Dans le ciel gris
L’architecture oubliée
La ligne indécise
-la langue perdue, comme dit Vanja.
Dans le ciel gris
L’architecture oubliée
La ligne indécise
-la langue perdue, comme dit Vanja.
Nager dans l’eau noire
Entre les nénuphars
Attachés aux profondeurs par un long pédoncule
Les cris des enfants vrillaient
Le silence.
tu reprends ton souffle
sur le ponton
entre les roseaux
obliques
–
après le sauna et le coucher de soleil
tu nages encore dans l’infini des ridules
roses violettes bleues
seul
–
ce n’est pas toi-même que tu atteins c’est
tout ce qui existe.
Le gardien avait cru le reconnaître. Il tendit tout de même son passeport et s’avança dans le bâtiment sombre, dédale de pièces grises et marron, de vestiaires verts. On croyait toujours le reconnaître, et particulièrement dans les clubs de sport. On croyait toujours l’avoir déjà vu, ou bien il rappelait quelqu’un d’autre – cet autre qui venait de partir, qui avait laissé sa raquette ou bien qui avait eu l’indélicatesse de réserver sans venir. Il en riait, et ses amis avec lui, mais quelque chose le tracassait là-dedans. Pas tellement d’avoir un physique ou un nom ordinaire. Plutôt d’être mal défini, flou, théorique, réductible à d’autres, à l’autre qui fuyait comme une silhouette kafkaïenne là-bas, tournant le coin du couloir derrière le carrelage marron. Une région, plutôt qu’un être. Un nuage de points. Une probabilité. Une zone de croisements divers, une certaine consistance de hasard. Un rôle, une abstraction certainement mais définis par qui, écrits par qui? Ça le tracassait, tandis qu’il grimpait l’escalier branlant à travers les entrailles de béton.
Les laborieux – dont je fais partie – accèdent laborieusement à des satisfactions inconnues des gens brillants. Et inversement, les brillants planent dans leur monde de brillants. Mais quelle est la meilleure satisfaction? La plus satisfaisante? La plus personnelle? Laquelle apporte le plus de paix? Laquelle répond le mieux, le plus provisoirement-longtemps, à la question lancinante? Même sans considérations morales, ces questions sont assommantes. Laborieuses. Was musst du tun, um du selbst zu sein?
—
Notes pour les fins lettrés, 1946
« L’art doit naître du matériau et de l’outil et doit garder la trace de l’outil et de la lutte de l’outil avec le matériau. L’homme doit parler mais l’outil aussi et le matériau aussi. »
—
« L’art doit naître du matériau. La spiritualité doit naître du matériau. »
—
« A la loyale. Tout doit être bien apparent et pas dissimulé ou déguisé. »
—
« Chasseur d’occasions. (…) Combien la recherche et la rencontre de ces accidents favorables sont passionnantes: quel jeu plein de surprises et d’attrait pour le peintre!
Il ne s’agit plus alors d’utiliser des couleurs dociles, et dont on sait d’avance l’effet que fera leur assemblage, mais bien de manier des matières magiques, qui paraissent avoir leur volonté propre, et tellement plus de pouvoir que n’en ont les intentions concertées de l’artiste! Il emploie là des auxiliaires dont les forces sont bien supérieures aux siennes, comme un qui manierait la foudre. Les pinceaux sont comme enchantés : ils font des merveilles. Sur un sujet, disons un visage humain, un portrait, à un certain degré de l’élaboration de cette peinture, je passe grossièrement, par-dessus un polychromage préalable, un pinceau chargé d’une couleur imprévue — du noir, par exemple, ou du vert, ou n’importe quoi : et voici un miracle qui se produit, une opération magique! cette couleur rapidement et sommairement barbouillée, se lie avec bonheur aux couleurs qu’elle recouvre, tout en les laissant par endroits transparaître imperceptiblement, de sorte qu’il se forme des dégradés et des voisinages de tons si fins, si subtils, qu’aucun propos délibéré n’aurait pu les concevoir, ni en tout cas les exécuter. »
—
« Fuir tous les modes mécaniques et impersonnels. »
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« De la boue seulement suffit, rien qu’une seule boue monochrome, s’il s’agit seulement de peindre, et non colorier des foulards. »
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« Il n’y a pas de choses laides. »
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L’art brut, 1947
« Définir une chose – or déjà l’isoler – c’est l’abîmer beaucoup. »
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Honneur aux valeurs sauvages, janvier 1951
« (…) je crois que la folie est une valeur très féconde, très utile, très précieuse. »
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Le lambris de Clément, septembre 1963
« Clément d’autre part affectionne le secret; il aime à ressentir que son ouvrage est sa propriété inviolable, imprenable; inutilisable pour qui n’en détient les secrètes clefs. On conçoit aisément qu’une œuvre de cette espèce devienne pour son auteur (et c’est sans doute aucun la fonction qu’il attendait d’elle au long des deux années entières qu’il employa patiemment à l’exécuter) son personnel jardin, son palais, son univers où toutes choses enfin lui sont soumises et dont il est seul maître; et on conçoit de même qu’il ne comblera ce désir que par le moyen d’en défendre soigneusement à tout venant l’entrée. »
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Empreintes, avril 1957
« J’aime à proclamer que mon art est une entreprise de réhabilitation des valeurs décriées. »
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Lettre à Gaston Chaissac, 28 août 1950
« Vive toutes choses qui ignorent leur nom! »
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*L’écume des roches, Lithographie, 1959
„Und wo ist denn der Geist geblieben?“, fragte er immer wieder. Und so ging er weiter, stieß gegen all die unsichtbaren Mauern und gewann so seine Welle – seine Bewegung.
des raisons économiques tu disais
des raisons
quelles raisons
des oraisons
tu n’a jamais cherché à savoir
en toi cliquètent les mécanismes
rutilants
étincelants
tu croyais que ça c’était toi
mais c’était juste le ça en toi.
tu marches dans la rue
impression de chute
ce n’est pas ce que tu croyais
–
tu marches dans la rue
impression de chute
comme une bombe
ce n’est pas ce que tu croyais
–
tu marches dans la rue
impression de chute
collés au mur avec leurs laptops
au soleil
ce n’est pas ce que tu croyais
–
tu marches dans la rue
impression de chute
au fond tu t’en fous un peu
tu n’es pas ce que tu croyais.
Son visage c’est l’Allemagne, les ciels et la plaine allemande, cette tristesse et cette beauté incommensurable. Cette fatalité. Je l’ai toujours vu incarner des anti-héroïnes. Terroriste repentie (Il faut tuer Birgit Haas, 1981). Mère célibataire dans un aéroport (Alice in den Städten, 1974). Femme d’un malade incurable (Der amerikanische Freund, 1977). Compagne d’errance et de vieilles histoires allemandes tout aussi incurables (Falsche Bewegung, 1975 – Im Lauf der Zeit, 1976). Elle est l’espoir fou d’une douceur, de l’amour – et aussi l’impossibilité de cet espoir. Dans ces imperméables pas très beaux, dans ces centres-villes des années 1970-80, dans toute cette modernité livide de l’Allemagne d’après-guerre, dans ces petites voitures rouges ou oranges, à côté de ces hommes inquiets, de ces enfants pâles, sourire comme l’aube de l’aube sur une plage du Nord. Lisa Kreuzer. Après la tragédie, après la perte de foi, après que les masques sont tombés, ce pâle sourire, ce visage comme un paysage, cette foi, qui n’est plus que pour la foi elle-même, cette promesse et en même temps ce détachement noble de tous ces rôles, de tout ce fatras, cette agitation. La fumée du cigare de Brecht qui monte dans le ciel allemand, le ciel dépeuplé. « Alles ist
gefälscht », dit-elle, sur un lit, dans un hôtel, à côté d’une lampe orange pas vraiment très
belle, à côté d’un type lui-même assez faux. Terreur de découvrir la fausseté de tout, dit
Nietzsche. Sa grandeur, c’est de se tenir dans ces temps sans grandeur, dans le mépris des
mécanismes, des institutions. C’est d’enchanter ces temps sans enchantement. C’est une avocate de notre cause maudite. Un espoir.
—
Bertolt Brecht, Tagebuch, Epistel, 1922
–
Einer kann herkommen aus Ulm und mich abschlachten.
Dann erbleicht in der Luft ein Tag
Das Zittern einiger Grashalme, das ich vor Zeiten bemerkte
Kommt nun endlich zum Stillstand.
Ein toter Mensch, der mit mir befreundet war
Hat keinen mehr, der weiß, wie er aussah.
Mein Tabakrauch
Der inzwischen durch Milliarden Himmel gestiegen ist
Verliert seinen Gottesglauben
Und
Steigt weiter.
–