Rue de Bellevue, Paris, dix-neuvième arrondissement, entre chien et loup. Haut dans le ciel passent deux mouettes qui émettent de curieux cris de canard – elles et un avion sont les derniers éclairés par le soleil couchant. Tout est comme suspendu, en attente, c’est la grande suspension du dimanche soir, comme un silence prolongé en musique. A gauche les gros immeubles prismatiques de Dubuisson, la place des Fêtes et son ordre chaotique, gris-blanc, fade, avorté. A droite, la Mouzaïa roidie contre la pente, résistante, encore là contre toute attente. Tout attend. Les rampes de parking calculées par des ingénieurs qui n’écoutaient pas leurs scrupules forment des orbes allanguies, des figures suppliant qu’on les prenne en photo avec leurs beaux néons brillants. On ne prend pas la photo. Une dame en manteau, foulard, attend figée devant une maison, un bouquet de glaïeuls à la main. Une fillette attend sur sa trottinette qui file, vers le lundi, vers l’école peut-être. Un type passe une cigarette à un autre dans un geste arrêté, figé comme par l’éruption du Vésuve. Tout est rose, bleu gris, gris plomb. Tout est d’une grâce et d’une ellipse infinies, c’est la politesse exquise et le pardon du dimanche soir. Une salle de sport. Un campus de cinéma, neuf, blanc, brillant, bon marché. Un service funéraire de la Ville de Paris désaffecté, drôle de chose -qu’est-ce qu’il y a après? Un Liedl. On ne pense pas vraiment. Il y a la fameuse légère tristesse du dimanche soir, mais ce soir elle est synonyme du bonheur d’être en vie. Dans le sac les légumes pour la soupe du dimanche soir, dans la tête les pensées de ce poème qui tournoient encore un peu avant de s’assembler, en émettant de curieux cris, comme des canards, dans la lumière du soir.
Auteur : jeanphilippedore
Post-fiction
Une lumière artificielle, iridescente, irradiée. Un climat louche, tiède, anormal, inquiétant. Une lumière et un climat de science-fiction, comme dans les livres de JG Ballard, de Philip K. Dick, d’Orwell. La lumière d’une fiction où l’humanité aurait atteint une sorte de stase, de conduite automatique, flottant dans un nouvel liquide amniotique qui est peut-être cette étrange poussière d’or, cet été indien interminable, cet automne dont on ne sait plus quoi penser. La lumière de la littérature que je n’arrive pas à écrire, mais qui est finalement inutile, puisque je la vis.
RER A
Je regarde mes compatriotes du pays de l’ombre
Au devant d’eux ils projetent
Un combat englouti, une mesure étroite
– comme un halo qu’ensuite ils déchirent
De leurs cornes invisibles
Les ombles
Nous promenions nos monstres entourés de ouate
Nous étions les champions de l’évitement, les chantres des profondeurs
Pilotes aux yeux démesurés
Nous instrumentions des routes mystérieuses
Sans titre
Tandis que nous nous épuisons
A écranter nos psychés les unes sur les autres
Comme des dents de chiens
Le monde est là, goguenard
– mais pour qui donc luisent ces si douces lumières, au crépuscule?
Rothko
Dans l’ancienne usine électrique
Il allait dans la radiance sourde, dans la vibration lumineuse et sombre
Il allait dans un champ coloré ouvert
Vers le haut
Alors qu’elle répondait à mes questions
Peu à peu se dévoilaient
La grandeur et la beauté de son âme
Moteur
Toujours et en tout lieu, on entend maintenant le vrombissement sourd d’un moteur. Une sorte de « hmmm » ou de « rrrrr » toujours discrètement logé là. Nous y sommes parfaitement habitués, acclimatés même, – et j’en connais que le silence angoisse. Nos ingénieurs calculent calmement les hertz ou les décibels admissibles. Mais, quel crime nous avons commis! Nous avons exporté le vrombissement intérieur de nos cerveaux.
Pourquoi
Me frappe que « demi-dieu » soit clairement laudatif, alors que « demi-déesse », non. Aurions-nous un problème de genre, – là aussi?
Très vite
Derrière la porte vitrée du jardin
Une femme se maquille avant de sortir
C’est comme une pantomime de reflets
Et pendant ce temps
Le monde aussi se prépare

