Par la fenêtre, 1

En face de moi, de l’autre côté du carrefour, légèrement sur la droite, à, disons, quarante mètres et un étage en dessous, un homme. Un homme seul dans un appartement ressemblant au mien, quoi que plus grand, plus chic, dans un immeuble Art Déco. Un homme seul qui évolue dans son appartement, — et l’on présume que sa solitude n’est que conjoncturelle, accidentelle, très probablement due au confinement. On sent que cet homme n’a pas l’habitude d’être seul, ces mouvements n’ont pas la fluidité, l’assurance que procurent une longue habitude. On pressent une épouse et des enfants en Bretagne, et lui retenu à la ville dans un scénario bourgeois, urbain, rassurant de classicisme. Un scénario, d’avant. Voire… L’homme a l’air jeune, et un autre scénario voudrait tout aussi bien qu’il n’habite pas chez lui, qu’on lui ait prêté l’appartement, les ‘Bretons’ étant de la famille ou des amis proches. Cela expliquerait la raideur, les gestes empruntés, la politesse excessive à l’égard d’objets ou de meubles qui ne sont pas les siens, la distance amusée et respectueuse face à un luxe qui lui est d’ordinaire étranger. A cette distance précisément, ni trop près ni trop loin, on voit les gens sans les scruter, on les aperçoit sans vraiment les distinguer, ce sont des silhouettes, des personnages en quête d’auteur, comme dans la pièce de Pirandello. Et ce qui frappe chez ce distant voisin, cet alter ego un peu brumeux, c’est sa distinction. Pas sa distinction en tant qu’individu (chemise bleue, cheveux bruns, mince, une sorte de moue dédaigneuse, presque outrageusement habillé pour lire un lire, comme ça sur son canapé, un samedi matin de confinement), sa distinction en tant que quidam, silhouette, homo sapiens, Mensch. Je veux dire, les précautions incroyables du genre humain vis-à-vis d’un extérieur tout théorique. L’élégance, pourrait-on dire, ou plus pauvrement, les manières, mais ce n’est pas ça. Cette chemise, cette coupe de cheveux, cette tenue du corps dans le volume de vide de l’appartement, cette évolution fluide du squelette (frame), des muscles dans l’atmosphère confinée, c’est la résistance au néant, c’est plus que ‘la vie’, c’est la civilisation, c’est la culture. C’est quelque chose qui se trace sur fond de vide, qui s’emporte sur fond de vide et cela requiert de l’énergie, de l’atavisme, de la ruse et de l’entraînement. Qu’est-ce qui fascine le narrateur, dans le Côté de Guermantes, quand le soir à Doncières il distingue ‘des hommes et des femmes amphibies, se réadaptant chaque soir à vivre dans un autre élément que le jour’ et qui nagent dans la lumière de leur appartement ? L’opacité de nos rites, l’insondable complexité de nos apparences qui nous fait prendre, à une certaine distance, nos contemporains pour une espèce mystérieuse, inconnue.

 

Il faut, continuellement, présenter quelque chose face à l’énigme du monde. Il nous faut, à chaque instant, une forme contre laquelle celle-ci puisse glisser, heurter au besoin et se faisant, nous définir. Il nous faut une forme– ce que la brume de la conscience et de ses arrières-mondes n’ont que rarement, ce que la pensée n’a que rarement, par flashes. Il nous faut une forme contre la rumeur du monde, contre le white noise du monde. Un visage, pourrait-on dire. La forme d’un corps. Mais au-delà, ce que cette chemise, ce col, cette légère moue, ce que l’angle de ce livre présenté au soleil disent, c’est la certitude absolue de l’individu d’être dans un ensemble, d’appartenir à un ensemble. En me comportant comme ceci ou comme cela, je présuppose l’existence et le comportement de tous les hommes, j’esquisse une morale, dit Sartre. En reconnaissant à la société ses pouvoirs sur ma psyché, mon égo, dit Castoriadis, en admettant et en accueillant sa puissance de projection sur moi – d’où ce comportement policé, dressé – je récupère la possibilité d’évoluer moi aussi dans les représentations, dans les significations imaginaires sociales, d’interagir avec elles. Je suis toujours et en tout lieu porté, projeté, étayé sur ces représentions qui me donnent contenance et apparence, chez moi ou dans le désert de Gobi. J’appartiens. I belong. Castoriadis, dans ‘L’institution imaginaire de la société’, cite la définition de l’ensemble donnée par le mathématicien Georg Cantor : ‘Un ensemble est une collection en un tout d’objets définis et distincts de notre intuition et de notre pensée’. Cet ensemble fondamental, naïf, indémontrable, qui rend interchangeable le mien et le nôtre, que l’on happe par la fenêtre ouverte autant qu’on le projette, — cette chaude continuité de l’être ensemble, de l’être dans un ensemble depuis l’enfance –… la voilà, notre armure. La voilà, notre économie de filaments cognitifs et affectifs lancés à travers l’espace et le temps, notre mycélium. Nous nageons là-dedans comme les aristocrates de Proust nagent dans la ‘grasse liqueur’ de la lumière de leur appartement. Nous n’y prêtons pas plus attention qu’à l’air que nous respirons ou à l’eau dans laquelle nous nageons, pour la raison que des milliers de génération ont tissé cette toile avant nous et pour nous. Et nous flottons replets dans cette nonchalance, du canapé à la cuisine.

Sans titre

Autre volatile, ce corbeau — ou bien est-ce une corneille? — qui a pris, lui de jour, possession du carrefour. Il volète d’une corniche à l’autre, d’un lampadaire à une caméra de vidéosurveillance, d’un platane bourgeonnant aux maigres plantations de mon balcon, savane miniature d’herbes carbonisées. Indifférent, presque goguenard, il vaque comme sorti d’une fable de la Fontaine. ‘Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés’, mais pour lui, ça va, merci. Le carrefour, qui est ma section de monde, mon éprouvette et mon ouvroir — j’avais un temps projeté de créer ‘les éditions du carrefour’, projet mort-né —, vit de sa nouvelle vie de dimanche artificiel, de demi-deuil, de semi-congé. Un faux rythme s’installe, un nomos propre à cette crise qui n’est, en apparence, qu’attente, ennui, chômage, inaction. Quelques ouvriers du gaz fourbissent vaguement un trottoir, tracent des chiffres à la bombe fluorescente, un, deux, quatre, six, percent un peu, disquent un chouïa, puis tiennent un bref conciliabule sous leur casque et derrière leur masque. On verra ça lundi, concluent-ils. Exeunt.

Tel un croisiériste ennuyé, je traîne au bastingage, c’est-à-dire au balcon. La chambre est confortable, la vue est belle, mais l’angoisse sourd de cette lumière filtrée, de ce soleil poudreux qui depuis une semaine préside à notre infortune. Des citoyens masqués émergent de loin en loin de la bouche du métro Botzaris, constituant, sur fond des graciles arches de fonte de Guimard, une scène de carnaval étrange : becs d’oiseaux haletants derrière leurs valves de plastique, regards inquiets. Le navire, ou le vaisseau de l’appartement, de l’immeuble, de la ville n’est pas tout à fait à l’arrêt ; experts en immobilité nous sommes capables désormais de sentir la rotation de la Terre, sa course parmi les astres, indifférente à notre destin comme ce corbeau qui ricane. Notre erre est faible, quoi que non nulle. Nous avançons, nous devenons, nous nous maintenons avec une forme de dignité qui est consubstantielle à l’espèce humaine. Nous aussi, nous sommes immémoriaux, entêtés, stupides, implacables – comme le virus. Nous aussi, nous avons la puissance nucléaire du vivant. Nous aussi, nous sommes ce magma sourd qui continûment s’écoule, ce phénomène étrange qui continûment emprunte à l’absurde, au néant, à la mort, au non-sens pour continuer d’exister.

Sans titre (la nuit)

Toutes les nuits, la chouette chante dans le parc. Elle trace une nuit à l’intérieur de la nuit, derrière le pointillé des grilles. Elle chasse. Elle commande à cette nuit. Elle gouverne nos rêves, qui peu à peu, changent : ils s’imprègnent du dehors, ils nous transportent hors de notre bulle, hors du dôme réglementaire qui nous est désormais attribué. Mais peut-être avons-nous accès à un autre dehors, un au-delà du décor qui s’effondre autour de nous, un nouvel espace ouvert par les hululements de l’animal. De jour, nous sommes dans le dôme d’un kilomètre de rayon, dont nous sommes le centre, à l’arrêt ou à tourner en rond. Nous sommes dans notre espace personnel que nous monitorons scrupuleusement comme des laborantins obéissants et inquiets, nous surveillons bien tous les paramètres, un œil sur tous les capteurs, sur toutes les diodes. Des autres, nous n’avons plus que l’image rassurante sur l’écran, à travers le miroir, dans les enregistrements qui traversent la nuit. Nous pratiquons la distanciation sociale, les gestes barrière, comme disent les autorités, comme de nouvelles vertus. Nous régressons à nous, nous nous retirons en nos mers intérieures. Nous passons en mode réserve dans notre vol de nuit. Nous arpentons l’arrière-cuisine en scrutant les rayons. D’un dôme à l’autre passent des signaux faibles, assourdis, anesthésiés, écrêtés de toute violence, ébarbés de toute aspérité. Ne passent qu’une inquiétude polie, filtrée, un enjouement d’acteur, une sollicitude délayée. La vraie question est de savoir comment nous allons revenir de cet état, si nous allons en revenir tout à fait. Qu’aurons-nous vu et appris entretemps ?

 

Le dôme, c’est l’amnios primitif, le fluide nutritif, numérique qui en continu nous alimente, si correctement dosé et filtré, un sédatif dont nous n’avons plus conscience. Il s’écoule en nous, et le ressouvenir qu’il remplace des sensations plus vraies, un rapport plus direct aux choses, lentement s’efface. A chaque dôme une âme ‘qui construit un monde entièrement formé des matériaux de sa propre conscience’, dit JG Ballard dans la nouvelle ‘Motel Architecture’. ‘A chaque âme appartient un autre monde’, dit Nietzche dans Zarathoustra, Le convalescent ; et ‘pour chaque âme chaque autre âme est un arrière-monde’. Comment faire coïncider nos arrières-mondes, alors ? Comment régler nos tuners et nos écrans personnels, comme dans la nouvelle de Ballard ? Heureusement, ajoute Zarathoustra, qu’il existe une si aimable chose que les mots et les sons, qui ‘jettent des arcs-en-ciel et des ponts illusoires entre ce qui est éternellement séparé.’ Du confinement nous émergerons comme d’un long hiver, comme des ours groggys émergent de leur longue hibernation. Nous échangerons nos rêves alors, les mots, les emojis, les rires. Peu à peu nous nous synchroniserons, nous trouverons la cadence et le rythme. Nous trouverons la société, possiblement changée, surprise d’elle-même, nouvelle. Nouvelle. Quelque chose des hou….-ouhou de la chouette nous le promettent, la nuit, tandis qu’on frissonne dans nos lits.

Sept heures du soir

Sept heures du soir. Un soleil énorme se couche derrière la Défense qui ressemble à un décor de carton-pâte, à un totem inutile. Dans le couchant, un avion unique décolle, raide, dressé comme un cigare alcyonien, un messager d’Icare, un vaisseau sur la mer d’or et de soie du ciel. Il se consume ; il brûle comme nous brûlions, tout à son effort de grimper, de monter. Trois petites filles passent en riant et en sautillant et en tournant sur elles-mêmes : l’une a un masque à rayures, l’autre à fleurs, et sur celui de la troisième, on aperçoit des étoiles. On voit aussi les yeux brillants d’excitation et de plaisir entre le masque et la frange. Plus loin, un père et son fils jouent au football sur le terrain désaffecté des boulistes : ils soulèvent une poussière glorieuse traversée par le vecteur horizontal des photons, par le plasma orange du couchant. Plus loin encore, trois garçons asiatiques jouent au ping-pong sur l’une des tables fixées devant le parc, ils se renvoient une balle, orange aussi et de même taille que le soleil, et se figurent en riant que c’est le virus. Une plaque de marbre, que je n’avais jamais remarquée auparavant, honore la mémoire de Robert Endewelt, 1923-2018, fils de Gitla Dynerman et Szmul Endewelt, résistant communiste. Quelle paix ! Quelle paix incroyable, sans nous ! Les enseignes des magasins, de la pharmacie luisent dans le crépuscule, et leurs beaux signes crépitent pour eux seuls, jalousement, ils sont les jalons d’un monde qui nous est désormais inconnu – comme le chant des oiseaux, comme le ronronnement des dernières machines, consciencieuses, appliquées, fidèles, solitaires. Ce calme de début de printemps, ce calme de province et de presbytère, il ne se raccorde pas avec l’idée que nous avons de la ville, nous, derrière nos vitres, derrière nos lunettes. Le monde nous échappe, il s’émancipe, il démissionne. Il cesse d’être le monde, il devient l’Ouvert, le Monstre, le Cyclope, la Bête.

Un grand rire monte dans l’air du soir, un amusement immense mais ce n’est pas nous qui sommes amusés, ou alors sous une forme passive, on se rit de nous – nonobstant le ton enjoué de nos conversations sur WhatsApp, mais pourquoi donc doivent-elles être toujours enjouées ? Un irrésistible sentiment d’absurde flotte dans l’air du soir. Des silhouettes, des gens masqués tractant des chiens sans masque s’agglutinent à distance raisonnable, s’évitent les uns les autres comme des champs magnétiques de frousse, tournent, qui joggant, qui marchant autour du parc fermé, du parc dont il ne reste que les grilles, et des aperçus à travers ces grilles d’un paradis perdu désespérément quotidien et banal. Le parc lui-même s’échappe, il appartient aux chouettes et aux renards, bientôt on y verra des tricératops ou une civilisation avancée de rats. Toute le monde tourne autour des grilles, dans le sens horaire ou antihoraire et partout règne ce demi-sourire, le sourire du chat de Cheshire dans Alice au pays des merveilles, qui persiste encore quand le chat a disparu. Le monde des intentionnalités, initialement à notre service exclusif, prend congé et laisse un sourire flottant à la place. Ciao.

Qu’avons-nous ? Des systèmes d’alarmes dans des immeubles vides construits par des architectes désheurés, des autoroutes désertes veillées par des crapauds dans leurs crapauducs, des plages interdites bornées par des bunkers qui s’érodent extraordinairement lentement, des feux qui passent lentement du rouge au vert dans des carrefours solitaires, des robots qui soliloquent dans des halles vides, des comptoirs d’étain et de zinc qui prennent la poussière dans une lumière de fin du monde, des bus vides, des aéronefs vides qui cuisent cruellement sous le soleil sur des parkings de béton, de puissances berlines allemandes vides dans des garages souterrains, dont, très, très lentement les pneus se dégonflent, des moniteurs de télésurveillance qui enregistrent le vide de leurs images striées, verdâtres, comme issues de profondeurs innommables, des casemates souterraines bourrées de paquets de macaroni, des vérins hydrauliques qui attendent d’envoyer vers Mars la sonde de la dernière chance. ‘Grands sont les déserts’, dit Pessoa, ‘et tout est désert’. Le vide atteste du vide en notre absence, momentanée ou définitive. Le vide s’avance, le désert s’avance, les lèvres sèchent, les yeux clignent. Quelle est donc cette lumière nouvelle, cette clarté nouvelle qui nous traverse, qui nous ignore, qui nous fait douter de notre existence même ? Pourquoi donc les murailles se sont-elles écroulées ? Que gardaient-elles ?

Sans titre (l’abîme)

La couleur du ciel a changé. Le dôme jaunâtre de pollution que je voyais de mes fenêtres chaque matin, là-haut, a presque disparu. L’orange des couchants est plus vif, et l’air qui circule entre les immeubles du carrefour, dans le cône de lumière et d’ombre, est plus cristallin, plus clair, plus léger. Il porte les sons, que nous avons récupéré en même temps que le silence. La nuit, dans le parc, on entend le hululement d’une chouette. J’imagine les animaux, la faune qui rôde dans la tranchée de la Petite Ceinture, qui s’aventure nuitamment toujours un peu plus loin en grimpant les talus, en explorant les allées. La clarté du ciel, une mise en abîme du virus, me dit Gabriel. L’abîme… nous le regardons, mi- apeurés, mi- fascinés, et sans doute nous regarde-t-il aussi comme dans l’aphorisme de Nietzsche. Numéro 146, dans ‘Par-delà le bien et le mal’. ‘Wer mit Ungeheuern kämpft, mag zusehn, daß er nicht dabei zum Ungeheuer wird. Und wenn du lange in einen Abgrund blickst, blickt der Abgrund auch in dich hinein.’ Ce qui se traduit par : ‘Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme finit par regarder aussi en toi.’ Ungeheuer‘, ‘monstrueux’, c’est aussi comme cela que Kafka qualifie la créature que Gregor Samsa est devenue, un matin dans son lit, dans la Métamorphose. Nous combattons le monstre, par nous-même produit, en nous efforçant de ne pas devenir des monstres. Le monstre, c’est aussi le prodige, l’incroyable, l’inhumain ou le surhumain.

Rilke, dans la Première Elégie de Duino :‘Qui donc, dans les ordres des anges, m’entendrait si je criais ? / Et même si l’un deux soudain me prenait sur son cœur : / de son existence plus forte je périrais. / Car le beau n’est que le commencement du terrible, ce que tout juste nous pouvons supporter / et nous l’admirons tant qu’il dédaigne de nous détruire. / Tout ange est terrible.’

Et dans la Huitième Elégie : ‘De tous ses regards le vivant perçoit ‘l’ouvert’. / Seuls nos yeux à nous sont à l’envers, / posés comme des pièges autour des issues. / Ce qui est dehors, nous ne le savons que par le regard des animaux ; / car très jeune nous retournons l’enfant, / l’obligeant de voir des formes derrière lui. / Il n’apercevra point l’ouverture profonde / dans le regard libre de mort.’

Et plus loin : ‘Nous, nous n’avons jamais, pas même un jour devant nous, / ce clair espace où s’ouvrent sans fin les fleurs. / C’est toujours : le monde, / et jamais ce ‘nulle part’ sans néant : la pureté / que rien ne surveille, que l’on respire et connaît infiniment / et sans convoiter…’

Peut-être qu’il s’entrouvre devant nous, ce clair espace. Peut-être que ce que nous appelons ‘le monde’, en nous appuyant artificiellement sur sa cohérence présumée, sa contingence présumée, ses ordres et ses obligations, son haut et son bas, est en train, momentanément de se dissoudre — et nos yeux de se dessiller. Nos yeux, posés à l’envers… Qu’est-ce que je veux dire ? Je ne sais pas, je ne sais pas du tout. Je m’accroche au bureau qui vibre, qui vrombit, qui vole, qui voyage avec moi-dessus. Voyager dans ‘l’ouvert’ (das Offene) …

Sans titre

C’est assez drôle. C’est quand même un dimanche soir. Est-ce parce qu’on voudrait que ce soit un dimanche soir, ou parce que ce calme-là — pris dans un océan de calme toxique mais néanmoins –, cette lumière-là et ces silhouettes qui cheminent lentement le long des grilles sont, expriment, intrinsèquement le dimanche soir. Des messieurs sautent à la corde à côté de la bouche de métro et on entend le schlip, schlip, schlip de leurs cordes qui sifflent comme des fouets. Une jeune fille à roller amorce un tournant et on entend distinctement la gomme du frein qui érafle le bitume : un son timide, presque implorant. On entend le chuintement léger des Nike des nouveaux messagers d’Hermès, infatigables, abstraits, furtifs. On entend toute la conversation d’une dame qui semble parler fort, dans son téléphone, pour de rassurer – ou bien est-ce que les immeubles du carrefour, dans une toute autre présence que d’habitude, amplifient le son comme des enceintes, on sent tout l’effort de la ville pour constituer un décor alternatif, un fond, un chœur. On entend presque les pensées inquiètes des gens qui cheminent la tête basse. Une voix murmurée, le dialogue entre deux amants là-bas, très loin dans la rue me parvient avec une netteté extraordinaire, bouleversante. Le pâle soleil descend et dans le crépuscule qui monte on voit, dans les appartements, une à une les lampes qui s’allument, les écrans bleus qui scintillent, les gens qui tournent autour de leurs tables ou de leurs canapés, les gestes et les rayons de ce qui veut, encore et malgré tout, être un dimanche soir.

2020, a time Odyssey

‘La représentation n’est pas décalque du spectacle du monde, elle est ce dans et par quoi se lève, à partir d’un moment, un monde’.

Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, 1974


Voilà, c’est comme un voyage vers Mars, me dis-je. Ou une sorte d’entraînement, à tout le moins. Clairement, la dimension spatiale nous est chaque jour un peu plus déniée,  et le périmètre de la prison rétrécit. Hier, profitant d’un prétexte professionnel douteux, j’ai pu traverser Paris — une dernière fois?– en taxi pour aller livrer des plans à un client. J’ai vu la place de la Concorde déserte, la rue de Rivoli longue et vide. J’ai vu la troupe des joggers dans leur fuite dérisoire, en train de transformer la ville en tapis roulant, en décor de cinéma. Avec leur pas éternellement suspendu, ils prolongent la lumière blanche du bug, de l’explosion silencieuse, du rapt de la réalité. Et au moment de livrer lesdits plans, sur un palier cossu, il y eut une scène cocasse à la John le Carré : pas un mot, des gestes impérieux de mise à distance, un sourire gêné, j’ai fini par jeter l’enveloppe sur le tapis. Au retour, dans la limousine, on pouvait certes apprécier le printemps dans l’air, la douceur du soleil mais c’était bien le retour, la fin de la permission. Chez soi, le mot a pris un sens nouveau. En soi, pourrait-on dire. Cinquante deux mètres carré d’existence, de vie, d’autonomie — une capsule, un vaisseau. L’espace nous est dénié, il nous reste le voyage dans le temps. Deux semaines, quatre, six, huit? On ne sait. Il faut franchir, traverser. Certains y verront un but, d’autres une épreuve, d’autres encore une occasion, une expérience. Une mutation peut-être. Mais en vérité notre rapport au monde, réel, physique, celui que nous regardons avec envie, là juste en face derrière les grilles fermées du parc, ce rapport n’a-t-il pas déjà changé?

Depuis quelques jours, nous avons troqué notre sociabilité pour une autre. Nous sommes à l’heure des apéros Skype et FaceTime, des conference calls, des conversations de groupe sur WhatsApp, des SMS où nous distribuons les emojis en pagaille. Assis à mon nouveau bureau, devant l’ordinateur, seul au neuvième étage avec vue, je suis de plus en plus l’opérateur silencieux de ma traversée, devant la console de commande du vaisseau. Sous mes doigts toutes les touches pour moduler mon rapport aux autres, commander à mes objets connectés, explorer le web et écrire ce texte, en porte-à-faux sur le monde, comme disait Paul Virilio. Ces nouveaux codes, cette nouvelle puissance de l’égo ne sont-ils que temporaires? Comment allons-nous, dans quelques semaines, ré-atterrir? N’est-ce pas aussi que le monde réel dont nous regrettons d’être privés, nous avons passé les dix dernières années à l’arpenter le nez dans notre écran, occupés à le transformer, à le convertir, à le coder en un monde finalement plus compréhensible, plus digéré par nous sous forme numérique? Il y a un plaisir de ce nouveau monde, un plaisir égotique car il nous appartient, il nous obéit. Nous expérimentons, contre notre gré certes mais nous expérimentons peut-être une nouvelle forme de ville. Peut-être que des artefacts spatiaux surgiront bientôt pour continuer de développer ce formidable monde alternatif,  pour loger les choses et les gens dans un nouvel ordre. L’effet actuel de dépression, de dépressurisation, de ‘déprégnance ‘  vient du fait que tous les ordres sociaux établis ont disjoncté : l’obligation du travail, de l’école, les codes des rapports sociaux physiques, en premier desquels l’apparence (le jogging, encore). La sidération des premiers jours de confinement vient sûrement de là : elle tient de l’incrédulité d’animaux domestiques qu’on aurait soudainement libérés en plein champ, à ceci près qu’on nous a, nous, enfermés.

La nouvelle puissance, c’est que munis de nos outils prométhéens, de nos outils prothétiques comme disait Freud, nous ne rencontrons plus les anciens ordres et les anciennes obligations, du moins temporairement. La norme sociale, l’Etat même malgré ses efforts désespérés et qui vont devenir de plus en plus autoritaires, ont baissé la garde. L’autonomie, chère à Castoriadis, remplace temporairement et avantageusement l’hétéronomie, la pensée héritée, le gouvernement extérieur de nous pourrait-on dire. ‘Ils se croient en vacances’, se désolent les gouvernants. Oui, plus qu’ils ne le croient, il y a vacance ou béance, il y a brèche dans l’ordre social, dans l’ordonnancement synthétique, hérité de la réalité. C’est tout le paradoxe de la période extraordinaire que nous vivons : enfermés, nous gagnons en portée, en autonomie, en pensée, en puissance. Et à un moment donné, de cette puissance-là, de cette représentation autre du réel avec ses nouveaux codes et ses nouveaux outils et ses nouveaux regards, va se lever un nouveau monde.

Sur l’horizon de l’infini*

Une sorte de lenteur s’est installée. Plus rien ne distingue les jours, et il n’y a plus d’urgences après lesquelles courir — après quoi courions-nous, avant? Je passe de plus en plus de temps à mon balcon à rêvasser, à regarder le monde. La qualité de la réalité a changé. De ma fenêtre j’entends le chuintement des semelles des coureurs sur le bitume, ou, plus ténu encore, celui des pneus des livreurs à vélo. Courir ou pédaler pour échapper à son destin de confiné, courir ou pédaler pour échapper à la vigilance de l’état qui rôde pour surveiller et pour punir. Avec ses bus qui tournent à vide, ses oiseaux qui prennent le pouvoir — jamais auparavant ce corbeau n’était venu se poser là, juste devant moi –, la ville ressemble de plus en plus au décor d’une nouvelle de JG Ballard, par exemple ‘L’ultime Cité’ (1976). La civilisation s’est effondrée (…), les humains ont quitté la ville et vivent en petites colonies champêtres, le maximum de technologie qu’ils s’autorisent, c’est le vélo et le planeur. Végétariens, etc. Et au loin, la ville pourrit sur place, se mue en gigantesque ruine ou pullulent les animaux sauvages, la jungle pousse dans les gratte-ciel. C’est bien plus beau de lire Ballard, évidemment, ‘Nouvelles Complètes’ chez Tristram, et puis tout le reste.

Nous n’en sommes pas là. Le parc, en bas, est fermé depuis trois jours et il est un peut tôt pour dire qu’il est revenu à l’état de nature. Autour du parc les joggeurs tournent et quelques résidus de sociabilité tentent de subsister accrochées aux grilles — un timide bonjour, un sourire ou un geste de la main — mais ils sont impitoyablement dispersées par les militaires en Range Rover qui dispensent des ‘RENTREZ CHEZ VOUS’ comminatoires avec leur mégaphone. Timide protestation des passants qui bafouillent derrière leur masque chirurgical en agitant leurs attestations dérogatoire de sortie. On se comprend mal. On s’énerve. On se désole. Mais à part ces brèves éruptions de violence, et d’autres ça et là qui éclatent et s’évanouissent dans les boulangeries, dans les nouvelles files d’attente des supermarchés, c’est le calme. C’est la sidération, la stupeur, la torpeur et le vide. Il y a un nouvel état des choses et des êtres que personne n’arrive à définir ni à penser. Il y a un déficit d’intentionnalité et de sens entre nous, l’énorme machine de la ville vacante, de l’économie béante, et nos us-et-coutumes, nos moeurs qui gisent brisés, inutiles, démantibulés. Une vague inquiétude, peut-être, mais elle-aussi est sans objet précis, presque théorique, ou de politesse. Une inquiétude morale.

Nous sentons passer en nous, comme des vagues sous-marines ou des vents contraires, tous les aléas de la condition humaine, de l’espèce humaine. Nous sentons passer en nous tous les aléas du biologique, pour citer une amie ‘ce virus qui peut s’immiscer en nous et qui peut, peut-être, nous laisser la vie sauve.’ Et nous distinguons mieux, aussi, sur fond de silence et de sidération, toute la prégnance des injonctions sociales, de la Norme, de l’Etat qui nous gronde comme des enfants mal élevés. Nous sommes traversés par ça aussi. On parle de civisme, de guerre. Mais se frayant un chemin, comme un bouchon qui remonterait de nos propres profondeurs, quelque chose d’autre cherche à émerger. Quelque chose de l’inner self.  Telles les ‘motions inconscientes’, dont parle Freud dans ‘L’interprétation du rêve’, qui se faufilent entre les ‘gardiens’ inattentifs de la censure pour parvenir à la conscience, tels Ulysse et ses compagnons  qui se glissent hors de la grotte du cyclope aveuglé Polyphème, accroché à leurs moutons… une part de nous, inconnue, inutilisée jusqu’alors, profite de la confusion des ordres anciennement en vigueur pour émerger. Il y a, par pure conjoncture, dissipation temporaire de ces ordres. Qu’allons-nous voir alors? Qu’allons-nous sentir alors? Qu’allons-nous comprendre alors? Allons-nous narguer le cyclope, comme Ulysse toujours, dans notre vaisseau personnel, sur l’horizon de l’infini?

 

 

* Le gai savoir, #124

** JMW Turner, Ulysses deriding Polyphemus, 1828

Le tour de la prison

De mes fenêtres, j’aperçois les gens qui tournent chez eux en pyjama, désempennés, sans direction. Ils n’ont pas le rythme habituel du matin et rejouent toujours le même dimanche. ‘Est-ce que tu écris?’, me demandent tous mes amis. Eh bien, oui, j’essaie, mais c’est un mauvais coup du sort quand toutes vos mauvaises excuses s’évanouissent d’un coup et qu’il faut s’y mettre. Nous sommes dans un étrange temps d’impérieuse nécessité et de vacance, nous louvoyons moralement entre une étrange excitation et des moments d’abattement, et les autres nous manquent. Quand nous sortons à la nuit tombée avec nos Ausweis rangés dans notre poche intérieure, nous avons le sentiment de vivre une aventure, ou d’être les figurants d’un film sur les années 1940. L’antienne qui dit que ‘ça va être long’ confirme l’aventure collective, la nécessité de se tenir, d’élever notre moralité mais au fond de soi on ne sait encore quoi penser ni quoi faire. On sent que le corps et l’esprit tentent de s’adapter, de trouver des solutions.

On peut commencer, pour parler comme Zénon, le héros de Marguerite Yourcenar dans ‘l’Oeuvre au noir’, par faire le tour de la prison. Robinson Crusoé en chambre, avec un flegme et un pragmatisme d’emprunt au besoin, faisons l’inventaire. Les quatre mêmes pièces de l’appartement — on dirait que les voisins ont disparu, ils n’émettent aucun son. Les livres, en tas, qu’on se proposait de ranger ou de lire. Ah! si seulement on pouvait connaître une épiphanie de lecture ou d’écriture! Mais ces choses-là ne se décrètent pas, et souvent elles viennent d’impressions… du dehors, qui enivrent et exaltent. Et il y a le travail évidemment, présent sous la forme de l’ordinateur ostensiblement posé sur la grande table, rapporté du bureau après que tous les collègues ont fait de même. Mais on sent bien qu’il n’exerce plus la même pression, désemparé lui-même par l’absence de coups de téléphone, de mails — à part les avis de fermeture des entreprises. Le travail est un grand prétexte blessé qui a encore de l’allure, mais son prestige s’érode et la meilleure preuve en est qu’on ne stresse plus, avez-vous remarqué? Quoi d’autre? La société, les amis, présents sous forme de diverses conversations dans les messageries, –comme des lignes de pêche en parallèle.  De temps en temps ça crépite, on va voir.

Et dehors? Les quatre mêmes rues qu’on arpente à la nuit tombée, dans le halo des réverbères, on entend ses propres pas qui résonnent. Il existe une figure qui persiste admirablement, le jogger qui passe impérial, protégé par son mouvement même et par sa tenue. Je pense que jusqu’à la fin nous aurons des joggers et nous en tirons une secrète jouissance, un lien avec le monde d’avant. Les autres, ceux qui marchent, rasent les murs, rajustent leur masque et baissent la tête quand ils croisent quelqu’un. La moindre quinte de toux, le moindre éternuement est fatal, fusillé du regard ou s’attirant des reproches amers. La limite entre la coercition et le civisme est si ténue. Les boutiques aux rayons vides, le sourire gêné de l’épicier, le silence affligeant des rues, les restaurants et les boutiques fermés, les petits écriteaux navrés qui fleurissent partout. La ville s’étiole dans son projet de nous contenir, de nous réunir. Etudiant en architecture, j’adorais les cours d’histoire de l’urbanisme qui expliquaient que le projet de la ville médiévale était de protéger, de contenir, de baisser la garde des citoyens pour qu’ils s’adonnent au commerce, à la culture, qu’ils développent leur sens civique ou politique — la civilisation, en somme, qui nous décharge de notre insécurité primaire, animale ou barbare pour nous guider vers un art de vivre. C’est précisément cet art de vivre qui est devenu toxique ou suspect, à tel point que les habitants fuient la ville en train ou en voiture.

Le confinement, c’est briser tous les liens sociaux physiques, et sûrement que nous les remplaceront par d’autres pratiques, nous applaudirons ou nous chanterons au balcon, ou nous nous épanouirons dans les messageries vidéos. C’est aussi, tout au moins dans mon cas, se retrouver seul avec soi-même avec cette étonnante dépression, ou dépressurisation des contraintes habituelles d’une vie : le travail, les relations, l’argent ou la santé (pour autant qu’on ne soit pas atteint par le virus). Il y a quelque chose de tout à fait expérimental, voire révolutionnaire. Cela n’avait pas été vécu depuis les guerres — étonnante cette référence tenace à ‘la guerre’ sans trop savoir ce qu’on nomme par là. La longueur et la sévérité de l’épisode font que l’on sait déjà qu’il y aura un ‘après’ dissemblable de ‘l’avant’. On pressent le caractère, sinon providentiel ou opportun, disons ‘de destin’, d’inflexion de notre destin. Le monde d’avant, on peut déjà le dire au passé, était fatigué : les relations sociales usées jusqu’à la corde, l’environnement en train de sombrer, le sens du travail en question, la qualité globale de la vie médiocre. La mise sous cloche non seulement de la population, mais du monde, l’arrêt absolument inimaginable de l’économie, des transports, de l’agitation constituent des circonstances inouïes que ni les logiciels de modélisation ni les jeux vidéos n’avaient imaginé.

Cela semble être le moment de sortir notre morale stoïcienne, d’accepter ce qui arrive comme Marc Aurèle. Mais tout cela, ce n’est qu’une sorte de gymnastique, de nouvelle routine, de nouveau yoga. On sent bien qu’en nous-mêmes il y a quelque chose qui n’en demandait pas tant, qui veut exister, qui veut surgir. C’est cela qu’il faut guetter, désormais.

Chercher la joie secrète

‘En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte.’ Franz Kafka, La métamorphose

‘Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi.’ Franz Kafka, Le terrier

‘Pour rien au monde, tu ne remonterais chez toi ; d’en bas tu regardes avec angoisse le petit carré de ta fenêtre, incapable de comprendre comment tu as pu vivre des semaines, des mois, des années derrière cette paroi de verre entre ciel et terre ; comment tu as pu y habiter avec tes désirs et tes angoisses, comment tu as pu y rentrer tous les soirs. Comment cinq mètres de long sur six de large ont-ils pu supporter ce que tu appelles vie alors que derrière la vitre s’étend ce que tu appelles le monde?’ Milena Jesenskà, Vivre, Mystérieuses rédemptions.

Ce matin au réveil j’ai tout de suite pensé à Gregor Samsa, pris par une sorte de lumbago qui m’empêchait de me lever. J’ai fini par y arriver en agitant mes petites pattes grêles et en poussant moult cris et grognements ridicules. Et plus tard dans la journée, Kafka s’est encore manifesté alors que je commençais à regarder mon appartement d’un air suspect : le ‘terrier’ où j’allais devoir survivre et me supporter pendant les prochaines semaines. Je ne l’avais jamais vu comme cela, pas plus que le quartier et la ville autour : des structures de confinement successives, comme des boîtes gigognes, avec d’improbables Gregor Samsa qui gigotent à l’intérieur.

Il y a plusieurs façons de voir la chose, finalement. Il y a l’inquiétude de voir les portes se fermer autour de soi comme dans un gigantesque asile dont notre logement serait une des cellules — et là c’est à Milena Jesenská qu’on pense, la compagne épistolaire et passionnée de Kafka qui trouvait si pathétique, si poignant qu’on habite derrière une petite fenêtre parmi des milliers d’autres dans la ville. On peut aussi se dire que ce cas de ‘force majeure’ —expression cousine de ce fameux ‘nouvel ordre’ qu’on attend sans l’attendre — que cette occurence est une occasion, une chance. De voir notre monde autrement, sous un autre angle, de l’extérieur. D’écrire ce qui nous vient, et d’interroger cette vie quotidienne dont le moindre détail est si précieux. De voyager immobiles, tels des Diogène dans leur amphore, et de nommer ce qui ne l’est pas. De nous voir, finalement, peut-être pour la première fois, de profiter de l’arrêt fortuit des causes et des conséquences, des besoins et des compulsions. De jouir de cet arrêt, si une telle chose est possible.

Mais il y a encore autre chose. Une excitation mêlée à l’inquiétude face à l’imprévu. Une sorte de fatalisme paresseux, ou de courage aux yeux des autres — tout à coup comme dans un faux mouvement, on sent toute l’armature de liens que l’on tisse sans arrêt avec les autres et leur manque nous vide de notre être, comme une aspiration violente. Mais tout au fond, cachée derrière la minutie des raisons, des prévoyances, des peurs, cachée derrière la compréhension même des choses et des mots, il y a — cette joie secrète, l’espoir fou de cette joie secrète qui est indiscible. Une Aurore qui n’a pas encore lui, dirait Nietzsche, une vie encore à inventer et à vivre, le surgissement véritablement glorieux du Nouveau. Et c’est en nous-même qu’il faut le chercher, qu’il veut exister en ces temps de réclusion forcée.