Miami

Ce n’est qu’une fois installé à l’arrière du bateau, un vieux truc en polyester qui avait connu des jours meilleurs, que je me suis enfin senti bien dans cette ville. D’un seul coup, avec la radio assourdie, les bières glacées, le crépuscule rouge et violet qui tombait sur la baie de Key Biscayne, la touffeur, les sirènes hurlant au loin, les pélicans qui passaient à toute vitesse… ils voulaient m’emmener là, ils voulaient me montrer ça avec toute cette bonne volonté américaine un peu fastidieuse, comme leurs sourires — c’est comme s’ils avaient construit toute la ville pour un instant comme ça, les bières, les jeunes qui rient, la musique, les reflets rouges sur la mer et le confettis de petites lumières des tours downtown — et alors, par bouffées, à son corps défendant et en souriant soi-même, on se dit, ah les cons, pourquoi pas, pourquoi pas essayer encore, pourquoi pas, finalement, ici.

(Janvier 2020)

Sans titre

Je marche sur le boulevard de Belleville

Surface brillante, bombée, lisse, brillante, noire

Je marche sur le boulevard de Belleville

Boule de feu, pensées, animalcules gris, chaos à-demi éteint

Je marche sur le boulevard de Belleville

La fille en jupe jaune

Le lent défilement des façades des gens des autobus qui passent

Le pigeon qui se repose là-haut

Je marche sur le boulevard de Belleville…

Diderot, Lettre à Landois, le 29 juin 1756

Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu’il n’y a point et qu’il ne peut y avoir d’êtres libres ; que nous ne sommes que ce qui convient à l’ordre général, à l’organisation, à l’éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement. On ne conçoit non plus qu’un être agisse sans motif, qu’un des bras d’une balance agisse sans l’action d’un poids, et le motif nous est toujours extérieur, étranger, attaché ou par une nature ou par une cause quelconque, qui n’est pas nous. Ce qui nous trompe, c’est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l’habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. Nous avons tant loué, tant repris, nous l’avons été tant de fois, que c’est un préjugé bien vieux que celui de croire que nous et les autres voulons, agissons librement. Mais s’il n’y a point de liberté, il n’y a point d’action qui mérite la louange ou le blâme; il n’y a ni vice ni vertu, rien dont il faille récompenser ou châtier. Qu’est-ce qui distingue donc les hommes ? la bienfaisance et la malfaisance. Le malfaisant est un homme qu’il faut détruire et non punir; la bienfaisance est une bonne fortune, et non une vertu. Mais quoique l’homme bien ou malfaisant ne soit pas libre, l’homme n’en est pas moins un être qu’on modifie; c’est par cette raison qu’il faut détruire le malfaisant sur une place publique. De là les bons effets de l’exemple, des discours, de l’éducation, du plaisir, de la douleur, des grandeurs, de la misère, etc.; de là une sorte de philosophie pleine de commisération, qui attache fortement aux bons, qui n’irrite non plus contre le méchant que contre un ouragan qui nous remplit les yeux de poussière. Il n’y a qu’une sorte de causes, à proprement parler; ce sont les causes physiques. Il n’y a qu’une sorte de nécessité; c’est la même pour tous les êtres, quelque distinction qu’il nous plaise d’établir entre eux, ou qui y soit réellement. Voilà ce qui me réconcilie avec le genre humain; c’est pour cette raison que je vous exhortais à la philanthropie. Adoptez ces principes si vous les trouvez bons, ou montrez-moi qu’ils sont mauvais. Si vous les adoptez, ils vous réconcilieront aussi avec les autres et avec vous-même : vous ne vous saurez ni bon ni mauvais gré d’être ce que vous êtes. Ne rien reprocher aux autres, ne se repentir de rien : voilà les premiers pas vers la sagesse. Ce qui est hors de là est préjugé, fausse philosophie. Si l’on s’impatiente, si l’on jure, si l’on mord la pierre, c’est que dans l’homme le mieux constitué, le plus heureusement modifié, il reste toujours beaucoup d’animal avant que d’être misanthrope : voyez si vous en avez le droit. Au demeurant, voilà votre apologie : la mienne est celle de tous les hommes. Il y a bien de la différence entre se séparer du genre humain et le haïr. Mais pourriez-vous me dire si, parmi tous les hommes, il en est un seul qui vous ait fait la centième partie du mal que vous vous êtes fait à vous-même? Est-ce la malice des hommes qui vous rend triste, inquiet, mélancolique, injurieux, vagabond, moribond ? Pardonnez-moi la question; nous raisonnons et vous connaissez bien ma façon de penser. Si les méchants sont plus entreprenants avec vous qu’avec un autre, et cela à proportion de votre faiblesse et de votre impuissance, c’est la loi générale de la nature; il faut, s’il vous plaît, s’y soumettre : car il y aurait peut-être bien du mal à la changer; et puis ne dirait-on pas que la nature entière conspire contre vous; que le hasard a rassemblé toutes les sortes d’infortunes pour les verser sur votre tête ? Où diable avez-vous pris cet orgueil-là ? Mon cher, vous vous estimez trop, vous vous accordez trop d’importance dans l’univers. Excepté une ou deux personnes, qui vous aiment, qui vous plaignent, qui vous excusent, tout est tranquille autour de vous, et donnez. Avec vos cinq cents livres, où vous êtes et ce que vous êtes, vous êtes mieux que moi avec mes deux mille cinq cents livres où je suis et ce que je suis. (…) Et n’est-il pas vrai que si tous ceux qui sont plus malheureux que vous faisaient autant de vacarme, on ne tiendrait pas dans ce monde ? ce serait un sabbat interminable. Qu’est-ce que vous voulez dire avec tout ce galimatias de pitié qu’on lia point de vous, de mauvais offices qu’on vous rend, de votre perte qu’on veut, d’abîmes qu’on vous creuse, de précipice qui vous entraîne ? Et f…, une bonne fois pour toutes, laissez là vos accusations, ces jérémiades, et rapprochez-vous des hommes dont vous vous plaignez, pour les voir tels qu’ils sont, et arrêtez ce torrent d’invectives et de fiel (…)

Du jour de la Saint-Pierre.

Rue des Abbesses, huit heures

Le tour du serrurier module des bruits stridents

Qui se mêlent harmonieusement au chant du canari jaune que d’abord je n’avais pas vu sur le comptoir

Dans sa cage

Voilà ce qu’il faudrait : n’être d’aucun poids et écrire comme la très fine pointe d’un sismographe à plumes

Jaunes

C’est impossible je sais mais toujours j’essaie

L’écriture ce n’est que cet essai.

Le ravissement

Ce n’est pas réel. La longue route en corniche sur la mer, le lion de Roccapina et la tour qui se détachent dans le scintillement gris, les pneus qui crissent sur la route, gentiment, et la conversation pleine de demi-sourires et de silences. Puis la longue piste cahotante jusqu’au domaine, la dramaturgie des vignes noir et or, le hameau perdu dans la vallée oubliée, la tour, les murs, les eucalyptus qui craquent. Et voilà, il est huit heures, on marche au hasard entre les mandariniers, les orangers, les kakis, les figuiers de Barbarie. Toujours cette conversation qui n’en est pas une, où c’est ce qu’on tait que l’on dit. Ça se travaille. Wittgenstein au Domaine de S… On déambule, les vues sont glorieuses, la ruine est fantastique, le passé et l’ampleur du domaine me dépassent. Je suis ravi, au sens du rapt, du ravissement. Un personnage ahuri à l’arrière des 4×4 cahotants sur les pistes défoncées, un personnage à la Eyes wide shut, un candide. On me déplace avec précaution, on me nourrit, on me fait boire, on m’explique avec lenteur. Et les silences, toujours, qu’il faut goûter, qu’il faut apprécier comme une musique. Être là est un art. Être là sans être là, comme un arbre, comme un de ces rochers géants et moussus au bord du chemin. Être là en silence, puissamment seul comme un paysage, comme un ciel. La vie s’ouvre comme un jeu d’arcade, un nouveau plateau s’ouvre, immense, et près du bord une petite troupe de personnages silencieux vous accueillent. Comme une rupture, une faille spatio-temporelle, cette vallée gît, et s’ouvre. Des églises englouties. Une maison de maître remplie de souvenirs d’une Egypte fantasmée. Des têtes de sphynx. Des citronniers. Des sourires plein de silence, ou peut-être est-ce l’inverse. Des pierres qui datent du déluge. Les chais, les cuves, les ruines, les ouvriers qui passent en silence. Le vent. Le bulldozer solitaire qui creuse. Le vent qui passe à travers les feuillages. Il ne faut pas chercher à comprendre, il faut juste vivre. Il faut éprouver le ravissement. Il faut se laisser faire par ces très étranges opérateurs – certains sont morts et racontent encore -, il faut s’en remettre à ces ‘agents’ qui ont un plan pour vous, ou encore un cadeau, une révélation, un mot. Ils me font penser aux ibis du rêve de Freud avec sa mère. Nous sommes entrés, je suis entré dans la contrée de l’Etrange comme chez moi.

Venise

D’une ville l’autre. On roule dans le brouillard, dans le pâle soleil de Novembre, serrés dans la Fiat. On passe du Sud au Nord, peu à peu le paysage devient plus gris, il perd de sa brillance, de son éclat vibratoire. Et nous passons par toutes sortes d’états nous-mêmes, improbables envoyés, arpenteurs du Château, fondés d’un pouvoir dont nous ne connaissons pas les limites. Et nous entraînons avec nous, ou peut-être est-ce l’inverse, une petite horde de participants, d’organisateurs, d’intermédiaires qui chantent nos louanges et comptent en silence dans leur tête, derrière les displays brillants de leur téléphone, de leurs berlines belles commes des tombeaux. Nous sommes dans la prise en main, dans la promesse, dans l’élusif et une forme très sophistiquée, très élégante de menace. Envie de revoir les Antonioni. Envie de me reposer mais est-ce seulement possible? Souhaitable? Est-ce que cette sollicitation infinie, ce ‘care’ infini, ces courses en tous sens dans l’énorme machine ne sont pas notre vie finalement. Nous sommes les crétins d’Instagram, des marchands, des influences dangereuses. Nous ne comprenons plus rien, parfait candides qui glissons sur un reflet d’orgueil. Venise a des airs de ville contaminée, elle cache ses recoins sombres dans la lagune, le brouillard, la solitude, la légende fuyante et cette sorte d’arnaque, de décor de théâtre mouvant qui s’amuse à nous perdre la nuit. La Fenice. Des théâtres déserts envahis par un brouillard invisible. Des employés de palaces décatis qui murmurent comme des croque-mort. Partir. Reconfigurer encore les éléments pour essayer de se sentir mieux, peut-être.

Monte San Savino

On roule longtemps dans le brouillard dans les voitures allemandes. Or très pâle de l’atmosphère sur une campagne de rêve. L’atelier révèle toutes sortes de splendeurs et toute la journée on dessine en manipulant les pierres, les bois, l’acier. Danilo, le patron, dessine comme Michel-Ange et parle sans discontinuer. Un monstro. Paolo, absolument charmant, qui est censé me conseiller, est dix fois meilleur que moi comme architecte mais à aucun moment il n’aura l’inélégance de le laisser suggérer. Lui parle rarement et toujours juste. On me sert du Chianti vieux et vaporise un air d’importance autour de moi. L’air sent la truffe et le bois brûlé. AC, elle, est à sa place, where she belongs. La sûreté et le plaisir, et l’élégance du doute dans la sûreté et le plaisir, c’est à ça qu’on reconnaît le talent. Quelle équipée. Quelle fête pour un poney de labeur, un poney moyen. Occuper, imposture énorme, le centre d’un cyclone que l’on fait tourner. Avancer partout en projetant l’ombre de la puissance de l’autre. Occuper un rôle purement théorique, représentatif. Les mystères m’assaillent et les beautés me dépassent. Je ne comprends pas tout. Je flotte. Mais c’est peut-être ça la puissance après tout.

Stase

Je roulerais dans le maquis imaginaire

Sous le ciel noir dans les vapeurs métalliques de la mer

J’irais — vers le Soleil

Toujours plus dilué dans la musique de Tangerine Dream

Tangram, set 1

Je me dissiperais dans la distance que j’atteindrais

Je contemplerais détaché

De petites particules de moi-même glissant à l’horizontale

J’irais — vers le Soleil.

Bologne

Des machines. Des entrepôts. Des autostrades. Des voitures. D’autres machines dans d’autres entrepôts, vendues par des femmes blondes masquées, par des hommes en costumes bleus masqués qui déroulent l’implacable rouleau de la technique, des raisons, des chiffres et des problèmes. Là, on se croirait plutôt dans le ‘Deserto Rosso’ transporté en Emilie Romagne. On ne comprend plus rien mais on nage quand même là-dedans, la souple résille, la constellation, le ‘mouvement stellaire du secret’ est ainsi fait qu’on peut toujours se saisir d’un tuyau, appuyer sur un bouton, frôler un ‘display’, citer un chiffre en fronçant les yeux, sortir un détail, enfin le secret n’est fait que de bonnes volontés préhensiles, de prétextes tendus, d’érotiques de bonne volonté. Nous pourrions encore passer des semaines, des mois, des années à taillader l’Italie du Nord dans des voitures allemandes monstrueuses de puissance, nous pourrions véritablement jouer ce jeu sans fin. Nous le jouons avec gravité pour qu’il y ait toujours des autostrades, des entrepôts, des displays trompeurs, des machines suisses qui jouent à deviner vos désirs comme des chiens fidèles. Nous tissons le voile de la technique, l’étoffe dont nos rêves sont faits comme une fenêtre qui s’allume dans la nuit de la ville rouge. Nous ne comprenons pas ce que nous faisons, mais nous le faisons avec sérieux, avec science, avec gravité, avec des sourires pâles qui ne doivent rien dire, qui ne doivent rien trahir. Nous sommes le pacte. A toi d’appuyer sur le bouton.

Venise

A cet instant précis, je veux dire, au moment où je me suis assis dans le salon décati, enterré, oublié, compassé, suranné avec ses fauteuils rouges et cet angle vitré sur un canal désert, — où plutôt, non, quand a retenti – parce que je m’étais assis là contre toute probabilité – les première mesures d’une musique qui ne pouvait être que ‘Souvenir’ d’Orchestral Manoeuvres in the Dark :

It’s my direction
It’s my proposal
It’s so hard
It’s leading me astray

C’est à cet instant précis et avec ses réglages précis qui n’ont pu être atteint qu’au prix d’un contrôle supérieur qui clairement me dépasse…

Que j’ai éprouvé le clair sentiment de l’aventure.

Quelque chose s’écarte, quelque chose s’avance, quelque chose se détache, enfin ‘quelque chose’ fait que vous pénétrez dans un espace et un temps inconnu dont l’étrangeté la plus étrange est qu’elle vous est étrangement familière.

Mystérieusement familière.

Qu’est-ce que la poésie me demandes-tu ? Ah !

Longtemps ce film, ‘Identificazione de una donna’ d’Antonioni (1982) m’a obsédé. Était-ce la qualité de la photographie, indéniable ? Le côté vaguement érotique des années 80 ? La bande son très expérimentale, synth pop et new wave en devenir ? La beauté des actrices ? Le stoïcisme de l’acteur, Tomás Milián ? La scène dans le brouillard ? La lagune ouverte de Venise en hiver ? La scène avec le vaisseau spatial qui fonce sur le soleil à la fin ? L’inquiétante étrangeté de l’histoire, par ailleurs plutôt languissante ? Et que se passerait-il si pour une raison inconnue, vous étiez projeté brutalement dans cette histoire même ? Elle vous serait étrangement familière, ayant vu le film plusieurs fois.

C’est peut-être ce qui nous arrive, ce qui m’arrive contre toute attente, pénétrer dans l’étrange comme dans un territoire connu, mystérieusement connu.