If we understood better our relationship with machines, we would know better who we are. But then, we wouldn’t build machines, or what?
Auteur : jeanphilippedore
Minuit
Rues désertes
Comme dans un pays de l’Est qui n’existe pas
Un ordre dont on aurait oublié les fondements ou les raisons
Et dont il nous resterait juste
Au ciel
Un avion unique qui passe sous une étoile solitaire
Les nuages qui s’en vont au loin
Quelques cris encore puis plus rien
A part les crissement lointain des pneus sur le bitume
Des claquements au hasard
Une voix solitaire
Comme dans un grand hoquet silencieux
Le monde se réajuste, se reprogramme et nous avec lui, réglables que nous sommes
Rue du Faubourg du Temple (Husserl 1)
L’éléphant tout cubique
Renfrogné
De l’enseigne du Palais des Glaces
La promesse simple, humide, légèrement bombée et brillante
Du trottoir, du ciel, du matin
Le regard extraordinairement lointain
De l’employé du Monoprix qui fume sa cigarette appuyé à la devanture
Les lumières stellaires du supermarché
Et des vibrations ici et là
Ne pas cesser de vouloir
D’aimer
Naïvement, comme à neuf, comme la première fois
Décrire le monde
S’étonner d’être
Un de ces phénomènes.
Virabhadrâsana
Il existe au-dessus d’un immeuble gris et sans âme
Un édiculon du même gris et dont l’âme est peut-être la machinerie qu’il héberge
C’est lui que je regarde
Plus que ses semblables dont les portes de fer battent au vent
Antennes de télévision en déshérence
Vieux morceaux de zinc qui se morfondent face au ciel
Graffitis oubliés, signes des jours meilleurs et des couchers de soleil
Le monde des toits que j’aime depuis l’enfance quand je m’ennuyais à l’école et que je m’échappais
Par les yeux
C’est lui qu’il faut regarder entre tous donc
Pour que l’ouverture se produise ce sentiment de plénitude et d’assise
Ferme sur le sol courbe du monde
Ferme sur la course du monde
J’entends déjà le guru qui gronde : ‘point de visualisation!’
Ce n’est pas de la visualisation me défendrais-je
C’est attraper l’avers du monde
La face qu’on ne voit pas
A moins d’être
Furtivement
Un héros
ZAC des Batignolles
Dans le parc
Depuis l’étrange construction qui enjambe la voie ferrée qui ne mène nulle part
— une sorte de belvédère
On voit bien
Les immeubles neufs qui s’élancent avec une sorte de bonne volonté dans la laideur
Ils sont laids parce qu’ils sont un peu en avance
Ils sont de leur temps et nous pas encore — nous devons apprendre ce qu’est notre temps
Une jeune fille enchaîne les punches sur les gants plats de son entraîneur, gauche, droite ça fait un bruit sourd
Un cadre dans l’informatique entreprend de se suspendre avec des élastiques aux tubulures de fer gris, il va se soumettre à des exercises effrayants
La bonne volonté, énorme, ruisselle sur le monde
Une alarme au loin retentit, la vague musique d’une enceinte portative
Des ouvriers en orange s’agitent
On ne sait pas trop ce qui se passe, beau ou laid ce n’est pas la question
Mais quelle est donc
La question
Les temps ne sont pas accomplis, il ne sont pas jointifs, il y a cette béance, cette ouverture comme une gueule de baleine géante qui nous happe
L’Ouvert, voilà
L’oeil de l’Ouvert de Rilke nous regarde
Et règne sur les choses.
Still loving you
Rue Lepic
Scorpions brâme son antienne chez le charcutier
Pendant que
Lentement, comme un animal méticuleux l’ascensoriste progresse dans sa gaine barre par barre
(Lui il écoute plutôt de la variété moldave)
Un instant j’habite cet instant
Dans l’aquarium de la rue Lepic
J’étends mes nageoires invisibles.
Question
— Ce que vous appelez « imposture », c’est avant tout une capacité à jouer, à incarner un rôle, à prendre une distance, à se rapprocher ou à transgresser les limites pour que les choses deviennent possibles, pour que l’échange puisse se faire, pour que la chimie de la création prenne. Et ce que vous appelez « travail », c’est avant tout une justification, une assurance, un jeu bien défini au sein de limites, une sorte de confort moral un peu poltron.
— Fort bien, et qu’est-ce que tu essaies de nous dire?
Route T10
Du nord au sud, du sud au nord, comme le long d’un invisible fil on use la même vieille route. On s’arrête ici et là, on pousse des portes, on entre dans des hangars, on éprouve des liens fragiles comme des jeunes lianes, on teste, on essaie, on échoue, on essaie encore, on marque les silences, on laisse résonner les sourires et même quelques rires. On n’est jamais trop sûr d’être ce que l’on est ou bien ce que l’on représente, on évolue dans ce flou-là comme dans un halo, une nuée potentiellement glorieuse comme la lueur au-dessus de la Sardaigne, au loin sur la mer. Plane la menace, aussi, de théâtre ou réelle on ne sait. Théâtre et terre d’ombre. Mais petit à petit, à force de venir encore et encore, immer wieder, quelque chose se sédimente, se concrétise, se dépose. Une sorte de spectre apparaît, fait de confiance et d’ancienne méfiance, fait de pudeur et d’éclats brefs, furtifs. On incarne et on se joue, on répand dans le même geste confiance et méfiance, on évolue, on vit, on résiste, on se bat contre un ennemi inexistant, pour une cause qui n’existe pas. On essaie, quitte à échouer mieux. Partout dans l’air gris, dans les reflets métalliques de la mer, dans les yeux attentifs qui regardent et se taisent, apparaissent de minuscules appuis, de dérisoires petits fortins de connu dans l’inconnu. Tout s’apprivoise, même soi-même. Les soirs sont roses, bleus, et noirs. La douceur est celle du silence, la beauté celle de quelque mort qui règne, de quelque indicible tristesse, ou regret. Et toujours on reprend cette même route comme un canal, comme un mantra, comme une piste secrète. On guette d’invisible signes. On attend. On use cette énorme masse d’inconnu à force d’allers et retours. Et ce qu’on collecte, à force de petits mots lâchés comme ça l’air de rien, ou rapportés toujours à demi-mots, comme un ironique écho, c’est un imparfait portrait de soi-même, de soi-même comme un nouvel inconnu. La route T10 cristallise un improbable portrait, une improbable existence en creux. La loyauté fragile éclate partout en rire silencieux, parmi les rochers, au-dessus du maquis et de la mer, comme un animal espiègle et farouche qui vous suit tout en vous fuyant. Une bonne volonté énorme et naïve qui fuit et qui saute comme ce chat sauvage sur la plage de Santa Giulia.
Miami
Ce n’est qu’une fois installé à l’arrière du bateau, un vieux truc en polyester qui avait connu des jours meilleurs, que je me suis enfin senti bien dans cette ville. D’un seul coup, avec la radio assourdie, les bières glacées, le crépuscule rouge et violet qui tombait sur la baie de Key Biscayne, la touffeur, les sirènes hurlant au loin, les pélicans qui passaient à toute vitesse… ils voulaient m’emmener là, ils voulaient me montrer ça avec toute cette bonne volonté américaine un peu fastidieuse, comme leurs sourires — c’est comme s’ils avaient construit toute la ville pour un instant comme ça, les bières, les jeunes qui rient, la musique, les reflets rouges sur la mer et le confettis de petites lumières des tours downtown — et alors, par bouffées, à son corps défendant et en souriant soi-même, on se dit, ah les cons, pourquoi pas, pourquoi pas essayer encore, pourquoi pas, finalement, ici.
(Janvier 2020)
Sans titre
Je marche sur le boulevard de Belleville
Surface brillante, bombée, lisse, brillante, noire
Je marche sur le boulevard de Belleville
Boule de feu, pensées, animalcules gris, chaos à-demi éteint
Je marche sur le boulevard de Belleville
La fille en jupe jaune
Le lent défilement des façades des gens des autobus qui passent
Le pigeon qui se repose là-haut
Je marche sur le boulevard de Belleville…

