Du sens des contraires, 2

Le motif du choix des coffrets

‘N’oublions pas que les motifs d’une certaine espèce, les substitutions par un contraire totalement contradictoire n’opposent pas de difficulté sérieuse au travail d’interprétation analytique. (…) dans la vie psychique, il existe des motifs qui appellent leur substitution par leur contraire du fait de ce qu’on nomme formation réactionnelle, et nous pouvons justement chercher le fruit de notre travail dans la mise au jour de tels motifs cachés.’

Brexit 1 : Angstpferd*

Brexit, cheval fou. Cheval d’angoisse et de fantasmes, fantasque grand véhicule emporté bave aux lèvres vers… vers quoi déjà? Une impérieuse nécessité se joue ici, c’est très sérieux, mais on ne peut pas la dire. Enfin, si on peut la dire, mais avec les mots et l’excuse de la rationalité : et on sait qu’ils ne l’épuisent absolument pas. Pas même, il ne l’effleurent. Pourquoi? C’est un peu comme demander aux Achéens pourquoi il faut aller combattre les Troyens. Ou aux gens de Chartres pourquoi il faut reconstruire une cathédrale. Parce que. Pour que les temps s’accomplissent. On ne sait pas, mais ce n’est pas de savoir le problème. Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons? Impératif catégorique? Universel veut qu’Albion soit île, forteresse, royaume, centre et étalon de toute chose. Mais finalement, nous autres français voulons la même chose, fantasmons tout pareil. Pour parler comme Malraux, c’est une cérémonie sacrée qui ne connaît pas ce qu’elle sacre. Une cérémonie d’impossibilité. Il faut que l’accord soit impossible, il faut que le traité n’aille jamais, il faut que les ministres puissent démissionner avec fracas, il faut des Rees-Mogg arrogants et des Boris Jonhsson candidement perfides, il faut Theresa May en victime expiatoire ou en grande prêtresse du bal de l’impossible. Pourquoi, ah! pourquoi, pourquoi demandez-vous encore? Parce que. Parce qu’il faut la névrose, le maëlstrom convulsif, centripète, destructeur et créateur, Eros et Thanatos s’aggripant entre plaisir et mort. Shakespeare, que j’aimerais tellement lire maintenant, et tous les elfes et les lutins, et les ‘gentle spirits of the air’, doivent bien rentrer quelque part. Il faut exister, voilà. Il faut s’arracher au néant en flirtant démesurément avec lui. Il faut se faire peur et s’offrir une crise sublime, existentielle, narcissique : mais qui sommes-nous, à la fin? Il faut trépigner comme un sale gamin d’Eton ou de Manchester, avec le maximum de mauvaise foi et de surenchère disponibles, et de regards en coin. Avec, oui peut-être l’EU comme parent oedipien que l’on adore détester, que l’on tue en secret pour exister, même en défilant avec un drapeau bleu et or dans les rues de Londres. Cette pile nucléaire névrotique, ce coeur tourbillonnant en fusion dévorant chaque minute des tombereaux d’arguments et de contre-arguments, ce réjouissant nonsense qui dégouline de partout et qu’on prétend abhorer, corseter… mais c’est nous enfin, disent-ils. Nous, nous, nous, c’est-à-dire, pas eux, pas Bruxelles ni Paris ni Hambourg ni New-York: nous. C’est complétement archaïque, antique, primal comme cri. Ce n’est pas le Leave ou le Remain qui comptent, c’est la crise. C’est l’intensité et la qualité de la crise qui compte. Ce que je trouve absolument fascinant, c’est qu’on est par un hasard de l’histoire en mesure de voir ce qu’il y a sous le capot, dans la psyché d’un peuple. On voit son énergie pure, folle, irrationnelle et pulsionnelle qui bout là devant nous. Peut-être que les anglais ont pensé la même chose de la Révolution Française de 1789. Un volcan n’a pas de raisons après tout, ni de causes ni d’arguments: il fait éruption, c’est tout. Le Brexit, oeuvre commune finalement, oeuvre collective, cheval fou de fantasy sur lequel on monte pour qu’il nous transporte, nous emmène, nous dise qui nous sommes. Quelle fierté alors!

*après un court échange d’idées avec @gabriel_marot que j’aimerais bien continuer…

Du sens des contraires, 1

Interprétation du rêve, VI, C

‘Le comportement du rêve à l’égard de la catégorie de l’opposition et de la contradiction est extrêmement frappant. Celle-ci est tout simplement négligée. Le ‘non’ semble, pour le rêve, ne pas exister. Avec une prédilection particulière, les oppositions sont contractées en une unité ou représentées par un élément unique. Mieux, le rêve prend également la liberté de représenter n’importe quel élément par le désir de son opposé, de sorte qu’au premier abord, on ne sait d’aucun élément admettant un contraire s’il est contenu dans les pensées du rêve de manière positive ou négative.’

Marie Bonaparte dans ‘La libre Autriche’, cahier 1, Paris 1940

J’ai vu l’arrivée des hordes hitlériennes à Vienne. J’ai vu les agents de la Gestapo dans la vieille maison de la Berggasse. J’ai vu comment l’Institut et le département d’édition psychanalytique ont été fermés et comment les livres, les beaux livres, qui les peuplaient, ont été jetés au pilon. J’ai même vu Freud partir en exil avec sa famille, dans sa quatre-vingt deuxième année, vers la libre Angleterre et il mourut à peine une année plus tard, finalement vaincu par l’atroce maladie qu’il avait supportée avec une héroïque résignation. En de telles heures, alors que le monde est soumis à une épreuve de force, il est consolant de pouvoir diriger ses pensées vers le grand exemple d’une telle vie… La pensée s’élève au-dessus des conflits humains et les dépasse comme les sommets enneigés dominent parfois la zone tourmentée des nuages. Le vent chasse les nuages, les sommets restent.

Perdus

C’est vrai, Anna, que les hommes sont perdus. Parce que les femmes, maintenant, se trouvent? Peut-être, mais il n’y a pas que ça. Parce qu’il y a confusion des genres? Aussi. Parce qu’ils ne servent plus à rien – où le pensent? On ne sait. Mais finalement, peu importe, ce n’est pas si désagréable que ça d’être perdu! Cela permet de s’arpenter. Considérer le corps qui nous est prêté. Aller dans ses propres coulisses. Regarder tout différemment : les machineries du corps social, comme le promeneur (perdu) des murailles de Samaris ; les séductions et leurs tromperies ; les alouettes et les miroirs. Pasolini : ‘ ce n’est que seul, égaré, muet, à pied, que je parviens à reconnaître les choses.’

L’avenir d’une illusion, III

‘Dès lors que l’homme en cours de croissance remarque qu’il est voué à rester toujours un enfant, qu’il ne peut se passer de protection contre des surpuissances étrangères, il confère à celles-ci les traits de la figure paternelle, il se crée des dieux dont il a peur, qu’il cherche à se gagner et auxquels il transfère néanmoins le soin de sa protection.’

L’avenir d’une illusion, II, 1927

‘Comment [l’homme] se met-il en disposition de défense contre les surpuissances de la nature, du destin, qui le menacent lui comme tous les autres? La culture le décharge de cette opération, elle y pourvoit de la même manière pour tous ; il est d’ailleurs remarquable qu’à peu près toutes les cultures fassent de même en ce domaine. Elle ne connaît guère de trève dans l’exécution de sa tâche, qui est de défendre l’homme contre la nature, elle la poursuit seulement par d’autres moyens. La tâche est ici multiple ; le sentiment de soi de l’être humain, gravement menacé, réclame le réconfort ; le monde et la vie doivent être débarrassés de leurs effrois ; en outre, le désir de savoir des hommes, qui à vrai dire est impulsé par un intérêt pratique des plus forts, veut obtenir une réponse.’

Dora, épilogue

‘Que sont les transferts? Ce sont des rééditions, des reproductions d’impulsions et de fantasmes qui sont réveillés par le progrès de l’analyse et qui se caractérisent par la substitution du médecin à une personne antérieure. Autrement dit, toute une série d’expériences psychiques antérieures reprennent vie non pas comme des éléments du passé, mais comme une relation actuelle avec la personne du médecin.’

Gray City 1

Ville grise, ville grise,

Il suffit d’un échafaudage posé de travers dans l’air gris du lointain, un lundi

Et nous dansons, dans l’instant oublieux des gouffres

Ville grise, sur tes étagères tes drames et les miens, qu’importe

Nous sommes détours, aventures grises, demi-promesses

Nous sommes musique, fourmillement de petits signes

Et toutes les villes sont les nôtres: dans leur destin nous sommes embarqués.