Bremerhaven

L’enfance. Les dunes. Le port. Le phare rouge et blanc. La Waddenmeer, la mer des brumes. Les chantiers navals. Les lancements des transatlantiques. Les chantiers dans la ville. La forge grand-maternelle à Lünebourg. L’architecte Hoffmeyer. La fille de l’architecte, Änne. L’austérité de sa famille, l’accueil d’une autre. Des mondes fantastiques qui s’entr’ouvrent, des lointains qui se dessinent. Mais aussi, la brasserie familiale, l’industrie, la construction, le dessin. Le mouvement. (Die Bewegung). Le Jahrhundertwende, le tournant du siècle. L’énergie. Il a dû se passer quelque chose, un déclic, un éveil. Qu’est-ce qu’une enfance réussie? Qu’est-ce qu’une vie réussie? La question est mal posée. Quelle est ton appartenance au monde, ta Weltanschauung? Comment ressens-tu la marée et le vent, les rayons du soleil qui parviennent jusqu’à toi, voyageant à travers l’éther? Comment perçois-tu cette agitation humaine, cet ordre de la société, ce corps qu’il constitue? Comment comprends-tu le jeu de l’un dans l’autre, de l’autre dans l’un? Comment peux-tu saisir ce tout (das Ganze) à partir de l’Un que tu es? Nous sommes faits de la même matière que le monde, dit Rilke.

Perception. Compréhension – par le biais d’une faculté personnelle, d’une sensibilité (Sinnligkeit), d’un ‘sens à part’ (médium, sourcier, chaman) de quelque chose qui ‘est là’, comme un phénomène vivant. Capacité à capter les flux qui passent, visibles ou invisibles, passés ou présents (die Lücke, à Kassel. Le glacier primordial, l’Ursprungtal par-delà toutes les destructions, à Berlin. Le relief originel, à Prague), naturels ou culturels. Expertise, ou création, ou expression – ‘depuis’ cette faculté, ce sens, ce réglage perceptif. Et possibilité, par le biais de l’architecture qui se fait à son tour médium, de le faire éprouver (Erfahrung) à l’individu, à la société. A l’autonome et à l’hétéronome, comme il dit. Ce n’est donc pas une ‘vision’ du monde, ni une ‘conception’, ni une thèse, une théorie. C’est la perception de ce qu’il appelle le ‘Spiel das Leben‘, ou ‘l‘organhaft‘, ou le ‘Stadtlandschaft‘, parce qu’il faut bien appeler les choses, mais lui il est dedans, ça existe vraiment pour lui et il rapporte, donne à vivre, recrée, rend accessible l’expérience. Perception ce serait, dans la création – ‘dévoiler / révéler / donner forme (Gestalt) à des forces latentes. Ce qui s’opposerait, dans la création toujours, à la conception – je reprends toujours Mies van der Rohe à titre d’exemple, la Neue Nationalgalerie avec ses trames, ses sous-trames, sa perfection géométrique, son abstraction, son état monadique, idéel, fermé. Ce sont deux créations fondamentalement différentes.

Ce n’est pas une addition positive au monde. C’est le monde. Avec ses ‘branchies phénoménologiques’, Scharoun saisit l’insaisissable. Et il résiste à cette injonction de la ‘männliche Gedanken*’ (la pensée masculine), de la violence de la pensée technique, de l’abstraction, de l’extractivisme, de ce qu’Heidegger appelle l’Arraisonnement (das Gestell). Créer c’est révéler ce qui est, et non pas faire irruption avec sa psyché aveugle dans le monde.

* »L’ère de la raison (Zeitalter der Vernunft), (…) engendre le Moi, la pensée masculine (männlichen Gedanken), qui nie l’irrationnel et le remplace par une chaîne de déductions logiques (eine Kette von Beweisschlüssen). In Berlin plant – Erster Bericht », discours du 5 septembre 1946.

Darmstadt

Qu’est-ce que l’espace? C’est la vie, c’est l’organique. C’est une expérience (Erfahrung, mais aussi Erlebnis) qui ne se sépare pas de notre conscience, ni de nos sens (Kant*). Ce n’est pas seulement ce qui nous contient, ni ce dans quoi nous nous mouvons. C’est ce qui construit ce que nous sommes, comme conscience, comme individu, membre d’une société, comme être vivant, appartenant au cosmos. L’espace, c’est un apprentissage, et le lieu de cet apprentissage, dans l’univers de Scharoun, c’est l’architecture, c’est l’école.

La beauté du projet de la Volksschule de Darmstadt, c’est qu’il est fait du point de vue de l’enfant, pas depuis une considération pédagogique, ni depuis une spéculation morale sur ce qu’est, ou devrait être un enfant. Ce qui pose l’hypothèse intéressante que Scharoun est un enfant. Darmstadt, c’est un projet manifeste, c’est aussi un long texte en lien avec la pensée de l’époque (1951), en particulier avec les Darmstätter  Gespräche, cycle de conférences qui s’est tenu au même moment, parmi lesquelles figure le célèbre Bâtir Habiter Penser de Martin Heidegger. Darmstadt c’est, enfin, une des premières applications du Stadtlandschaft, pensée développée par Scharoun à partir de 1945 et qui veut dire bien plus que « paysage urbain » : c’est une refondation, sur les ruines de la guerre, c’est une nouvelle spatialité affranchie des dogmes, c’est une nouvelle société organique, fondée sur l’amitié et sur l’oeuvre, c’est une écologie, fondée sur l’appartenance de tout être et de toute chose au vivant, à la vie (das Leben).

Trois groupes d’âges, A, B et C. 6 à 9 ans, 9 à 12 ans, 12 à 14 ans. A chaque groupe correspond un ‘domaine secret’ (geheimer Bezirk) qui se referme sur ses spécificités, ses joies, ses privilèges, ses devoirs et son royaume. Au premier, la chaleur du nid, du groupe qui spontanément se forme, de la caverne. Au second, la découverte du travail, de la discipline, des sciences et des arts, de l’autonomie. Au troisième, la découverte du Moi, de l’intériorité, de l’esprit (Geist).

Grandir, c’est parcourir le temps, thématique centrale de l’école, d’un âge à l’autre – et aussi l’espace, d’un domaine secret à l’autre, où l’espace grandit avec vous, accompagne la croissance physique et intellectuelle. Mais c’est aussi passer d’un domaine fermé, qui celui de son âge propre, à un domaine ouvert (offener Bezirk), où se trouvent les professeurs, et la société des autres. Et, reliant ces domaines, une circulation – qu’on devrait plutôt appeler artère ou fleuve, toute métaphore de la conduction et du transport du vivant -, s’étend et s’écoule sous le nom de ‘Weg der Begegnung‘, chemin de la rencontre. Cet espace, et celui des domaines secrets, s’ouvre selon les âges et avec toute une série de subtilités, sur le dehors, la Nature, le Cosmos. Fenêtres, fenêtres de toit, halles intermédiares, cours intérieures protégées, cours, jardin, plan d’eau, ouvrent progressivement la jeune âme à l’étendue de l’Ouvert, du Cosmos.

A mesure que cette petite âme, animula vagula blandula, évolue, parcourt, saute, découvre, apprend, se révèle le corps de l’espace, et la sensation d’y appartenir. Ses replis, ses profondeurs, ses opacités, sa respiration – sont aussi les nôtres. Et le médiateur de cet apprentissage réciproque, c’est l’architecture, son déploiement dans le temps et dans l’espace qui peu à peu, révèle, dévoile, libère. Ce qui se joue là, c’est tout le déploiement, ou le dépliement de l’Être. Psyché et société. Caché/Secret et Ouvert/Cosmos. Construction concomittante du Moi et du Toi, du Nous face au monde, dans le monde. Invention, dans l’espace et dans la vie toujours, de la société (Gemeinschaft, Zusammenheit).

L’architecture, c’est ce déploiement dans la durée qui apprend le monde et la société. C’est cette expérience, cette aventure, cette découverte de ce qui advient.

*« L’espace n’est pas un concept empirique, qui aurait été abstrait d’expériences extérieures. Car pour que certaines 

sensations soient rapportées à quelque chose d’extérieur à moi […] la représentation de l’espace doit être déjà posée comme fondement. » (Kant, Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale, §2)

Cité Jandelle

J’aime les tennis dissimulés comme J.G. Ballard aimait les piscines désertes et vides face au ciel, sous les étoiles. J’aime les vieux centres sportifs décatis des années soixante-dix avec des gardiens acariâtres et moroses à l’intérieur, dans une sorte de cabine vitrée. J’aime quand le court est environné de bâtiment de toutes parts, quand il est l’ultime pièce d’un assemblage cahotiques d’époques et de structures. J’aime être environné de centaines de fenêtres, dont certaines reflètent le soleil qui se lève, et dont aucune ne prête attention au bruit de nos balles hésitantes. J’aime la furieuse république des grilles en tout genre, correctives malhabiles de l’architecture qui ne perturbe pas plus le commerce des oiseaux, pigeons, mouettes, corneilles, moineaux – « le vent passait à travers les barreaux« . J’aime que toute cette cosmogonie organique s’ignore tout en se répondant – j’aime la composition. J’aime le vieillissement tragique de l’architecture qui littéralement fend le temps : c’est aussi le nôtre. J’aime le rêve, le fantasme d’un tennis oublié dans une anfractuosité du temps et de l’espace – j’aime le parfum de ruine qui menace tout être et toute chose. J’aime le fantasme des lignes tracées, ici blanches sur fond de plastique bleu, qui prétendent à la civilisation, qui prétendent à l’existence, qui prétendent à la signification. J’aime leur intentionnalité muette, pour ainsi dire impuissante dans sa prétention, face au mystère des choses.

Forever young

A la réception de l’hôtel, les filles ne savaient pas où était la clé. Nous la cherchâmes en riant, en fouillant derrière le bar. Puis l’ascenseur, le miroir – pourquoi a-t-on toujours l’impression que c’est un autre qui regarde? Au 6ème, décrocher l’échelle, la coincer sur la tringle, monter sous l’oeil intrigué des femmes de chambres philippines, des chariots de draps blancs passent tandis que je m’élève, que je me hisse sur le toit. Ensuite se rétablir, la petite plate-forme en caillebottis, le portillon, les marches, le toit, le ciel. La machine est là qui ronronne, tout semble normal. Tout ce que nous avons planifié et dessiné semble jouer son rôle. Je fais les photos, ne pas glisser sur le zinc, la ville se déploie, il fait bon. Pourquoi toujours un autre? Un instant plus tard, je redescends, remercie les demoiselles, un oeil sur les étranges clients qui végétent dans le lobby, parmi les plantes, plantes eux-mêmes. A la vitrine de la librairie Vendredi, ces deux titres : Michel Foucault, Il faut défendre la société ; Felix Guattari, Lignes de fuite, Pour un autre monde des possibles. Enfin, par pure nostalgie je me dirige vers le café d’Arlette au coin du boulevard. Combien de cafés d’angoisse et de bières de libération y avons-nous consommés! Arlette n’est plus là depuis longtemps, et le cirque Médrano non plus. « Pigalle est mort », avait-elle dit le dernier soir, avec l’accordéon. Tout de même, je m’accroche au zinc, commande ma bière et mon sandwich. Des ombres flottent. A la radio, Forever Young.

The brutalist

On y va en traînant, en affûtant dans le vide, déjà, ses récriminations. Avocat de ses préjugés, dit Nietzsche. On y va parce qu’on a confiance dans la personne qui demande, et, déjà cette rouerie : « tu vois, j’y suis allé ». Le film est trop long. L’entracte est ridicule. Le générique est overreferenced. L’architecture, on veut toujours lui régler son compte, on veut toujours la mettre dans une boîte, on veut toujours dire qu’on connaît. Qu’est-ce qu’on en connaît, nous autres, les chiens? Des expériences, des frustrations, des erreurs, des lueurs. Et de l’autre côté, parfois, souvent, des fous, des maniaques, c’est vrai. « Vous êtes toujours à vous plaindre » dit avec malice la petite voix, là-bas, là-haut, sur la montagne.

Mais alors? On s’agace, mais il y a des choses justes. Balayer à la fin. Être le dernier à y croire. Parler du haut d’une certitude qu’on n’a pas (la peur), mais qu’en fait, on a. Qu’on « emprunte ». Le moment de vertige et de délice qu’est la grosse commande de hasard. Ce chemin tortueux de la séduction qu’on emprunte. Et ça marche, le pire. Le transfert. Les rencontres qui sont comme des boules d’énergie qui vous propulsent, vous catapultent. L’aventure. La solitude? J’entends encore la petite voix. Eh bien, oui, la solitude.

Mais encore? Le malaise dans la culture, de Freud. L’holocauste comme culture, d’Imre Kertész. This bloody minimalism… Qu’y-a-t-il dedans? Quelle violence? Quels crimes? Quelles composantes? Une chaîne de certitudes, dit Scharoun (eine Kette von Beweisschlüssen). Qu’est-ce qu’on ne nous a pas dit, qu’on ne nous a pas raconté? Est-ce l’ultime séduction du mal? Sommes-nous des agents, des docteurs Faust, gesticulants, vieillissants, sur les chantiers? The hard core of beauty, dit le film. Les montagnes de Carrare, grands dieux j’y ai été aussi, mais sans le client. Elles sont belles, mais terrifiantes, noires, evil. Nous aurions dû nous méfier davantage.

L’Eden maléfique

MEPHISTOPHELES* :
In diesem Sinne kannst du’s wagen.
Verbinde dich ; du sollst, in diesen Tagen,
Mit Freuden meine Künste sehn,
Ich gebe dir, was noch kein Mensch gesehn.


FAUST :
Was willst du armer Teufel geben ?
Ward eines Menschen Geist, in seinem hohen Streben,
Von deinesgleichen je gefaßt ?
Doch hast du Speise, die nicht sättigt, hast
Du rotes Gold, das ohne Rast,
Quecksilber gleich, dir in der Hand zerrinnt,
Ein Spiel, bei dem man nie gewinnt,
Ein Mädchen, das an meiner Brust
Mit Äugeln schon dem Nachbar sich verbindet,
Der Ehre schöne Götterlust,
Die, wie ein Meteor, verschwindet ?
Zeig mir die Frucht, die fault, eh man sie bricht,
Und Bäume, die sich täglich neu begrünen !

GOETHE, Faust, Studierzimmer.

Des paysages superbes, des architectures parfaites, des femmes d’une beauté
confondante. Une île idéale, sertie dans des brumes délicates. Une promesse. Et
ces mots que l’on nous susurre, fluides, clairs, synthétiques, brillants, éminemment sympathiques. Une pensée soyeuse. Une pensée qui est toujours d’accord avec nous et qui nous trouve formidable en tout. Une pensée dont on est le héros, c’est-à-dire, le client. Un avers sans revers. Tout est brillant en fait. Tout est dans une surface lisse, souple, agréable, dont les moindres délinéaments ont une expression organique, sincère, vitale, saine. Tout est engineered, créé, conçu, codé. Tout est prometteur, désirable et même baisable. Mais que veut dire encore artificiel ? Ne le sommes-nous pas depuis toujours ? Ne sommes-nous pas un monstrueux artefact ? Faux, tout est faux, terreur de découvrir la fausseté de tout, dit Nietzsche. Se réveiller en pleine nuit et découvrir que tout est faux. La psyché a crû monstrueusement, comme un ordinateur malade, comme une pensée ordinatrice névrotique, et produit un monde qui nous mange. C’est notre travers funeste de produire cette synthèse, cette image. La pensée a fui la cage du crâne et déferle, renverse, remplace. On ne comprend pas ce qui est arrivé à la réalité.
Dormir ? Comment dormir ?

MÉPHISTOPHÉLÈS* :
Dans un tel esprit tu peux te hasarder : engage-toi ; tu verras ces jours-ci tout ce que
mon art peut procurer de plaisir ; je te donnerai ce qu’aucun homme n’a pu même
encore entrevoir.

FAUST :
Et qu’as-tu à donner, pauvre démon ? L’esprit d’un homme en ses hautes inspirations
fut-il jamais conçu par tes pareils ? Tu n’as que des aliments qui ne rassasient pas ; de
l’or pâle, qui sans cesse s’écoule des mains comme le vif argent ; un jeu auquel on ne
gagne jamais ; une fille qui jusque dans mes bras fait les yeux doux à mon voisin ;
l’honneur, belle divinité qui s’évanouit comme un météore. Fais-moi voir un fruit qui
ne pourrisse pas avant de tomber, et des arbres qui tous les jours se couvrent d’une
verdure nouvelle.

Gottfried Keller, « Paysage forestier avec chênes », 1855

Jean-Luc Lagarce, Du luxe et de l’impuissance

« Une société, une cité, une civilisation qui renonce à sa part d’imprévu, à sa marge, à ses atermoiements, à ses hésitations, à sa désinvolture, qui ne renonce jamais, ne serait-ce qu’un instant, à produire sans réfléchir, une société qui ne sourit plus, ne serait-ce qu’à peine, malgré le malheur et le désarroi, de ses propres inquiétudes et de ses solitudes, cette société-là est une société qui se contente d’elle-même, qui se livre toute entière à la contemplation morbide et orgueilleuse de sa propre image, à la contemplation immobile de sa mensongère propre image. Elle nie ses erreurs, sa laideur et ses échecs, elle se les cache, elle se croit belle et parfaite, elle se ment. Et désormais avare et mesquine, la tête vide, les économies d’imagination faites, elle
disparaît et s’engloutit, elle détruit la part de l’autre, qu’elle le refuse ou l’admette, elle se noie et se réduit à son propre souvenir, l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Elle est fière et triste, nourrie de son illusion, elle croit à son rayonnement, sans suite et sans descendance, sans future histoire et sans esprit. Elle est magnifique, elle le croit puisqu’elle le dit et reste seule à l’entendre. Elle est morte. »

A&E, suite

14

Petite Ceinture

un couple marche entre les rails, sur les ballasts

elle en manteau lui en blouson de cuir

silhouettes minuscules dans la ville énorme

de loin en loin ils s’arrêtent – tournés l’un vers l’autre, pour discuter un point –

comme un train.

15

– L’aventure et l’ennui, c’est la même chose…

– Ça ne peut pas être la même chose?

– Si. Quand j’attends sous la pluie, c’est l’ennui – mais c’est presque tout de suite l’aventure, ce qui surgit…

– D’accord, mais l’aventure alors?

– Eh bien, c’est pareil. Au coeur de l’action la plus violente, de l’émotion la plus forte il y a comme un soupir, un havre, une distance. C’est l’ennui.

16

sur les chapeaux des dentistes

les motifs

qui se voulaient joyeux

17

rue de Belleville

bitume

vent d’ouest

un oiseau boit

à une flaque d’eau

18

rue de Belleville

l’identité est une plaisanterie

un vieil homme sort de chez lui

cheveux de neige

frissonne un instant

cligne des yeux

– comme surpris

d’être lui.

19

boulevards de ceinture

c’est l’aube à vélo et

dans une cuvette de brouillard

le panneau de publicité émet le cri

d’une bête blessée.

20

se propulsant sur une trottinette une dame a dit ceci (rue Francoeur)

réchauffer

une pizza

pour cinq filles

sages

– au même moment le soleil se couchait.

21

rue des deux ponts

après une brève concertation

une fraction de seconde en vérité

deux souris traversent le trottoir et s’engouffrent dans un soupirail

flèches grises.

Camus, Carnets, III

*

Personne ne mérite d’être aimé – personne à la mesure de ce don sans mesure. Celui qui le reçoit découvre alors l’injustice.

*

26 octobre 1954

Le contraire de la réaction ce n’est pas la révolution, mais la création. Le monde est sans cesse en état de réaction il est donc sans cesse en danger de révolution. Ce qui définit le progrès, s’il en est un, c’est que sans trêve des créateurs de tous ordres trouvent les formes qui triomphent de l’esprit de réaction et d’inertie, sans que la révolution soit nécessaire. Quand ces créateurs ne se trouvent plus, la révolution est inévitable.

*

10 décembre 1954

Ce n’est pas la mélancolie des choses ruinées qui serre le cœur, mais l’amour désespéré de ce qui éternellement dure dans l’éternelle jeunesse, l’amour de l’avenir.

*

Le Premier Homme. « Et pensant à tout ce qu’il avait fait sans le vouloir vraiment, que d’autres avaient voulu ou plus simplement parce que d’autres avaient fait ainsi dans des circonstances assez semblables, tout cela dont l’accumulation pourtant avait fini par faire une vie, celle qu’il partageait avec tous les hommes qui pour finir meurent de n’avoir pas su vivre ce qu’ils voulaient réellement vivre. »

*

« Il voulait être banal, sortait, dansait, avait les conversations et les goûts de tout le monde. Mais il intimidait tout le monde. Sur son seul air on lui supposait une pensée et des préoccupations qu’il n’avait pas ou qu’il avait sans accepter de les mettre au premier plan. »

*

L’Aventure et l’Ennui

9.

je me souviens

il y a des années

j’arpentais Paris avec un peintre nommé Papillon

d’un chantier l’autre dans la camionnette blanche

et un soir – n’en pouvant plus – il a fini par me demander

mais enfin

pourquoi

es-tu

toujours si triste?

10.

mercredi soir

en avance pour mon rendez-vous

j’attends sous un auvent

il pleut comme dans le Grand Sommeil

il pleut comme toujours

l’Aventure et l’Ennui

11.

vaguement poétiques

et peu destinés à l’exactitude

nous allions…

12.

Riquet

oiseaux d’hiver

espoir clignotant

13.

Romainville

je marche délice

dans le gris

la ville – Scharoun