimper sur ma montagne pour qu’on me foute la paix. Et puis, fort heureusement, le soir j’ai été au théâtre du Châtelet. Je n’avais aucune espèce d’idée de ce que mes amis m’emmenaient voir. Perché dans les balcons, j’ai vu un décor brutal, une carrière de marbre, une grotte, un DJ, une fille qui se déhanche comme une possédée, puis une foule qui danse, d’abord séparément, chacun dans son cocon, puis ensemble dans une espèce de fusion, de slow-motion, de tableau mouvant. Ils finissent par porter leur DJ comme un roi barbare, plaqué au plafond de pierre, ils l’adorent et lui flotte, déconnecté de ses platines, extatique, béat. Tout au coup il y a quelque chose de très fort, un rite qui semble venir de très loin, de ces âges reculés dont parle Nietzsche dans le Gai Savoir, mais pourtant si réels. Tout à coup quelque chose dans la musique, dans la chorégraphie prend le relais de mon énervement du jour et le sublime, le transporte. Après divers actes barbares, le décor s’effondre, se ratatine (collapse) et puis une poignée de danseurs évoluent sur la scène nue, amorcent une ronde circonspecte, se scrutent, se dévêtent. C’est beau, et voilà l’hypothèse : nous ne sommes peut-être pas si foutus que cela, finalement. Certes, tout s’effondre, presque tout meurt comme ces poissons morts qui tombent soudain des cintres comme un avertissement du Ciel. Mais il reste l’absolue merveille des corps. L’absolue merveille des corps. Etre en vie, se mouvoir, être frappé de tremblements, se relever, aimer, courir, bondir avec grâce au-dessus des blocs de marbre, au-dessus des peurs ou des encombrants oripeaux que nous traînons sans savoir pourquoi, que nous traînons comme des carapaces conservatrices et toxiques. Ici tout n’est que bonds, catapultes, carrousels, frondes, cris. Et quelle joie ! Quelle joie, écrivait Nicolas de Staël à René Char après un match de football au Parc des Princes. Quelle joie, la lumière, la couleur, le mouvement, les corps, la grâce, l’équilibre, l’impression d’appartenir au monde, d’être de la même matière que le monde comme dit Rilke. Et bien là, c’est pareil avec cette ‘horde’ de jeunes danseurs qui célèbrent l’effondrement avec exactement la joie féroce que j’appelais de mes vœux depuis mon métro neurasthénique. Et partout, débonnaire comme une sorte de tank cabossé, circule la machine techno de RONE au bout de son fil, une sorte de cantine de campagne qui diffuse le tempo, le rythme, la vie. Car il est manifeste que ces boum/boum, ces basses, ces notes, c’est nous, n’en déplaise aux clients de l’hôtel Victoria qui essaient de dormir à côté. Comme il est manifeste que, débarrassé du fatras qui nous encombre, Ronisés, Hordisés ou Zarathoustrisés, nous prenons véritablement un plaisir très vif à être en vie.

 

Room with a view, Théâtre du Châtelet, musique RONE, chorégraphie (La) Horde, danse Ballet national de Marseille.

Miami

Les chats. Les suburbs. Les grosses voitures qui tanguent sur la route comme des cachalots sur ressorts. Les palmiers. Les gratte-ciels illuminés à la nuit tombée et la courbe gracieuse des avions, suspendus dans l’air rose. La touffeur. Le néant de la consommation, versus une forme d’indolence non américaine. Le professeur tahitien de dragon boat avec qui j’ai parlé sur le ponton, dans une étrange atmosphère de métal liquide, avec au fond, tremblotants comme des lingots, les éternels gratte-ciels. Par moment, presque par inadvertance, on se dit : c’est beau. Miami serait superbe en ruine, dévorée par les lianes, hébergeant une civilisation avancée d’alligators et de pélicans. Le retour au marécage originel.

***

Hier sur le bateau immobile, à la nuit tombée, il y avait une douceur incroyable sur le plan d’eau de Key Biscayne. Le soleil se couchait derrière la mangrove avec le profil découpé des pélicans juste au-dessus. Un coq criait quelque part. Nous écoutions de la musique en buvant des bières glacées dans le carré, chacun faisant semblant de bricoler quelque chose sans beaucoup d’énergie. Le plan d’eau était un lac rouge frôlé d’oiseaux noirs. Au loin, des rires s’échappaient des yachts amarrés au port, des tintements de verre, de la musique encore. Soudain j’eu la révélation d’une sorte de nature, bordée de gratte-ciels scintillant calmement dans le noir comme une matrice, dans cette touffeur rouge, rose et noire : l’origine de quelque chose qui serait plus qu’un mode de vie ou une culture. L’origine d’une essence que je ne saurais qualifier, de quelque chose de grand qui se serait trouvé et installé là. Une vision à la Ballard encore, genre Vermillion Sands. Une civilisation? Une civilisation de la plage? Comme un rite, une célébration? Peut-être bien, oui. Il suffit de voir ces adolescents blonds et rieurs, au corps fuselé, pilotant des voitures incroyablement sophistiquées de plages en plages, comme des Atlantes nonchalants, pour s’en persuader.

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Le silence qui saisit les maisons américaines des surbubs. Pas un silence civilisé, poli à l’européenne, non. Un silence existentiel et noir qui tombe comme le crépuscule brutal des Tropiques, qui traverse les vitres et semble défier les constructions modestes des maisons, derrière la pompe et la nonchalance affichée. La lutte, ici, c’est de combler et d’occulter ce silence, alors on remplit de musique, de vidéos, de téléphone, d’éclats de rire forcés et d’effusions puritaines. Le sexe est partout et nulle part dans ces corps travaillés, ces dents blanches, ces yeux clairs. Les hommes presque tous bodybuildés. Les femmes sculptées, gonflées, comme soufflées à façon dans un moule. Ici on marche au Xanax et au vin blanc californien. Et ces sourires étranges, forcés, écartés comme des plaies dans les masques lisses des visages hâlés. Une fillette de dix ans pose à tout moment pour Instagram, érotisée à mort mais ce n’est pas ça qui me frappe, c’est le sourire. C’est le même sourire forcé, mécanique, moulé, tendu comme un arc qu’on arme d’une oreille à l’autre, alignant des quenottes impeccables, blanches, polies – c’est le même sourire que le candidat Schwarnegger quand il faisait campagne pour être gouverneur de Californie. Un sourire de martyre, un sourire de souffrance consentie comme un figurant sicilien portant la croix avec un vraie couronne d’épines. Que dit-il? Aimez moi, parce que je souffre, parce que je suis prêt à aller jusqu’au bout, à m’infliger les pires tourments. Un sourire religieux, qu’on apprend patiemment à ces gamins, tirant progressivemment d’une oreille à l’autre, dent par dent. Sur les innombrables selfies envoyés à la planète entière, on a l’impression de poser avec des femmes à plateau dont le plateau serait le sourire, avec des maxilliaires démesurément larges. A la fin il ne reste plus que le sourire qui flotte partout, comme celui du chat de Chestshire.

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Ode au Vilain

On avait tout dit, tout pensé, on avait refermé résolument l’épais grimoire pour passer à autre chose. Passe-t-on jamais vraiment à autre chose? On avait dit que c’était atavique, on avait dit que c’était ordalique. On avait dit que c’était du théâtre, de vieilles ruses. Des images qui passent au loin, comme une caravane dans le désert. Et puis, on s’y est remis, fatalement. La rechute. L’addiction honteuse. La claudication sinistre de ce vieux Mephistophélès qui vient vous relancer jusqu’au fond de votre lit avec son contrat. Le contrat. Les petites clauses oubliées qui reviennent vous gratter derrière l’oreille. Les petits détails qui vous réveillent en pleine nuit. Mais à quoi donc sommes-nous enchaînés? Au Mal, dit Nietzsche. A la pulsion de mort, dit Freud. Au théâtre, dit Shakespeare. Peut-être que tout cela, c’est la même chose. Et qui a dit que ça nous déplaisait tellement, d’être enchaînés?

Il est là, devant nous, mollement allongé comme l’Olympia de Manet sur la fameuse banquette verte, sanglé dans son improbable costume de méchant de James Bond. Rees-Mogg. Le méchant ultime, le vilain ultime. Il dort, parce qu’il s’ennuie. Il dort avec un petit sourire méprisant. Il dort, mollement abandonné, quoique raide, parfaitement tenu. Il s’en fout. Dort-il vraiment? En face, ceux du Lib-Dem, du Labour s’étranglent d’indignation, ils en mangeraient leurs micros qui pendent lugubrement au plafond de la Chambre des Communes. Comment peut-il dormir devant eux pendant une heure, pendant qu’on débat de loi, du Brexit, du No Deal, du futur, du bien et du mal? C’est là le génie de Rees-Mogg, son côté machine infernale. Il n’est plus backbencher ni frontbencher, il n’est plus ni opposition ni parti au pouvoir. Il est lui, le vilain, le méchant, le scélérat. Il est le Richard III du monologue de Shakespeare. ‘And therefore, since I cannot prove a lover / To entertain these fair well-spoken days, / I am determinèd to prove a villain / And hate the idle pleasures of these days’. Ah! Par haine des vains plaisirs de ces jours! Quelle pureté dans la haine! On se prend à imaginer, avec effroi, quelles avanies, quels affreux corsetages de l’âme et du corps le petit Jacob Rees-Mogg a dû traverser pour survivre, pour en arriver là. Rees-Mogg enfant, jouant au cricket avec les autres? Allons donc! Mais maintenant, la scène est installée, et le méchant est là, sous la lumière, il dort innocemment comme le Dormeur du Val. Tout dans son attitude hurle : détestez-moi! Et oui, comme ils le détestent, comme ils s’indignent, comme ils tentent de se hausser en vertu à hauteur de sa vilenie métaphysique, absolue. Et ça marche! Merveilleuse Angleterre, merveilleux Brexit qui éternellement relance sa machine, entretient sa flamme, son moteur tournant entre Bien et Mal, entre héroïsme et vilenie, entre arrogance (vraie et fausse) et humilité (vraie et fausse). Certes, c’est du théâtre, mais ce théâtre c’est nous, c’est notre chair. ‘Le monde entier est une scène, et nous sommes les acteurs.’ Parce qu’il n’y a rien d’autre, savez-vous? Rees-Mogg est un homme d’état, pas dans le sens, héroïque et égotique, où Boris Johnsson voudrait l’être, ni dans le sens robotique et de devoir où Theresa May voulait l’être. Non. Rees-Mogg n’incarne pas seulement une Angleterre victorienne, Etonienne, révolue, conservatrice comme l’est le formol, raide, élitiste, bornée, arrogante, etc. Rees-Mogg incarne le méchant, tout simplement. Car il faut bien des méchants, comme le constatent si sérieusement les enfants qui jouent à la guerre. Il faut bien des méchants pour que nous apparaissions bons, pour que James Bond gagne à la fin. Il faut bien des dragons rilkiens pour que nous appaissions enfin, enfin, ‘beaux et courageux’. Il faut bien des abîmes, pour triompher, pour savoir qui on est et pour le faire savoir. Il faut bien le mal pour que le bien sorte du bois (Nietzsche). Rees-Mogg, c’est ça, et plus largement, le Brexit c’est ça aussi, une catharsis, une épisiotomie monstrueuse, une croisière téméraire au-delà des bouées du bien et du mal, une réinvention mythique avec une mauvaise foi étonnante, avec des tonnes de courage et de ruse. Quel casting. Quels acteurs. Quelle pièce. Quels auteurs. Impossible de lâcher

Lac (notes sur l’organisation K.)

Une agence, peut-être, disons, là où s’ébattraient des agents. Des opérateurs silencieux. Des opérateurs secrets, invisibles, affables, charismatiques, mystérieux, candides. Des opérateurs aux yeux clairs qui apparaitraient et disparaitraient avec un sourire dans la nuit. Des miroirs. De grands miroirs calmes comme des lacs, de très agréables pièges. Des miroirs qui monnayeraient l’image qu’ils rendent. Des opérateurs gourmés qui excelleraient dans le temps de silence, dans le ‘hold’. Des miroirs pervers qui retiendraient légèrement les images. K. a absolument raison de dire que c’est ‘comme avec les filles’- et pour lui, ça veut tout dire. C’est l’amour, c’est la compassion, c’est le fluide. Tendre un lac dans la vie des gens – et dans la sienne aussi. Etre Smiley, et Karla aussi. Être Ubik, et Uqbar aussi. Être tout.

Villa Pi Blau

Pourquoi quelque chose plutôt que rien, demandent-ils. Pourquoi l’établissement humain, la civilisation, la culture. Pourquoi faire des enfants, construire des bâtiments et des routes, pourquoi écrire des livres ou de difficiles traités qui régissent la vie entre les hommes. Pourquoi continuer à nous répandre ainsi? Pourquoi ne pas régresser au rang d’amibe ou de caillou, pourquoi ne pas renoncer à toute responsabilité ou projet, à toute articulation de pensée, à toute construction, à toute morale. Utilitaristes à rebours, ils étudient l’art de la disparition, du retrait, de la décolonisation d’eux-mêmes, du démantèlement. Etrange roulette russe où l’intelligence se retourne contre elle-même. Eh bien, on pourrait répondre, ici, à la villa du pin bleu, d’un geste de la main, d’un sourire, d’un souffle : parce que. Pourquoi construire le Samrat Yantra, ou Notre Dame, pourquoi écrire Ulysse, pourquoi courir pendant quatre heures. Parce que. Cette année, brusquement, j’ai compris le mot de gratitude qu’on m’a soufflé à l’oreille. Auparavant, il aurait éveillé ma méfiance, il aurait immédiatement faire réapparaître les grilles de la prison. J’étais encore un petit Zarathoustra trop vite monté en graine. La gratitude et le bonheur d’être en vie. Ah! Comme un choc au creux de l’estomac, comme un vrombissement dans la gorge, comme un espace soudainement accru dans la poitrine, comme de mystérieux scintillements d’étoiles derrière les yeux fermés. Purusha, autrement dit. La source, le puits, le phare, l’élan vital. La mystérieuse ‘salure immémoriale des océans’ à l’intérieur d’Albertine, sur laquelle le narrateur bute, dubitatif, dans la Prisonnière. L’ombilic du rêve dans l’Interprétation du Rêve de Freud. La fantastique énergie nucléaire à l’origine du ‘Bloomsday’ de Joyce. La trouée poétique qui tout à coup relie Woolf, ou Cendrars, ou Rilke, au tout. La gratitude et l’étonnement d’être en vie. La surprise, un peu effrayée, de découvrir que l’on nage dans des eaux beaucoup plus profondes qu’escomptées – ou plutôt que la couche dans laquelle on se débattait jusqu’alors est ridiculement superficielle – et que ces eaux, c’est nous. L’étonnement d’accéder par l’intérieur au sens, par l’intérieur à l’autre, ce parfait inconnu en face de soi sur le tapis, que pourtant on connaît, on comprend. L’étonnement incrédule qui nous fait rire comme des enfants. La villa du pin bleu, c’est notre observatoire à nous, c’est notre Samrat Yantra construit pour nous par des esprits incroyablement éclairés, avisés, bienveillants, élevés, humbles et raffinés. Je pourrais la rebaptiser la villa Parce Que. Chaque été nous grimpons ses degrés, nous arpentons ce dispositif qui fait jouer nos cordes intimes, qui révèle nos étoiles. Et le flux, le fluide qui nous traverse est le même. Ānanda, la joie. Prāna, le souffle. Nous construisons, nous voyageons, nous créons en gratitude. C’est le matériau et l’énergie. C’est l’écriture, entre autres. C’est l’amour. C’est une espèce de fluide chaud que nous hébergeons, qui nous traverse, plutôt, dans la mesure où nous ne sommes pas trop obstrués. Il n’est pas trop tard pour s’en rendre compte, après tout.

Frogs from Mars

Lovées dans leur posture, bien calées sur leurs bolsters qui figuraient des véhicules fabuleux, les grenouilles paradaient, prêtes au départ. Sur leurs globes oculaires, un petit sac de noyaux de cerises exerçait une douce pression. Et dans leurs oreilles, la Voix avait laissé place à une étrange musique, une sorte de new age planant vaguement himalayen qui n’était que de longues stances de départs gémissants allant crescendo. Au plissement de narines de certaines grenouilles, on devinait que la musique était diversement appréciée. Mais la Voix s’en moquait : on était là pour décoller, et l’on décollait bel et bien. Douze grenouilles, liées par l’harmonique de leur posture et par les ondes sonores de la Voix, quittaient cette Terre. Étranges spationautes avec leurs casques en noyaux de cerise. Peu à peu, la salle où ils se trouvaient tous, allongés en faisceau, leurs cuisses de grenouilles repliées et dardées vers le couchant, montrait sa vraie nature de nef, de Vaisseau. Le Vaisseau décollait en craquant légèrement, ses acastillages métalliques tiraient sur le bois blond de la coque. La vaste baie aux vitres repliées aspirait l’air du soir comme une raie manta à la gueule béante. Batraciens d’un nouveau genre, précurseurs d’une espèce nouvelle, nous filtrions calmement la nature du monde, nous enregistrions sur de vastes mémoires périphériques le cri de l’oiseau, les discrets tintements de la cuisine et ses effluves, le frottement de pneus lointains sur une route solitaire, la rumeur ineffable de la mer, le rire argentin d’une jeune fille qui perçait le bleu du ciel comme une mouette. Et, tout au fond de nos globes massés par les noyaux, nous explorions, nous scannions résolument de fantastiques contrées d’être et de non être qui étaient nos nouvelles latifundia. Nous étions les propriétaires hésitants, et aussi, nous étions les voyageurs légers comme des photons, aussi immatériels que des neutrinos traversant une piscine, la nuit. Nous étions la Nuit. Nous étions la nuit du corps et de l’âme. Nous étions notre propre nuit et nous voyagions dedans à mesure que nous la créions. Sur les flancs du vaisseau nous avions floqué nos nouveaux étendards : Ahimsa, Satya, Asteya, Bramacharya, Aparigraha. Nous étions embarqués chacun dans un voyage personnel que pourtant, mystérieusement, nous faisions ensemble. Nous progressions dans une constellation de questions, une galaxie de mystères. Le vaisseau tanguait entre les novae, les concrétions, les nodularités aux figures effrayantes. Spationautes figés, en extase, nous murmurions en silence les mêmes mots, nous dessinions sous notre masque les mêmes expressions incrédules. Nous faisions le même rêve, nous dormions du même sommeil. Un voyage hypnotique. Et nous sentions les organes obscurs de nos corps, comme des élytres repliés, intacts. Et nous sentions les profondeurs de nous-mêmes, les couches magnétiques dans le noir, des dimensions étonnantes de surprise et de connaissance. Le voyage serait long, et cela nous rendait heureux. Tous, nous arborions le même demi-sourire invisible, que nous projetions au devant de nous-mêmes comme une formule, comme un mantra, comme une étrave.

Sans titre

Nous avions convergé vers le bâtiment de bureaux à pas lents, sous le ciel gris. Les bâtiments de bureaux se distinguent et se manifestent comme tels, je veux dire qu’il y a les bâtiments de bureaux d’un côté, et les immeubles d’habitation de l’autre. Très lointains héritiers de Louis Sullivan et de Ludwig Mies van der Rohe, ils se dressent, roides, tristes et lisses dans la ville. Au-dessus de la porte vitrée de celui-là comme de tous les autres, se lisait cette sentence écrite en lettres invisibles : ‘Abandonne ici tout espoir, étranger.’ Les bâtiments de bureaux sont conçus par des promoteurs à costumes gris, par des ingénieurs chafouins, des informaticiens souffreteux, des architectes frustrés. Le bâtiment de bureaux participe de la folie qui voudrait que le monde soit rationnel – Le Corbusier aussi en était le zélote dans son éloge délirant du monde de la machine (Vers une architecture, 1923). Aujourd’hui le bâtiment de bureaux a abandonné tout héroïsme, tant architectural que social. Carré découpé en carrés, il se doit d’être. Ensemble douteux, lugubre, de ‘plateaux’, de salles de réunion aveugles, de machines à café, et d’ascenseurs qui sont autant de wagons vers les différents niveaux de l’Enfer, il exprime le capitalisme, la servitude, l’ennui, l’anéantissement de toute pensée, l’abattage rituel du temps des citoyens. On y travaille peu ou mal, mais ce n’est finalement pas le problème. L’ordre social, la norme (nomos), l’hétéronomie ou l’hétéro-guidage s’y maintienent, y prospèrent, y sont célébrées et signifiées. Passez donc à la Défense vers neuf heures du matin, un lundi. Dans quoi donc les gens s’engouffrent-ils, par cohortes, comme une armée des ombres? Dans leur destin? Dans leur acquiescement? Dans leur renonciation? Le bâtiment de bureau se distingue de son ancêtre l’usine en ceci qu’il n’oblige plus vraiment le travailleur à une production réelle, mais plutôt à l’obligation d’être contenu : par une obligation horaire, par une hiérarchie, par l’adhésion tacite au pacte invisible, mais tout puissant, qui veut que tout cela aie un sens, que les tableurs excel et les compte-rendus de réunion aient un sens et servent à quelque chose.

Dès l’accueil, après avoir serré furtivement la main, avec un murmure, de mes camarades d’infortunes, nous nous présentâmes à l’accueil ou un préposé déjà accablé, après avoir contemplé nos cartes d’identité d’un air morne, se déclara incapable de nous dire où aller. Il se trouva que la personne avec qui nous avions rendez-vous était là aussi, et après des présentations maladroites nous nous retrouvâmes cinq hommes dans l’ascenseur à regarder nos chaussures en silence, dans l’attitude de condamnés à mort qui seraient plutôt indifférents à leur destin, juste ennuyés. L’ascenseur est un contenant qui pose toujours la question de la contenance, et ceci à partir d’une personne. Puis toujours murmurant, toujours chuchotant, toujours s’effaçant, toujours mimant des protestations de politesse atrophiées, toujours se comportant avec ce résidu sec de formalisme schématique, nous nous propulsâmes sur la moquette grise jusqu’à la salle de réunion grise, blafarde, aveugle. Là, d’autres condamnés nous attendaient sous la forme de jeunes adultes à col blanc, mâles et femelles, réfugiés derrière des laptops gris argent. Oh, comme tout le monde à ce moment-là bredouille ses noms et titres de telle manière que personne ne comprenne! Comme tout le monde est en pilote automatique de telle sorte qu’il n’est plus possible de savoir si on est encore vivant ou déjà mort, si ces minutieuses et insensées procédures ne sont pas celles de l’Hadès! Les jeunes adultes à tête d’enfant manifestant presque un embryon d’enthousiasme, penchant la tête en couvrant leurs cahiers d’écoliers d’une belle écriture ronde. Tout le monde parlait en code, la réunion consistant à parcourir une interminable liste de ‘points’ qu’il convenait de définir conformes ou non conformes. Dans une hétéronomie triomphante, radieuse, portés par des lois et des procédures complexes, des procès obscurs dont personne ne questionne le bien-fondé, et à l’aide de la merveilleuse Technique obscurcissante qui était notre techno-prêtre, nous avions définitivement arrêté de penser et nous cochions les cases joyeusement, conforme / pas conforme, 0 ou 1, comme des cyborgs ou des morts vivants. Parfois dans les regards échangés, entre les plus vieux d’entre nous, il y avait comme une nostalgie inconsciente qui s’exprimait, comme des particules de vie psychique fossile qui auraient échappé au nettoyage. Un souvenir inexprimé et incompréhensible, la résurgence vite réprimée d’un comportement humain. Mais cela ne durait pas, vite dissipé par les fremissements virginaux des jeunes assesseurs. Après deux heures de cet exercice nous décidâmes d’une prochaine réunion pour examiner la conformité définitive.

Surgissement

‘La fine pointe de l’âme, acumen mentis, ne sera jamais assez effilée ni assez aiguë pour effleurer la fine pointe de l’événement : la tangence de cette pointe impondérable avec ce point impalpable – voilà la visée acrobatique de tout esprit de finesse…

Vladimir Jankélévitch, ‘L’irréversible et la nostalgie’, 1974

L’observateur s’illusionne. L’observateur se leurre. Il se pique d’avoir une distance qu’il n’a pas sur les êtres et les choses, sur les évènements et sur lui-même. Il voudrait regarder passer les trains avec un petit sourire, en remâchant tranquillement ses idées, mais malheureusement il est embarqué dans le train avec les autres, avec tous les autres. Il se gave de lectures qu’il digère mal. Dans son cerveau embrumé se bousculent des démarrages magnifiques qui s’étranglent, des tronçons de phrases qui dérapent comme des chihuahuas hargneux sur l’actualité glissante. Mais il faut bien essayer, encore et encore. Il faut raconter.

Car enfin, qu’avons-nous vu? On ne sait plus trop. On est dans le contrecoup, la sidération, l’œil du cyclone stupide de l’évènement. Celui-ci a été tellement dupliqué, lessivé, délayé, amplifié, déformé qu’il s’est instantanément transformé en légende, comme une matière rare et captive qui ne supporterait le contact de l’air et de la lumière qu’au prix d’une mutation profonde. Passagers du temps, nous n’y comprenons rien, quand bien même il nous est consubstantiel. L’événement, ‘la fine pointe de l’événement’ nous laisse stupides, le nez collé à la vitre du train qui déjà s’éloigne. Qu’avons-nous vu ? Notre-Dame qui brûle. Mais simultanément, nous avons-vu l’image de Notre-Dame qui brûlait et puis nous nous sommes vus, nous, chacun dupliqué par son pâle écran dans le soir bleu d’avril, nous nous sommes vus voir l’événement. ‘On voit mieux à la télé’, disait le bistrotier du boulevard Saint-Germain en resservant des bières. On ne peut pas vraiment vivre l’événement parce qu’on est aussitôt pris par son récit, avec ces sms et ces coups de fil fébriles, avec ces télés frénétiques et ces conversations roulantes, synchrones, hétéroguidées : les canadairs, les hélicoptères, les pompiers, la flèche, les chants. Une transe collective. Une célébration sacrée et païenne à la fois.

Qu’avons-nous vu ? Notre-Dame brûle. Le scénario d’un film catastrophe se déclenche sans signe avant coureur, sans message du ciel. D’un coup la légende des siècles se déboîte, le temps se met à avancer par grosses colonnes de millénaires, et les spectateurs terrifiés apprennent que le décor peut disparaître, et eux avec. D’un coup Victor-Hugo est partout, dans les jeunes chrétiens raides agenouillés qui chantent, dans cette vieille prédicatrice qui les défie d’une voix éraillée, dans ces sinistres éclairs rougeoyants dans le ciel, dans ces sombres soldats du feu et dans les larmes des jeunes filles. Comme des badauds égarés sur un plateau de tournage, des touristes américains contemplent cela accoudés au parapet du pont Saint-Louis, en léchant leurs cornets de glace Berthillon. L’observateur circule là-dedans en cherchant quoi dire et il ne trouve rien. Nous sommes tous pris dans le puissant rayonnement immobile de l’événement et contemplons, figés, l’Innommable.

Frappés au cœur par la flèche du temps, nous pantelons, mais il faudrait être formidablement hypocrites pour ne pas reconnaître le secret plaisir, la secrète jubilation. Est-ce la Schadenfreude de voir quelque chose d’admirable qui s’effondre? Ou plutôt, l’enthousiasme du rôle de composition qui nous est prêté ce soir là, l’héroïsme que nous donne le reflet des flammes sur nous, comme une armure de circonstance? La spiritualité d’emprunt que nous confèrent les chants maintenant entonnés à chaque coin de rue autour de la cathédrale? Ou la rage de l’adolescence qu’ils nous rappellent? L’occasion si rare, inespérée, de la grandeur qui nous enfin est proposée? ‘Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours qui attendent que nous les secourions. Tous les dragons de notre vie ne sont peut-être que des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux’, écrit Rilke dans ‘Lettres à un jeune poète’. Sommes-nous beaux et courageux?

Et que voyons-nous maintenant? De fantastiques machineries d’imaginaire se sont mises en branle pour contrer le grand déboîtement du temps. Des cathédrales d’opportunité et d’hypocrisie, des contrefeux géants ont surgi miraculeusement de partout. Les politiques s’en saisissent et les agitent avec zèle, l’un au motif de sauver son pays, l’autre de sauver sa ville, tous pour sauver leur peau. Les catholiques prennent leur inénarrable air de faux culs et crient déjà au renouveau de l’Eglise. Voyez ces genoux, voyez ces chants disent-ils. Et, impavides, les grandes fortunes d’ici et d’ailleurs se paient une image marque de qualité supérieure, métaphysique. La réplique des trois empires fut fulgurante. Une réplique capitalistique, pourrait-on dire.

Mais qu’avons-nous encore? Une cathédrale béante, ouverte sur les cieux. Tous crient de concert, en arrière! avec quelques en avant! intempestifs. On exhibe les architectes sur les plateaux télés, qui balbutient, on ne comprend rien à l’architecture de toute façon. Des cuistres parlent de carbone ou de titane. La foule primitive se replie frileusement sur son passé. On va nous bassiner jusqu’à la nuit des temps avec les compagnons du tour de France, les tailleurs de pierre, les fiers chênes du Royaume et Ken Follett. Pour l’heure, la cathédrale est ouverte. L’avenir est un capital douteux en face de l’autre, le prétérit, pour qui tous ont des yeux de Chimène. Mais voire! Nous ne leurrons que notre part la plus archaïque, et singulièrement toujours les mêmes réactionnaires raccornis et à-demi aveugles, par ce tropisme de retour au passé, à la tradition ou à l’Eglise. La tentative même de retour au passé est une futurition, écrit Jankélévitch dans ‘la Nostalgie’. Les descendants mêmes des détracteurs de la flèche de Viollet-le-Duc, par exemple, vont probablement être ceux qui exigent maintenant sa reconstitutionà l’identique. Progressistes et réactionnaires sont passagers du même train, dit encore Jankélévitch, certains de mauvaise grâce, d’autres de bonne grâce. Les uns traînés, les autres freinés. Ils n’entravent ni n’accélèrent sa course. Mais cette course irréversible, elle a comme des à-coups quand éclate brusquement, comme lundi soir, la tectonique de notre temps culturel ou social. Quand éclatent d’un coup l’alpha et l’oméga du monde dans lequel on croyait vivre. Alors il y a cette béance, cet ‘Ouvert’, cette altérité radicale étincelante non encore recouverte, non encore domptée par l’imaginaire instituant de la société. La chute du mur de Berlin, les attentats du 11 septembre sont des événements qui ont été spontanément évoqués au lendemain de l’incendie de Notre-Dame. Ils n’ont pas seulement en commun d’êtres mémorables, de marquer une vie d’homme. Ce sont aussi des moments ou le décor de nos certitudes se déchire, où effroi et espoir se confondent sans mesure, où l’on se sent vivre, dans l’immensité du Temps, pour une fois pas ramené à nos seules dimensions humaines. Lundi soir tout le monde a entendu, pensé ou dit cette phrase : ‘Je ne pensais pas que c’était possible.’ Son corollaire, c’est qu’on ne pensait pas le temps capable, gros de tels bouleversements. Et par là, qu’on ne se savait pas, nous, capables d’y faire face, d’inventer la suite de l’histoire. Le temps est création, surgissement d’altérité, dit Castoriadis. Et nous sommes faits de la même texture que lui. Nous sommes, nous aussi, création et surgissement d’altérité radicalement nouvelle. Nous sommes le fleuve Devenir, nous aussi. L’important n’est pas de savoir si la flèche de Notre-Dame sera en plomb, en kevlar ou en carbone. Ce n’est pas nous qui sommes l’histoire, au point que toute perte comme la toiture de Notre-Dame serait une blessure fatale à notre identité, à nos prétendues ‘racines chrétiennes’ ou que sais-je. C’est l’inverse, c’est l’histoire qui est nous, qui suit nos fluctuations, nos inventions, nos lubies, nos croyances, nos châteaux en Espagne ou nos espoirs. La destruction est féconde dans la mesure où elle nous rend notre destinée, où elle nous force à nous rappeler que c’est nous qui inventons l’histoire. Il nous reste beaucoup de cathédrales à inventer, et l’avenir n’est pas le moindre de nos capitaux. ‘Tant d’aurores n’ont pas encore lui…’

La licorne et l’abîme

En psychologie, on qualifie d’ordalique un comportement à haut risque, motivé par un besoin de jouer avec la mort ou de revitaliser son existence. On parle aussi ‘d’appétence traumatophilique’. Conduire trop vite, prendre des drogues, boire trop, grimper sans filet, combler ses sens jusqu’à l’étourdissement. Vivre dangereusement. Sans prudence. Sans économie. Sans modestie. On pense aux héros de Crash ! de JG Ballard, au film qu’en a tiré Cronenberg. Ou à d’autres héros de la poésie et du rock. All of you tweenty-seveners… que l’on jalouse, que l’on envie, que l’on craint. La vie que l’on risque possède une autre saveur, et l’on s’en aperçoit à chaque crise de sa vie. La vie que l’on brûle s’oppose à la vie que l’on maintient, ou que l’on gère. Dionysos s’oppose à Apollon. Nietzsche à Kant. La psyché sauvage de l’être à la puissance instituante de la société. Car au fond, que nous reste-t-il dans nos sociétés surprotégées ? Ne sommes-nous pas déjà entièrement automatisés, prévus, traités ? Sommes-nous autre chose que des artefacts, des représentants ductiles et fidèles de l’espèce humaine ?

 

Et tout cela pour en venir où, douteux observateur, contestable écrivaillon ? A ceci. Dans une tribune il y a quelques jours, le flamboyant Tory Peter Oborne, écrivain et journaliste, a fait un curieux mea culpa sur le Brexit. Oui, les arguments économiques évoqués par la campagne du Leave étaient faux et spécieux. Oui, la promesse de trade deals mirifiques avec l’UE, la Chine, les Etats-Unis étaient totalement illusoires et sans fondement. Oui, partir maintenant, avec ou sans accord, serait une catastrophe totale, économique, sociale, politique. Mais non, l’Europe, toujours pas, merci, c’est une bureaucratie invalidante, qui prend des décisions à notre place sans être tenue pour responsable. A aucun moment bien sûr, ne propose-t-il d’y participer d’une quelconque manière, ni même de s’en servir. Et que propose-t-il ? Certainement pas une rétractation de l’article 50 ou un second référendum, qui sont des abominations du Labour. Quoi alors ? Une suspension du Brexit. Pour réfléchir. Quel gracieux mouvement de tête de la licorne, un brin butée, un brin évasive, au bord du précipice ! Mais il y a encore autre chose dans le texte : l’évocation mythique de la gloire du Royaume, luttant fièrement contre l’hégémonie des Bourbons, de Napoléon, ou des Nazis. On nous ressert toujours la même image des Spitfire crépitant dans la lumière comme des rédempteurs. Somme toute, l’entière classe politique anglaise voudrait rééditer le fameux discours de Churchill le 5 juin 1940 : ‘ Nous irons jusqu’au bout, nous nous battrons en France, nous nous battrons sur les mers et les océans, nous nous battrons avec toujours plus de confiance ainsi qu’une force grandissante dans les airs, nous défendrons notre île, peu importe ce qu’il en coûtera, nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les terrains de débarquement, nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons dans les collines; nous ne nous rendrons jamais (…)’. Mais sur quoi appuyer de si martiales déclarations, héroïques, sublimes, en temps de paix ? En faisant des ennemis de ses anciens amis, comme Trump à coup de tweets ? On voit qu’il s’y ridiculise, et que la Chine, ce n’est pas un tweet qui l’épeure…

 

Nous approchons maintenant du noir continent ordalique, après avoir patiemment contourné les tortueuses raisons, les nébuleux débats, les récifs de la mauvaise foi. Dès sa conception par l’ineffable David Cameron, vers 2010, le Brexit est un ‘self inflicted wound’, une automutilation avec déjà un raisonnement totalement torturé, foutraque, licornesque en diable : feindre la sortie de l’Europe – en organisant un référendum -, en constater l’échec – victoire présumée du non au dit référendum- pour triompher des Tories eurosceptiques les plus virulents et fabriquer une majorité en réaction. Aujourd’hui encore la désinvolture du pari, la naïveté même du raisonnement laissent pantois. L’ordalie, c’est ici la fabrication volontaire, quoique plus ou moins consciente, d’un danger, d’une épreuve. L’ordalie comme hystérie, ou comme névrose. Une sorte de vaccin au dosage mal maîtrisé, d’automutilation ou de gangrène auto-infligées par des main fébriles et inexpertes, autant de procédés présumés bénins, faciles, et qui se sont évidemment révélés catastrophiques. Fabriquer d’abord l’abîme, pour pouvoir se jeter dedans ensuite. Fabriquer d’abord le danger – ou l’ennemi, ou la pseudo urgence, comme Trump encore – dans l’espoir d’en triompher ensuite, et de se plaire dans ce triomphe. On pense à la formule de Thomas More dans l’Utopie : ‘Que faites-vous donc ? D’abord des voleurs, pour les punir ensuite ?’

 

L’Europe, peut-être que ça voulait dire ça pour eux, les Oborne, Johnson, Rees-Mogg, Davis Davis et autres : l’anti-ordalisme, la sécurité, la gestion prudente, la norme, l’impossibilité d’être héroïque, la grégarité des comportements. L’anti-churchillisme. La licorne se bat pour sa singularité, son insularité, pour son identité de licorne. Mais il y a plus. Elle se bat pour le pur plaisir existentiel de se battre, sans raisons ni justifications. Et ce faisant, elle se bat contre l’essence du projet européen, franco-allemand, qui est de garantir la paix après les guerres. Il y avait quelque chose de poignant, la nuit dernière, pendant les tractations au Conseil Européen à Bruxelles. Theresa May entre, prend place à l’immense table circulaire, nappée de blanc, qui est comme une métaphore du continent en organisme assimilateur, sorte de monstre de civilité et de fadeur. Pendant un bref instant, une heure tout au plus, ils sont à nouveau 28. Merkel l’assimilatrice, la congruente, essaye de détendre May en lui montrant une photo sur son Ipad : les deux femmes sont habillées en bleu Europe. On rigole, un peu jaune. Theresa fait son speech, puis s’en va pendant que les 27 délibèrent pour statuer sur son sort. Elle doit attendre et manger dehors, à l’ambassade. Puis Tusk la rappelle dans la nuit, elle revient, se rassoit, écoute la sentence : elle prend six mois. Les allées et venues, dans et en dehors du cercle illustrent un processus de digestion impossible, d’assimilation impossible. D’appétence traumatophilique aussi, d’échecs en échecs, portée par un indécrottable orgueil, un enthousiasme troublant, une extase ordalique. Dans le cercle, les 27 mangent des coquilles Saint-Jacques et du cabillaud. Hors du cercle, Theresa mange solitairement son agneau et sa treacle tart. Dans le cercle, la chaleur relative du troupeau, contrariée par les coups de menton d’Emmanuel. Hors du cercle, la liberté par-delà les mers… ou la solitude, l’isolement sublime. Dans le cercle, la paix. En dehors, les plaisirs retrouvés de la guerre, fût-ce contre soi-même.

 

Une dernière image. La blanche licorne perchée tout en haut de sa blanche falaise de craie, qui contemple l’élastique mou qu’elle a encore à la patte. Sautera ? Sautera pas ? Son expression est insondable : tête basse, orgueilleuse, humiliée, secrètement satisfaite, éreintée. Et quel étrange sourire !

 

Deal and ordeal

Ça pourrait être une messe évidemment, on pourrait le voir ça. Dans une belle et majestueuse nef, une petite foule d’hommes et de femmes cérémonieux répètent machinalement des mots incompréhensibles, se racontent des histoires abracadabrantesques. Avec Theresa May en maîtresse de cérémonie : prêtresse, mais aussi Crucifiée. Ce serait un rituel avec ses pompes, ses prières, ses obscurités, où l’on célébrerait le Rule Britannia ! comme le royaume de Dieu. Voire… Y-croient-ils seulement ? Est-ce seulement la question ? Dès l’instant qu’ils respecteraient les codes, qu’ils courberaient l’échine à point nommé, qu’ils reprendraient en cœur leurs mantras obsessionnels au bon moment ? Du moment qu’ils feraient tous la même chose en même temps ? – la morale, rappelle Nietzsche dans Aurore, n’est jamais que l’application des mœurs du plus grand nombre-. Eh bien, allons ! Si les bonnes mœurs, ce sont la mauvaise foi, l’aveuglement de visions genre ‘Global Britain’ ou ‘Take back control’ ; si les bonnes mœurs consistent à surjouer, à qui mieux mieux, une fermeté droitière et bornée, bassement populiste et autodestructrice : allons-y, frères et sœurs ! Prions ! Chantons la gloire du Brexit ! Le formidable avantage de la procédure religieuse, c’est qu’elle fait disparaître les raisons sous le tapis. On change de paradigme : il ne s’agit plus démontrer, ni même convaincre ; il suffit de croire, plastronner, ruser, subir, aboyer, huer, louer. Nous sommes revenus aux temps archaïques de la horde originelle, la chambre des communes n’est plus qu’une assemblée sauvage de loups affamés, de gnous blessés. Banksy a opportunément ressorti son tableau de la ‘House of Commons’ peuplée de chimpanzés, et ils ont l’air autrement plus civils que les MPs actuels dans leurs costumes et leurs tailleurs…

Nous avons atteint des rivages enténébrés, archaïques. Murmures machinaux des fidèles (faithfull), bruissements grégaires de panique, de plaisir ou de haine, du troupeau. Sept siècles de monarchie parlementaires n’y peuvent rien, nous voici tout à coup revenus au tropisme primitif. La peur de l’inconnu. De l’étranger. De la mort. La haine du différent. Une sorte d’antique loi de la steppe, avec ses totems et ses tabous, avec son fond pulsionnel, avec sa violence d’avant la conscience. Et il y a une autre dimension encore, qu’on pourrait appeler ‘ordalique’. L’ordalie -ou ‘ordeal’ en anglais, du vieil anglais ordāl, par l’intermédiaire du latin médiéval ordalium qui veut dire jugement de Dieu – peut signifier jugement, supplice. Elle désigne d’une part ‘une certaine forme de procès religieux, qui consistait à soumettre un suspect à une épreuve, douloureuse voire potentiellement mortelle, dont l’issue, théoriquement déterminée par une divinité ou Dieu lui-même, permettait de conclure à la culpabilité ou à l’innocence du dit suspect’. D’autre part, en ethnologie, elle se rapporte à une sorte de duel, dont l’issue, là aussi, est remise entre les mains de Dieu ou des Dieux, ou des Sorts. L’encyclopédie Universalis indique qu’en dernière instance ‘toutes les religions connues laissent au surnaturel le soin de décider du crime et de l’innocence’. On serait tenté de corriger, dans notre cas : le soin de décider tout court. Car arrivés à la toute fin, au bout du bout des processus démocratiques, on ne sait plus et il faut bien s’en remettre au surnaturel, à ce qui nous dépasse et nous domine. Au point où elle en est, Theresa May pourrait tout aussi bien éventrer un poulet et scruter ses entrailles sur la table des Commons. On assiste à ce moment fugitif et fascinant où toute une civilisation vacille et ne tient plus que par un mystérieux ombilic, pour parler comme Freud à propos du rêve, qui la relie à son Ursprung archaïque, à son impensé.

Mais les raisons alors ? Exeunt, les raisons, dans la farce tragi-comique du Brexit. L’observateur désolé en contemple les débris à ses pieds. Il va nous falloir, définitivement, apprendre à chercher à côté des raisons, à rebours d’elles, au travers d’elles. Il va nous falloir aussi chercher résolument à l’intérieur même des raisons, traquer le vide apparent de leur structure intime, démasquer les continents d’antimatière psychique qu’elle cache, les mythes et les terreurs, les pulsions inavouables d’un pays corseté et essoufflé. En frottant ses raisons nous invoquerons à voix basse le génie et l’identité de ce peuple. Et alors, peut-être, peut-être nous saurons enfin ‘pourquoi’.