Rue du Faubourg du Temple (Husserl 1)

L’éléphant tout cubique

Renfrogné

De l’enseigne du Palais des Glaces

La promesse simple, humide, légèrement bombée et brillante

Du trottoir, du ciel, du matin

Le regard extraordinairement lointain

De l’employé du Monoprix qui fume sa cigarette appuyé à la devanture

Les lumières stellaires du supermarché

Et des vibrations ici et là

Ne pas cesser de vouloir

D’aimer

Naïvement, comme à neuf, comme la première fois

Décrire le monde

S’étonner d’être

Un de ces phénomènes.

Virabhadrâsana

Il existe au-dessus d’un immeuble gris et sans âme

Un édiculon du même gris et dont l’âme est peut-être la machinerie qu’il héberge

C’est lui que je regarde

Plus que ses semblables dont les portes de fer battent au vent

Antennes de télévision en déshérence

Vieux morceaux de zinc qui se morfondent face au ciel

Graffitis oubliés, signes des jours meilleurs et des couchers de soleil

Le monde des toits que j’aime depuis l’enfance quand je m’ennuyais à l’école et que je m’échappais

Par les yeux

C’est lui qu’il faut regarder entre tous donc

Pour que l’ouverture se produise ce sentiment de plénitude et d’assise

Ferme sur le sol courbe du monde

Ferme sur la course du monde

J’entends déjà le guru qui gronde : ‘point de visualisation!’

Ce n’est pas de la visualisation me défendrais-je

C’est attraper l’avers du monde

La face qu’on ne voit pas

A moins d’être

Furtivement

Un héros

ZAC des Batignolles

Dans le parc

Depuis l’étrange construction qui enjambe la voie ferrée qui ne mène nulle part

— une sorte de belvédère

On voit bien

Les immeubles neufs qui s’élancent avec une sorte de bonne volonté dans la laideur

Ils sont laids parce qu’ils sont un peu en avance

Ils sont de leur temps et nous pas encore — nous devons apprendre ce qu’est notre temps

Une jeune fille enchaîne les punches sur les gants plats de son entraîneur, gauche, droite ça fait un bruit sourd

Un cadre dans l’informatique entreprend de se suspendre avec des élastiques aux tubulures de fer gris, il va se soumettre à des exercises effrayants

La bonne volonté, énorme, ruisselle sur le monde

Une alarme au loin retentit, la vague musique d’une enceinte portative

Des ouvriers en orange s’agitent

On ne sait pas trop ce qui se passe, beau ou laid ce n’est pas la question

Mais quelle est donc

La question

Les temps ne sont pas accomplis, il ne sont pas jointifs, il y a cette béance, cette ouverture comme une gueule de baleine géante qui nous happe

L’Ouvert, voilà

L’oeil de l’Ouvert de Rilke nous regarde

Et règne sur les choses.

Question

— Ce que vous appelez « imposture », c’est avant tout une capacité à jouer, à incarner un rôle, à prendre une distance, à se rapprocher ou à transgresser les limites pour que les choses deviennent possibles, pour que l’échange puisse se faire, pour que la chimie de la création prenne. Et ce que vous appelez « travail », c’est avant tout une justification, une assurance, un jeu bien défini au sein de limites, une sorte de confort moral un peu poltron.

— Fort bien, et qu’est-ce que tu essaies de nous dire?

Route T10

Du nord au sud, du sud au nord, comme le long d’un invisible fil on use la même vieille route. On s’arrête ici et là, on pousse des portes, on entre dans des hangars, on éprouve des liens fragiles comme des jeunes lianes, on teste, on essaie, on échoue, on essaie encore, on marque les silences, on laisse résonner les sourires et même quelques rires. On n’est jamais trop sûr d’être ce que l’on est ou bien ce que l’on représente, on évolue dans ce flou-là comme dans un halo, une nuée potentiellement glorieuse comme la lueur au-dessus de la Sardaigne, au loin sur la mer. Plane la menace, aussi, de théâtre ou réelle on ne sait. Théâtre et terre d’ombre. Mais petit à petit, à force de venir encore et encore, immer wieder, quelque chose se sédimente, se concrétise, se dépose. Une sorte de spectre apparaît, fait de confiance et d’ancienne méfiance, fait de pudeur et d’éclats brefs, furtifs. On incarne et on se joue, on répand dans le même geste confiance et méfiance, on évolue, on vit, on résiste, on se bat contre un ennemi inexistant, pour une cause qui n’existe pas. On essaie, quitte à échouer mieux. Partout dans l’air gris, dans les reflets métalliques de la mer, dans les yeux attentifs qui regardent et se taisent, apparaissent de minuscules appuis, de dérisoires petits fortins de connu dans l’inconnu. Tout s’apprivoise, même soi-même. Les soirs sont roses, bleus, et noirs. La douceur est celle du silence, la beauté celle de quelque mort qui règne, de quelque indicible tristesse, ou regret. Et toujours on reprend cette même route comme un canal, comme un mantra, comme une piste secrète. On guette d’invisible signes. On attend. On use cette énorme masse d’inconnu à force d’allers et retours. Et ce qu’on collecte, à force de petits mots lâchés comme ça l’air de rien, ou rapportés toujours à demi-mots, comme un ironique écho, c’est un imparfait portrait de soi-même, de soi-même comme un nouvel inconnu. La route T10 cristallise un improbable portrait, une improbable existence en creux. La loyauté fragile éclate partout en rire silencieux, parmi les rochers, au-dessus du maquis et de la mer, comme un animal espiègle et farouche qui vous suit tout en vous fuyant. Une bonne volonté énorme et naïve qui fuit et qui saute comme ce chat sauvage sur la plage de Santa Giulia.

Miami

Ce n’est qu’une fois installé à l’arrière du bateau, un vieux truc en polyester qui avait connu des jours meilleurs, que je me suis enfin senti bien dans cette ville. D’un seul coup, avec la radio assourdie, les bières glacées, le crépuscule rouge et violet qui tombait sur la baie de Key Biscayne, la touffeur, les sirènes hurlant au loin, les pélicans qui passaient à toute vitesse… ils voulaient m’emmener là, ils voulaient me montrer ça avec toute cette bonne volonté américaine un peu fastidieuse, comme leurs sourires — c’est comme s’ils avaient construit toute la ville pour un instant comme ça, les bières, les jeunes qui rient, la musique, les reflets rouges sur la mer et le confettis de petites lumières des tours downtown — et alors, par bouffées, à son corps défendant et en souriant soi-même, on se dit, ah les cons, pourquoi pas, pourquoi pas essayer encore, pourquoi pas, finalement, ici.

(Janvier 2020)

Sans titre

Je marche sur le boulevard de Belleville

Surface brillante, bombée, lisse, brillante, noire

Je marche sur le boulevard de Belleville

Boule de feu, pensées, animalcules gris, chaos à-demi éteint

Je marche sur le boulevard de Belleville

La fille en jupe jaune

Le lent défilement des façades des gens des autobus qui passent

Le pigeon qui se repose là-haut

Je marche sur le boulevard de Belleville…

Diderot, Lettre à Landois, le 29 juin 1756

Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu’il n’y a point et qu’il ne peut y avoir d’êtres libres ; que nous ne sommes que ce qui convient à l’ordre général, à l’organisation, à l’éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement. On ne conçoit non plus qu’un être agisse sans motif, qu’un des bras d’une balance agisse sans l’action d’un poids, et le motif nous est toujours extérieur, étranger, attaché ou par une nature ou par une cause quelconque, qui n’est pas nous. Ce qui nous trompe, c’est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l’habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. Nous avons tant loué, tant repris, nous l’avons été tant de fois, que c’est un préjugé bien vieux que celui de croire que nous et les autres voulons, agissons librement. Mais s’il n’y a point de liberté, il n’y a point d’action qui mérite la louange ou le blâme; il n’y a ni vice ni vertu, rien dont il faille récompenser ou châtier. Qu’est-ce qui distingue donc les hommes ? la bienfaisance et la malfaisance. Le malfaisant est un homme qu’il faut détruire et non punir; la bienfaisance est une bonne fortune, et non une vertu. Mais quoique l’homme bien ou malfaisant ne soit pas libre, l’homme n’en est pas moins un être qu’on modifie; c’est par cette raison qu’il faut détruire le malfaisant sur une place publique. De là les bons effets de l’exemple, des discours, de l’éducation, du plaisir, de la douleur, des grandeurs, de la misère, etc.; de là une sorte de philosophie pleine de commisération, qui attache fortement aux bons, qui n’irrite non plus contre le méchant que contre un ouragan qui nous remplit les yeux de poussière. Il n’y a qu’une sorte de causes, à proprement parler; ce sont les causes physiques. Il n’y a qu’une sorte de nécessité; c’est la même pour tous les êtres, quelque distinction qu’il nous plaise d’établir entre eux, ou qui y soit réellement. Voilà ce qui me réconcilie avec le genre humain; c’est pour cette raison que je vous exhortais à la philanthropie. Adoptez ces principes si vous les trouvez bons, ou montrez-moi qu’ils sont mauvais. Si vous les adoptez, ils vous réconcilieront aussi avec les autres et avec vous-même : vous ne vous saurez ni bon ni mauvais gré d’être ce que vous êtes. Ne rien reprocher aux autres, ne se repentir de rien : voilà les premiers pas vers la sagesse. Ce qui est hors de là est préjugé, fausse philosophie. Si l’on s’impatiente, si l’on jure, si l’on mord la pierre, c’est que dans l’homme le mieux constitué, le plus heureusement modifié, il reste toujours beaucoup d’animal avant que d’être misanthrope : voyez si vous en avez le droit. Au demeurant, voilà votre apologie : la mienne est celle de tous les hommes. Il y a bien de la différence entre se séparer du genre humain et le haïr. Mais pourriez-vous me dire si, parmi tous les hommes, il en est un seul qui vous ait fait la centième partie du mal que vous vous êtes fait à vous-même? Est-ce la malice des hommes qui vous rend triste, inquiet, mélancolique, injurieux, vagabond, moribond ? Pardonnez-moi la question; nous raisonnons et vous connaissez bien ma façon de penser. Si les méchants sont plus entreprenants avec vous qu’avec un autre, et cela à proportion de votre faiblesse et de votre impuissance, c’est la loi générale de la nature; il faut, s’il vous plaît, s’y soumettre : car il y aurait peut-être bien du mal à la changer; et puis ne dirait-on pas que la nature entière conspire contre vous; que le hasard a rassemblé toutes les sortes d’infortunes pour les verser sur votre tête ? Où diable avez-vous pris cet orgueil-là ? Mon cher, vous vous estimez trop, vous vous accordez trop d’importance dans l’univers. Excepté une ou deux personnes, qui vous aiment, qui vous plaignent, qui vous excusent, tout est tranquille autour de vous, et donnez. Avec vos cinq cents livres, où vous êtes et ce que vous êtes, vous êtes mieux que moi avec mes deux mille cinq cents livres où je suis et ce que je suis. (…) Et n’est-il pas vrai que si tous ceux qui sont plus malheureux que vous faisaient autant de vacarme, on ne tiendrait pas dans ce monde ? ce serait un sabbat interminable. Qu’est-ce que vous voulez dire avec tout ce galimatias de pitié qu’on lia point de vous, de mauvais offices qu’on vous rend, de votre perte qu’on veut, d’abîmes qu’on vous creuse, de précipice qui vous entraîne ? Et f…, une bonne fois pour toutes, laissez là vos accusations, ces jérémiades, et rapprochez-vous des hommes dont vous vous plaignez, pour les voir tels qu’ils sont, et arrêtez ce torrent d’invectives et de fiel (…)

Du jour de la Saint-Pierre.

Rue des Abbesses, huit heures

Le tour du serrurier module des bruits stridents

Qui se mêlent harmonieusement au chant du canari jaune que d’abord je n’avais pas vu sur le comptoir

Dans sa cage

Voilà ce qu’il faudrait : n’être d’aucun poids et écrire comme la très fine pointe d’un sismographe à plumes

Jaunes

C’est impossible je sais mais toujours j’essaie

L’écriture ce n’est que cet essai.