Perdus

C’est vrai, Anna, que les hommes sont perdus. Parce que les femmes, maintenant, se trouvent? Peut-être, mais il n’y a pas que ça. Parce qu’il y a confusion des genres? Aussi. Parce qu’ils ne servent plus à rien – où le pensent? On ne sait. Mais finalement, peu importe, ce n’est pas si désagréable que ça d’être perdu! Cela permet de s’arpenter. Considérer le corps qui nous est prêté. Aller dans ses propres coulisses. Regarder tout différemment : les machineries du corps social, comme le promeneur (perdu) des murailles de Samaris ; les séductions et leurs tromperies ; les alouettes et les miroirs. Pasolini : ‘ ce n’est que seul, égaré, muet, à pied, que je parviens à reconnaître les choses.’

L’avenir d’une illusion, III

‘Dès lors que l’homme en cours de croissance remarque qu’il est voué à rester toujours un enfant, qu’il ne peut se passer de protection contre des surpuissances étrangères, il confère à celles-ci les traits de la figure paternelle, il se crée des dieux dont il a peur, qu’il cherche à se gagner et auxquels il transfère néanmoins le soin de sa protection.’

L’avenir d’une illusion, II, 1927

‘Comment [l’homme] se met-il en disposition de défense contre les surpuissances de la nature, du destin, qui le menacent lui comme tous les autres? La culture le décharge de cette opération, elle y pourvoit de la même manière pour tous ; il est d’ailleurs remarquable qu’à peu près toutes les cultures fassent de même en ce domaine. Elle ne connaît guère de trève dans l’exécution de sa tâche, qui est de défendre l’homme contre la nature, elle la poursuit seulement par d’autres moyens. La tâche est ici multiple ; le sentiment de soi de l’être humain, gravement menacé, réclame le réconfort ; le monde et la vie doivent être débarrassés de leurs effrois ; en outre, le désir de savoir des hommes, qui à vrai dire est impulsé par un intérêt pratique des plus forts, veut obtenir une réponse.’

Dora, épilogue

‘Que sont les transferts? Ce sont des rééditions, des reproductions d’impulsions et de fantasmes qui sont réveillés par le progrès de l’analyse et qui se caractérisent par la substitution du médecin à une personne antérieure. Autrement dit, toute une série d’expériences psychiques antérieures reprennent vie non pas comme des éléments du passé, mais comme une relation actuelle avec la personne du médecin.’

Gray City 1

Ville grise, ville grise,

Il suffit d’un échafaudage posé de travers dans l’air gris du lointain, un lundi

Et nous dansons, dans l’instant oublieux des gouffres

Ville grise, sur tes étagères tes drames et les miens, qu’importe

Nous sommes détours, aventures grises, demi-promesses

Nous sommes musique, fourmillement de petits signes

Et toutes les villes sont les nôtres: dans leur destin nous sommes embarqués.

Dora, II, 1905

« Quand je me suis fixé la tâche de porter à la lumière ce que les hommes cachent, non pas en utilisant le moyen coercitif de l’hypnose, mais à l’aide de ce qu’ils disent et montrent, je considérais cette entreprise comme beaucoup plus difficile qu’elle ne l’est en réalité. Qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre se convainc rapidement que les mortels ne peuvent cacher aucun secret. Celui dont les lèvres se taisent babille avec le bout de ses doigts. Tous les pores de sa peau transpirent la trahison. C’est pourquoi la tâche qui consiste à rendre conscient ce qui se cache aux tréfonds de l’âme est tout à fait réalisable. »

Dans le fleuve Devenir

« Il faut que la société se fabrique et se dise pour pouvoir fabriquer et dire. » Castoriadis, L’institution imaginaire de la société.

Le couple hétérosexuel, pilier prétendu de la civilisation, condition de toute morale et garant de la continuité de l’espèce humaine… La différentation des sexes, la répartition des rôles et des forces, des attributs et des privilèges… La justification historique, morale, religieuse, scientifique, légale de cet état de fait… Tout le monde voit, non? Est-il vraiment besoin de développer tous ces guillemets? Fabrication que tout cela évidemment. Fabrication historique, civilisationnelle si l’on veut. Signification imaginaire, pour Castoriadis. « Erreur -un temps- nécessaire », pour Nietzsche, en parlant de la religion. Mais là, rendus où nous sommes, nous devons à nouveau nous fabriquer et nous dire. Nous devons à nouveau nous fabriquer et nous dire, pour pouvoir à nouveau fabriquer et dire la société, la civilisation. Parce que l’ancrage dans l’état de fait actuel, androcentré, que d’aucuns voudraient immuable, naturel, légitime, seul possible, est rétrograde et nous freine. Le dû à la société pour qu’elle fonctionne, pour qu’elle nous entraîne et nous inspire, ce n’est plus de jouer à être ces hommes-là, ces femmes-là. Il n’y a nulle angoisse à avoir, nulle féminité ou nulle virilité perdues à regretter. Nous devenons. Nous sommes du fleuve du devenir, du fleuve de la ‘futurition’ pour parler comme Jankélévitch dans ‘La Nostalgie’. Nous aurons beau planter nos griffes dans la glaise de la rive, nous aurons beau construire des barrages géants en béton armé à la mesure de nos peurs, de nos fantasmes: rien n’y fait, nous glissons. Nous aurons beau user toutes les plaquetttes de frein du conservatisme, nous glisserons nonobstant, nous verrons ce que nous ne voulons ou n’osons pas voir.

Un décor de questions

Face à une question épineuse, le premier réflexe est toujours de chercher à qui demander son avis. Alors on fait mentalement le tour des amis, des aimants, des ex. Mais personne ne convient vraiment bien sûr, parce que c’est à soi-même qu’on pose la question, finalement. Je pense que c’est pour cela qu’on se met à écrire – pour cesser de s’adresser à quelqu’un en particulier, écrit Muray dans son journal. On s’en remet à l’indétermination, ou plutôt à l’impersonnalisation de l’écriture pour qu’elle nous sorte de là. On expulse son problème vers un extérieur salvateur, impersonnel par la magie du langage, on recrache sa boulette de contrition comme une vieille chouette.