Le dernier livre de Paul Auster, que j’ai commencé à lire trois jours avant sa mort. La première impression, peut-être était-ce dû à la traduction en français, ou au fait que je venais de finir trois livres de Julien Gracq, très précieux style : celle d’une prose un peu relâchée et d’une histoire qui ne décolle pas vraiment. Dans l’ironie New-yorkaise, je coche plus volontiers Donald Westlake ou Jerome Charyn. Mais j’ai ensuite révisé mon jugement. La capacité autobiographique qu’a ce vieil homme à se rappeler l’amour de sa vie, Anna. A considérer avec bienveillance les nouveaux venus tardifs dans sa vie : Ed Papadopoulis, Bebe Cohen. Les petits récits et poèmes intercalaires, de lui ou d’Anna. La parabole sur le condamné volontaire “à écrire des sentences” – traduction! – à tourner des phrases on dirait plutôt, artisan insatisfait tel Flaubert. La mélancolie que teinte un amour de la vie toujours et encore là, ou peut-être est-ce l’inverse. Les occasions manquées. Les rares instants réussis, qui brillent comme des gemmes. La capacité à vivre, non pas pour, mais par l’autre et par là à acquérir une méta-existence, un faîtage ultime de la condition humaine. L’amour, that is. L’étrangeté américaine, qui nous est devenue peu à peu étrangère – comment diable, pesterait Gabriel, peut-on comparer le dualisme entre l’âme et le corps avec la situation d’un conducteur à bord de sa voiture? Les conformismes agaçants de la société américaine – les nôtres ne le sont pas moins – le base-ball, la consommation, la voiture. Mais peu importe. Au seuil d’une vie bien remplie, s’asseoir dans son jardin, littéralement parmi les fleurs et face au ciel, d’automne, et plonger dans son passé. L’investigation à Lviv, en Ukraine, sur les traces de la famille Auster fait penser à l’enquête de Philippe Sands dans “Retour à Lemberg”. Des silos de mémoire enfouis dans un néant énorme, des brillances d’instants parmi des plages d’oubli et de vide, parmi tout ce qu’on ne dit pas, tout ce qu’on ne peut pas dire. Beau dernier livre.
Auteur : jeanphilippedore
L’antirétroviseur
L’essence du conservatisme, c’est de s’indigner du principe même de tout changement – ce “non mais”- grassement assis. C’est de revendiquer ce qui est comme un bien, et par surcroît, son bien. C’est revendiquer ce qui est comme sa création, sa possession, son territoire. Mais néanmoins, toute cette résistance demeurante, dit Jankélévitch dans “La Nostalgie”, bascule contre son gré dans la futurition, glisse dans le temps, s’érode tout en freinant dans le devenir. Ce qui est grotesque dans le conservatisme, c’est qu’il est un Monsieur Jourdain du surgissement, de l’altérité radicale, du nouveau, du révolutionnaire. Bien calé dans son fauteuil face à son étroit et jaloux rétroviseur, persuadé d’être immobile, ancré, en fait, il bouge, il se déplace à une vitesse extraordinaire avec le monde qui l’entoure. Et ce qu’il appelle valeurs et traditions est en fait un produit changeant, mouvant, incertain qu’un cri appelle ça et là, qu’une fumée dissipe. L’étrangeté est que les freineurs et les accélérateurs vont paradoxalement à la même vitesse, que les temps s’accomplissent de toute façon, qui chantant, qui pleurant, qui niant, qui disant gravement, les yeux dans les yeux comme Molly Bloom : “oui, je veux bien, Oui.”
Dans la nuit des systèmes
Voyage à Reuilly, sous la pluie. Dans la rue, dans le métro, des personnes défilent dans mon champ visuel comme des personnages en quête d’auteur : une fille qui trimbale un lampadaire avec une grosse ampoule au-dessus de sa tête, un ramoneur de noir et de suie revêtu qui consulte son portable, morose. Plus tard dans la journée, de mes fenêtres je regarde le parc qui est une énorme masse verte mouillée, spongieuse, fermée sur son destin biologique, on sent les feuilles qui poussent dans l’indifférence. Dans le club Azteca, rue de Crimée, des travailleurs hissent précautionneusement une nouvelle machine de workout, ils fourbissent longuement et tout à coup jaillit le rayon blanc fulgurant des LEDS, le display qui aussitôt traverse le quartier, l’immeuble, les êtres.
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De plus en plus, pour se sortir des situations professionnelles, il utilisait ce qu’il est convenu d’appeler ses qualités humaines, il essayait de faire résonner sa calebasse avec d’autres calebasses, son être avec d’autres êtres. Et ça marchait, il était recherché – mais pas comme il l’aurait cru. Ce qu’il avait en face de lui, c’était l’œil à-demi ouvert, ironique, interrogateur, enregistreur de données, thésaurisateur des systèmes. On l’évaluait, on le calculait. En face de lui il y avait une intelligence qu’il n’avait pas, qu’il ne voulait pas avoir. Imprudent, il risquait sa vie, c’est-à-dire qu’il avançait le cou frêle de son individualité. En face, de calmes intelligences, des opérateurs silencieux qui se permettaient un sourire, un œil sur leurs tableurs, leurs capteurs et leurs courbes. Les gens étaient professionnels. Ils étaient contenus par un système et un ordre. Ils accomplissaient les ordres. Mais lui, il ne voulait pas être professionnel. Il ne voulait pas être résilient non plus. Il voulait être subsident, se tasser, rejoindre la courbe du monde, disparaître dans l’horizon des choses.
Printemps glacial (IV)
Printemps subreptice, qui prendrait son développement par en-dessous, caché dans la grisaille d’une fausse saison, dans une morne atmosphère de conte de Kafka ou de Murakami. Tout le monde rêve d’un réveil, d’un éveil alors que par moments, comme hier soir, une déchirure s’opère, l’air se teinte brièvement de pourpre et d’odeurs de fleurs, le jardin d’un ensemble des années soixante-dix prend des airs mystérieux, la bâche d’un chantier sur le canal, qui brille, donne un très bref et très inattendu sentiment de bonheur et d’exaltation. Le printemps est donc bien là, mais caché derrière, souterrain, sournois, il croît dans une grossesse nerveuse ou niée par le corps qui l’héberge. Et tout devient subreptice, à l’unisson : notre moral, nos sentiments, nos projets, nos visions. Cachés dans le gris, pour toujours semble-t-il, victimes d’une quelconque malédiction, vérifiant machinalement, en levant un capot invisible, que quelque chose se passe tout de même, s’accomplit dans le silence, un destin, une marche, un cliquetis.
Printemps glacial (III)
“C’était le printemps, un printemps pur et glacé. En sortant de soirée, il montait dans sa victoria, étendait une couverture sur ses jambes, répondait aux amis qui s’en allaient en même temps que lui et lui demandaient de revenir avec eux, qu’il ne pouvait pas, qu’il n’allait pas du même côté, et le cocher partait au grand trot sachant où on allait. Eux s’étonnaient, et de fait, Swann n’était plus le même. On ne recevait plus jamais de lettre de lui où il demandât à connaître une femme. Il ne faisait plus attention à aucune, s’abstenait d’aller dans les endroits où on en rencontre. Dans un restaurant, à la campagne, il avait l’attitude inverse de celle à quoi, hier encore, on l’eût reconnu et qui avait semblé devoir toujours être la sienne. Tant une passion est en nous comme un caractère momentané et différent qui se substitue à l’autre et abolit les signes jusque-là invariables par lesquels il s’exprimait ! En revanche ce qui était invariable maintenant, c’était que, où que Swann se trouvât, il ne manquât pas d’aller rejoindre Odette. Le trajet qui le séparait d’elle était celui qu’il parcourait inévitablement et comme la pente même, irrésistible et rapide, de sa vie.”
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“Les êtres nous sont d’habitude si indifférents que, quand nous avons mis dans l’un d’eux de telles possibilités de souffrance et de joie pour nous, il nous semble appartenir à un autre univers, il s’entoure de poésie, il fait de notre vie comme une étendue émouvante où il sera plus ou moins rapproché de nous. Swann ne pouvait se demander sans trouble ce qu’Odette deviendrait pour lui dans les années qui allaient venir. Parfois, en voyant, de sa victoria, dans ces belles nuits froides, la lune brillante qui répandait sa clarté entre ses yeux et les rues désertes, il pensait à cette autre figure claire et légèrement rosée comme celle de la lune, qui, un jour, avait surgi devant sa pensée et, depuis, projetait sur le monde la lumière mystérieuse dans laquelle il le voyait.”
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Marcel Proust / A la recherche du temps perdu / Un amour de Swann
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Printemps glacial (suite)
Printemps glacé. Et nous, ce n’est pas comme Charles Swann dans sa victoria, une improbable Odette de Crécy que nous cherchons au bout de notre nuit. C’est autre chose. On est comme confinés à nouveau ; non plus chez soi – dans son appartement – mais chez soi – en nous-mêmes, dans une impasse d’individualité collective. Les gens se remettent à marcher en rasant les murs, à éviter son voisin dans l’ascenseur, les automobilistes à regarder ailleurs pour ne pas voir le passant qui attend, le vieux à pester contre une poussette qui lui bloque le passage : tout cela vient de mes dernières vingt minutes. Ricanements (sneer) silencieux.
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Hier, j’ai aidé AC à rédiger la notice pour sa maison de l’île de Ré. Grand exercice de conformisme et d’hypocrisie, à naviguer entre les règlements et les prescriptions. Les volets comme ci. Les tuiles comme ça. Les fenêtres comme ci. Les murs comme ça. Les couleurs, les matériaux, etc. Un maelström de mièvrerie. Adolf Loos dit que la maison est conservatrice et l’art est révolutionnaire. C’est pourquoi nous adorons la maison et détestons l’art. “Préserver le patrimoine architectural et naturel de l’île”, brament-ils. Foutaises. Préserver le conformisme, l’entre-soi et le capital, bien plutôt. Une fiction de patrimoine historique de série TV, avec des volets verts, des façades blanches et des toits en tuile “romaines canal en quatre couleurs” – pas autrement. Voilà qui aurait certainement fait rigoler les pêcheurs ou les saulniers du XIXème siècle – s’ils avaient eu les moyens des nantis de maintenant ils auraient construit des maisons plus belles et plus grandes. Tout le monde sait bien que tout patrimoine, comme l’histoire, est une invention de l’époque qui le décrète. Derrière tous ces règlements filandreux, on ne peut s’empêcher de voir une “distinction” pour parler comme Bourdieu, une sélection par le bon goût, les bonnes moeurs, les us et les coutumes. C’est à qui fera la tuile la plus distinguée, le portillon le plus exquis. Versailles, ou Disneyland à l’île de Ré. Il y a une bêtise moutonnière là-dedans, gentiment réactionnaire : plus que de la nouveauté, de la modernité – on serait bien en peine de dire ce que c’est aujourd’hui -, c’est surtout des autres que l’on se méfie, de ceux qui vont peindre leurs volets en rouge et flanquer une véranda. Cela me rappelle cette dame qui s’enorgueillissait devant moi, à Noirmoutier, que dans sa maison et son jardin “tout était exclusivement vert et blanc”. Pour m’en débarrasser et m’amuser je lui avais conseillé un “vert Virginia Woolf” inventé au hasard qu’elle a passé des années à chercher, radieuse, ruisselante d’efforts, prête à tout pour exceller dans le bon goût. Ce genre d’environnement me fait rêver de laideur, de mauvais goût, de violence architecturale, de chaos comme dans les nouvelle de JG Ballard. Marseille et ses collages dégueulasses de constructions non pas vernaculaires, mais au hasard total. De la désinvolture. Du chaos. De la violence. Du surgissement. Du nouveau. De l’altérité radicale. Par pitié, pas de volets vert d’eau.
Printemps glacial
Remarque attribuée à Mozart, trouvée dans Gracq – en parlant d’un de ses concertos : “C’est brillant mais ça manque de pauvreté.”
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Dans le parc de Belleville, en attendant que le magasin de Beaux-Arts ouvre. Pâle soleil, matin froid, printemps ensommeillé. Les logements des années quatre-vingt. Une certaine architecture, une certaine vision de la société aussi. Un optimisme qui nous manque. Une bonne volonté qui nous manque. Une croyance, qui nous manque. En échange, ici, ou en compensation, la paix séraphique, légèrement énigmatique, légèrement vide du XXème arrondissement un samedi matin. La vénusté de l’architecture, sa façon de se tenir dans le temps et dans l’espace, d’être un discours par son être, et d’indiquer une direction, aussi. Ici fut, est, sera. La grâce, pourrait-on dire, mais une grâce modeste, tenace comme une mauvaise herbe où un rongeur. Pauvre, précisément. Pas résister, ni traverser. Être de façon radiante, irradier. Expliquer le monde, par une fenêtre, un linteau, un enduit pelé sous la lumière pâle.
Un balcon sur le vide
Carrousel. Rue Georges et Maï Politzer, encore. De semaines en semaines, plus de tentes de sans-abri dans cet étrange goulet de rue, plus de livreurs juchés sur leurs scooters qui attendent. Effluves de nourriture industrielle, qu’ils vont distribuer. Cerisiers en fleurs. Amiante tapie. Méandres administratifs. Va comprendre. Les roulettes des fauteuils chuitent sur le revêtement de sol en plastique. Il ne passe rien. On attend. Quoi? Que ça se débloque. Que surgisse, comme un rai de lumière dans le ciel gris, le sens de nos actions. Il ne reste plus que le fantôme de nos actions. Ou plutôt il ne reste plus que nos actions, et le sens a disparu, comme le chat de Cheschire, dont seul flotte le sourire sardonique dans la nuit. Les raisons desquament, les raisons dépriment, elles tombent, chutent comme des lemmings qui se précipitent en masse du haut de la falaise. Il nous reste la joie mauvaise du dysfonctionnement, le cynisme, ou alors cet orgueil d’animaux de trait devant la ‘difficulté’ dont on feint de s’amuser, le soir avec les collègues. “Pas de souci”, balbutie-t-on comme un hâve cheval de labeur, un lumpen-poney, un Angstpferd, instaurant une négation réflexe, une protection dérisoire contre ce qui va encore lui tomber dessus. Crucifiés dans un ‘souci’ permanent, oui, imaginaire ou réel. Un souci instauré qui serait notre condition. Toute cette difficulté doit bien avoir un sens, sinon il n’y a plus de sens du tout. Sinon, autant aller ‘parmi les fleurs, et face au ciel’. Ou bien jouir, comme le héros du Balcon en Forêt de Julien Gracq, de la suspension même de toute chose, de la négation même de tout avenir qui fabrique un présent étrange, sans prix, aventureux, sauvage. Soldat désheuré dans la nuit des Ardennes, parmi les arbres maigres, dans la drôle de guerre, dans le désastre reporté de mois en mois, de jour en jour, au point que chaque instant devient un espace de liberté infinie, de découverte violente. Etrange trouvaille, dont on ne sais pas trop quoi faire. Liberté vraiment?
Der Unfertigen
Kafka. “Der Unfertigen.” L’inachevé.
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A l’aéroport de Nantes, qui m’enchante par son côté DDR. Terrifiant de voir les familles, les filiations, le visage du père sur le visage du fils, les habits qui se ressemblent, les mimiques, le body langage, enfin tout ce qui relève de la famille, sous les néons des années 80. Etant d’une famille on doit toujours justifier un monde ou une façon d’être, à son corps défendant. Ça épuise. On voudrait être ailleurs, ou quelqu’un d’autre. Mais être, c’est être là-dedans. Autrement dit, être, c’est être ça. Comme une tragédie. Comme une damnation. Comme une condamnation (la Colonie Pénitentiaire, avec chacun sa sentence tatouée sur la peau). Obligés d’être redevables, de se comporter de telle manière, de répéter telles mimiques, etc. Idem pour les classes sociales. Obligés d’appartenir.
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Michele, voyant une photo de moi à côté de mon père : « C’est fou ce que ton frère te ressemble ». Errances sans fin. L’identité. L’incertitude d’être là. Mais le rire, aussi. Le rire de Nietzsche qui sautille sur sa montagne. Malade, moi?
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Marx. « Wir haben nichts zu verlieren außer unseren Ketten. »
Immer wieder K. (suite)
Kafka à la piscine. Kafka partout alors? Oui, partout. Les lignes bleues et blanches. Les horaires, les règles, les sexes qui nagent comme des machines. Les machines qui filtrent l’eau, l’air, qui comptent, qui contrôlent, qui veillent. La rationalité euclidienne. La géométrie. Les lignes, les lignes, les lignes. Les boîtes, les cellules, les cases. Franz Kafka allait à la piscine, à Prague. Imre Kertész aussi, jusqu’à tard dans sa vie, à Budapest et à Berlin. Paul Celan est mort noyé, à Paris. Rue B., j’essaye de prendre en photo des taches sur une vitrine aveugle. Quelqu’un a gratté la peinture blanche, par derrière, pour faire des dessins. Un oeil. Une étoile de David. Des taches. Des lignes, mais brisées. Je n’y arrive pas, agenouillé sur le trottoir, il y a des reflets. Pendant ce temps, A. court le long du lac, au fond on voit des montagnes, lumière voilée, irridescence, reflets sur l’eau. What is it, what is it you’re feeling, soldier? Ici aussi, quelque chose semble vouloir accoucher de la lumière, comme une révélation, une promesse. J’avance les yeux aveugles. J’écris.
