‘Ils étaient vaniteux jusqu’à l’invraisemblable, mais ne s’en cachaient pas le moins du monde, comme s’ils voyaient là un devoir. (…) Tous, jusqu’à l’étrange, ils s’enorgueillissaient d’on ne savait quoi. On lisait sur tous les visages qu’ils venaient juste de découvrir une espèce de secret d’une importance toute particulière.’
Catégorie : Journal
Boulevard de l’Espérance
Sous le ciel gris dans ce jardin en ruine, ici à Gagny, en buvant la pálinka, je goûte quelque chose que je suis seul à savoir faire. Au prétexte, disons de construire la chose que les plans représentent, serrés dans leur enveloppe en kraft, de creuser ces trous, de démolir ces murs, d’en ériger d’autres – quel plaisir! – s’établit un bref instant une république, une communauté, une camaraderie. Des barrières tombent, hier avec les Sardes, aujourd’hui avec les Roumains et les Moldaves, et après-demain avec qui voudra jouer. L’espace de la relation, je ne sais pas l’appeler autrement, l’espace qui commence où les préjugés s’arrêtent. L’espace du possible, du futur, du projet, l’espace où s’imagine soi, individu, pris dans quelque chose de collectif et reconnu, estimé dedans. On peut appeler ça la civilisation ou la société, ou la culture si on veut. Mais tout commence avec ce béton qu’on coule et cette pálinka qu’on boit. Le plaisir anticipé, c’est ça. C’est peut-être le seul moyen de nous accomplir, il faut interagir, se mêler. Même Zarathoustra finit par le faire, après dix ans sur sa montagne ‘à jouir de son esprit et de sa solitude’.
Poneygram
Au cimetière marin, ce sentiment est revenu.
Soleil au zénith, mer scintillante, allées désertes
Marcher lentement, regarder les noms sur les murs qui sont des noms que je connais, maintenant
— Attendre
Ces circonvolutions sont miennes, allées, placettes, venelles
Quelque chose se dépose ici
On marche et on médite sans but
Choses et homme sous le soleil
Érosion de la matière et du temps
Hommes sages qui attendent
Et ce prodigieux sentiment d’être soi
Face à la mer
Terminal C
Je l’aime. C’est le mien comme la cabine n°2 du ‘Gelria’ était à Cendrars. J’aime la fortuité de ses tôles, j’aime l’équanimité tranquille de ses néons. J’aime les mouvements circonspects et contrits des voyageurs dans cette pseudo-nef, et j’aime certains yeux au-dessus des masques. J’aime les machines, beaucoup, qui calmement accomplissent leur programme, qui se répandent en bips et en pings et en diodes luminescentes. J’aime tous les signaux qui luisent et qui irradient dans le néant, les panneaux, les écriteaux et les écrans. J’aime leur nature vibratile, élusive, ambivalente : un coup on les comprend, un coup on les voit. J’aime la nature inquiète du monde qui traverse le hall comme un jaguar invisible.
Le miroir
On voudrait comprendre mais il n’y a rien à comprendre. On voudrait une histoire et il n’y en a pas. Rien que des fragments obsessionnels qui tournent en boucle, des souvenirs, des fantasmes, des troubles. On voudrait être pris en charge et on nous tend un miroir. La vie de l’âme, qui est finalement toujours la même, dans un corps et un décor qui change, avec les autres qui passent devant soi comme dans une rivière, avec un rôle et des responsabilités qui changent. L’âme immarcescible face au tapis roulant de la vie. L’enfance, la mère, la nuque de la mère qui attend assise sur la barrière en fumant une cigarette. Une fois, mille fois. La psyché rembobine la scène, la même lampe tombe de la table de jardin, toujours, la même nuque tend son énigme. Pas de divertissement mais un miroir. Tarkovski a fait une vingtaine de versions au montage, a renoncé puis a trouvé, avant de se déclarer libéré de ses obsessions d’enfance. Présence magnétique du père qui lit ses poèmes. La mère qui court dans l’énorme imprimerie soviétique pour rattraper une erreur imaginaire. Rire de soi après et pleurer sous la douche. La grange brûle, la lampe tombe, l’existence brûle, on tâtonne dans les miroirs.
Solaris (retour)
L’océan de Solaris scanne les âmes qui flottent au-dessus de lui dans la station spatiale. Ou peut-être ce sont elles qui émettent vers lui des encéphalogrammes, des signaux, des pings dans le noir, des désirs, des rêves. Et la réponse, le cadeau est terrible : Solaris donne ce qu’on désire et ce qu’on redoute le plus. Pour Kelvin, c’est Khari, sa femme morte dix ans plus tôt, suicidée. Mais ce n’est pas vraiment elle, ni vraiment ‘ça’. C’est la projection, le désir, le fantasme de Khari par Kelvin. Les plans de Kelvin en train de dormir sont effrayants parce qu’on sent la mécanique de l’inconscient en train de vrombir, les désirs, passagers clandestins des rêves, qui volent, qui cavalent à l’encontre de la conscience. ‘Ce n’est pas un problème de folie — la mystérieuse pathologie qui frappe les occupants de la station —, c’est un problème de conscience’, dit le Dr Guibarian avant de disparaître. Chacun a le sien – Wunscherfüllung -, à lui destiné, adapté, dans sa cellule spatiale. Tous lui envient celui de Kelvin : l’amour. Tout explose tout de suite, toute vraissemblance, toute finalité, toute logique, toute cause. Il n’y a plus de pourquoi à cette mission et tous luttent pour se parler encore, pour se considérer encore les uns les autres, pour faire société — car plus rien n’a d’intérêt que ce que l’océan a mis sous leurs yeux. Les ondes de la psyché assouvies, les désirs qui rencontrent leur réalisation sans frein dans cette étrange matière visqueuse, fluide, omnipotente, plastique, sans limite.
– Et toi, tu te connais ?, demande la copie de Khari.
– Comme tout être humain, murmure Kelvin devant le miroir.
Le sujet du film, en gigogne dans cette science-fiction métaphysique, dans cette interrogation philosophique sur l’humain, le sujet du film finalement c’est l’amour. Couchés sur le lit dans la capsule spatiale, Khari et Kelvin constatent qu’ils s’aiment, peu importe l’étrangeté de la situation. Peut-on aimer un ectoplasme, un fantasme, le résultat d’une projection, la matérialisation d’un souvenir? Il faut croire que oui. Plus troublant, est-ce que cet ectoplasme, cet assemblage de neutrinos qui ne peut ni dormir ni mourir, peut aimer aussi? Eh oui. C’est la Prisonnière de Proust, et c’est aussi Blade Runner avec Rachel et Deckard. L’objet de l’amour souffre de cette projection et vit par elle. Si l’amour disparaît, elle défonce la porte, elle meurt, elle revit, elle devient une altérité, elle devient une conscience, elle renvoie sa projection à Kelvin qui devient objet, ectoplasme à tour, fantasme, désir. On n’aime que ce qu’on peut perdre, dit Kelvin.
La séquence où Khari, dans la bibliothèque, se perd dans la contemplation du tableau de Brueghel en fumant une cigarette, les chasseurs dans la neige avec le prélude en fa mineur de Bach… A-t-on jamais vu un plus beau film? Ich ruf zu dir, Herr Jesu christ… chante le Lied… L’humanité, ça s’acquiert, ça se mimique, ça se copie et ça s’éprouve. C’est cette artificialité, c’est cette synthèse qui émane de nous, cette alphabétisation chimique d’un mystère, cet appel, ce code. Nous ne cherchons pas du tout de nouveaux mondes et la science, ce sont des fadaises, constate Snaut un peu amer dans son costume déchiré. Nous cherchons l’autre et nous cherchons nous-mêmes.
Au 104
L’ironie des situations. Dans l’ancien bâtiment des pompes funèbres municipales, devenu centre d’art, j’attends pour la vaccination du Covid. Merveilleuse versatilité des halles industrielles du dix-neuvième siècle, on peut tout y faire avec style. Sous les verrières rénovées de la halle, donc, voici l’alignement de cubicles gris qui forment, par leur savante disposition, quelque chose comme un camp de baraquements. Travées, places, numérotation, formulaires : tout de suite s’instaure un sens. L’administration s’exprime toujours de la même manière dans l’espace, quand elle s’y met vraiment. Eh bien, il semble que nous y sommes, les mailles du tamis, réglées au minimum, ratissent. L’amusant est que le centre d’art est aussi ouvert, moyennant la production du passe sanitaire. On attend dans une clairière entre les cubes gris, un long moment assis dans un carré de gens qui s’observent mi-goguenards, mi-terrifiés comme dans la scène du cachot de l’Armée des Ombres. Puis on penètre dans une cabine, subit un court interrogatoire, et enfin la piqûre. Ensuite on continue dans le process, qui s’insère merveilleusement dans le plan du 104, passerelles, coursives, demi-niveaux, merveille qui est finalement le plan des pompes funèbres elles-mêmes. Fluidité du process qui atteint son optimum quand les individus (volontaires, infirmières, médecins) s’oublient eux-même pour devenir le grand corps qui s’échauffe et fonctionne, la machine. On glisse d’un demi-niveau à l’autre comme les cochons de l’abattoir de Chicago décrits par Siegfried Giedon dans la Mécanisation au Pouvoir. L’efficace s’atteint, s’accomplit, les fiches se remplissent, les QR Codes fleurissent et glissent silencieusement dans la nuit électronique. Assis sur leur chaise de plastique noir, dans l’Attente, les vaccinés se recroquevillent sur leur portable, tout au plus fanfaronnent-ils au téléphone. Ça y est, ânnonent-ils. La société, ce n’est pas que ce vague sentiment ressenti l’autre jour à Stockholm, cet édredon d’or pâle sur lequel il faisait bon prendre place, nonchalamment, comme par inadvertance, cet ordre vaste et souple qui passait entre les nuages, cette évidence au fond des yeux clairs. C’est aussi, et avant tout, ce moment où les individus s’abolissent et deviennent une abstraction. Ce moment où un ordre apparaît. Dans les chiottes du 104, on voyait des individus hagards, tous surpris de lui appartenir, à cet ordre. Certains appelaient leur mère, pressentant un malentendu, un quiproquo, une erreur factuelle dans les petits caractères du contrat, dans les circonvolutions du QR code. Ils titubaient sur les rampes de ciment, bientôt ils allaient se reprendre et sortir plus droits du hangar, avec peut-être un petit rictus aux lèvres. Marqués, enregistrés. Dieu! Quel mécompte! C’était donc ça? Cette appartenance? Cette soumission? Cette condition? C’était donc ça, frères humains? Impavides, les néons rouges frémissaient dans la pénombre du chemin du retour.
Djurgården
A Stockholm, on évolue dans un espace ouvert, eau, ciel, ville, parcs et forêt, or pâle de l’atmosphère. La fin de l’été est fluide, fraîche, tranquille. Le soleil est oblique et pâle et il a son pesant d’ombres bleues. Le soleil est la tristesse et la joie, un sentiment impossible à définir. Ici, on est pris en charge par les amis qui nous aiguillent, nous aident sans nous toucher, comme par induction. Sourires, silences. Le terrible, l’hiver n’est pas pour demain mais il approche. Chacun contient les autres, chacun se conduit avec cette bonne volonté sous-jacente, cette certitude des yeux clairs. Que cachent-ils? L’architecture, par exemple (Liljevalchs Konsthall) n’est pas essentiellement différente mais la teneur des rapports humains l’est. On sent ici une sorte de Grand Etre qui serait la société. Est-ce au détriment de l’individu? Peut-être, mais à lui, tout lui sera rendu au centuple simplement en marchant dans la forêt, en nageant dans un lac, sous le ciel. Il y a quelque chose de précieux qui vit ici, dans un demi-sourire inexprimé. Quelque chose de minéral, végétal, mutique et vivant. Une essence. Cela intrigue le néophyte, l’urbain fatigué des combats, le midlifer. On aimerait comprendre. On aimerait rester. On se prend à rêver, comme à la fin des voyages, la vie qu’on pourrait avoir, l’identité qu’on pourrait avoir, ici. Sur la baie de Djurgård…
Skitjärn (Dalarna 12)
Un instant sur le ponton
Capter les rayons obliques du soleil
Tous les rayons possibles entre deux nuages
Nager entre deux couches d’eau l’une froide l’autre très froide où règnent les algues et les nénuphars
Sentir la différence
Jouir non pas du moment mais de l’instant
D’où vient ce sentiment de perte irréparable cette douleur
C’est la vie sans doute
C’est l’envers de notre capacité à être heureux
Depuis dix jours je me sens comme une aiguille qui oscille parmi les troncs pâles des bouleaux
Demain Uppsala et puis Stockholm, Runmarö
Here I come, Tranströmer
Sans titre (Dalarna 1)
En revenant de Sundborn
On glisse dans la pâleur d’argent des troncs au bord de la route
Voitures qui paraissent immobiles, phares allumés
Capot bleu gris du ciel sur les lacs
Fumée incertaine de l’existence
Blés couchés dans la fin de l’été




